Trois questions à trois représentants d’associations d’Anciens Combattants

28 mars 2022

Dominique Lépine, Hervé Longuet, Daniel Wojkowiak

Dans le cadre du 60ème anniversaire de la guerre d’Algérie, nous avons souhaité donner la parole aux trois présidents des associations qui regroupent le plus grand nombre d’anciens combattants d’Algérie.

Dominique Lépine, Président de l’Union Fédérale (UF) et de l’Union Française des associations d’anciens combattants (UFAC), Hervé Longuet, Président national de l’Union Nationale des Combattants (UNC), Daniel Wojkowiak, Secrétaire national de la Fédération Nationale des Anciens Combattants d’Algérie (FNACA).

Dominique Lépine, Président de l’Union Fédérale (UF) et de l’Union Française des associations d’anciens combattants (UFAC).

Je vais tenter dans un premier temps de répondre à cette question : « Quels sont les souvenirs que t’inspire la Guerre d’Algérie ? » et surtout éviter toute appréciation autre que mémorielle d’un sujet qui reste éminemment polémique car politique à la fois nationale et internationale. Ce sera donc un témoignage personnel sans rapport avec mes fonctions de Président d’association d’anciens combattants.

Ce qui n’était encore que les « événements d’Algérie » débutent alors que je n’ai pas dix ans. Pourtant, j’ai quelques souvenirs nets et très précis de cette période. Le frère de ma mère était médecin colonial en poste à Casablanca au Maroc et, forcément, sa sœur s’inquiétait des conséquences de ces événements sur ce qui pouvait se passer au Maroc qui n’était plus sous Protectorat français. Puis, dans le village, lors des conscriptions, le Maire, mon oncle, s’adressait aux conscrits leur rappelant leur devoir et leur demandant de prendre garde autant qu’ils le pouvaient et de donner de leurs nouvelles. Le boucher du village, près duquel nous habitions, voit ses deux fils partir en Algérie. Mais ce qui me marqua le plus, fut le départ de Rolland. C’était l’apprenti de mon père et enfant, j’aimais être avec lui dans l’atelier, très souvent pour y faire d’ailleurs des bêtises.

Rolland est revenu, il est rentré à la Garde républicaine après son service militaire. De retour, il viendra nous raconter ce qu’il avait connu : de longues journées d’attente, puis les convois avec les équipes de protection. Il n’a jamais eu à combattre directement. Notre petit village de Mayenne n’eut aucun mort à déplorer de la Guerre d’Algérie.

La deuxième période de souvenirs liés à cette guerre est attachée à mes études. En effet, j’étais enfant de troupe dès 1960, pendant la guerre donc. L’EMPT, comme toutes les écoles d’enfants de troupe, vivait à sa manière, les événements de la guerre d’Algérie. De nombreux cadres soit avait été affectés en Algérie soit y partaient. Nos chefs de section nous racontaient ce qu’ils avaient vécu. Bien souvent c’était plus des anecdotes qu’autre chose. Je pense qu’ils avaient reçu des consignes de modération. Comment dire, plus par mode que par conviction, nous étions « Algérie française » ; il nous arrivait, au réfectoire par exemple, de scander les deux mots en attendant d’être servis.

Puis, je pense qu’il s’agit de l’année 1961, nous avons vécu une première conséquence directe de cette guerre. Deux élèves en provenance de Koléa ont rejoint notre compagnie.  En effet, cette Ecole d’enfants de troupe en Algérie fermait et ses élèves furent répartis en France métropolitaine. Je me souviens parfaitement d’eux. L’un était originaire de Kabylie, le deuxième était « Pied-noir ».

Un peu plus tard, un événement est venu nous interpeller. L’EMPT s’est vu affecter un nouvel aumônier et la mutation de ce dernier était, dirions-nous, d’origine disciplinaire. Il arrivait de la prison de Tulle où était incarcérés les Généraux putschistes.

La troisième vague de souvenirs personnels liés à cette guerre vient de mon séjour à l’EMIA. La guerre avait pris fin depuis déjà quelques années. Dans le cadre d’accord de formation des Officiers de l’Armée algérienne, nous avions avec nous des camarades algériens. Il y en avait deux dans ma section. L’un d’entre eux était mon camarade de chambrée. Bien sûr, son discours était forcément « officiel » et il était difficile d’avoir, de sa part, des sentiments personnels. Toutefois, je dois dire que cela se passait très bien. Je pense que ces cadres formés chez nous ont été particulièrement utiles lorsque nos deux armées ont combattu de concert les terroristes au Mali.

Comment vivez-vous le 60ème anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie ?

Comme Président d’une association d’anciens combattants, je dois dire qu’évoquer en réunion la Guerre d’Algérie pourrait être considéré comme le bon moyen de réveiller l’auditoire, et cela sera ma seconde réponse.

Pour le Président de l’Union fédérale, cela ne pose guère de problème. De longue date, l’UF, qui dispose encore d’une majorité d’anciens combattants de la Guerre d’Algérie, affiche une position claire sur les commémorations de ces événements : seul le 5 décembre est retenu comme date officielle. Toutefois, les fédérations restent libres de commémorer les accords d’Evian. A cela une bonne raison, nombreux parmi nos adhérents sont ceux qui cotisent également à la FNACA.

La position du Président de l’Union française des Associations combattantes est plus délicate. En effet, il n’y a pas d’unanimité de toutes les associations composant l’UFAC. Par exemple, les positions de l’UF et de la FNACA sont différentes. Je n’ai pas manqué de souligner auprès de tous les Présidents d’association que j’ai pu rencontrer comme Président de l’UFAC que je considérais la date du 19 mars comme une date historique dans ce qu’elle marquait la fin de l’Empire colonial français mais pas comme une date justifiant une cérémonie mémorielle. Ce n’est pas un armistice, ce n’est pas la fin d’une guerre, ce n’est pas la fin des combats.  De plus, elle est considérée, faussement, comme la date d’une victoire sur la France par l’Algérie.

Afin de ne pas choquer les Présidents d’association qui ne sont pas sur la même position que moi, j’assiste à leur commémoration quand je suis invité mais ils savent que je ne dépose pas de gerbe.

L’ONACVG a réalisé une exposition de très grande qualité sur toutes les Mémoires de la guerre d’Algérie. Ce travail objectif devrait permettre, au moins en ce qui nous concerne, de faire un point exact. Il a été fait hors toute polémique concernant cette guerre.

Daniel Wojkowiak, Secrétaire national de la Fédération Nationale des Anciens Combattants d’Algérie (FNACA), éditorial de la revue L’Ancien d’Algérie de février 2022.

Commémoré sur le plan national, depuis 1963, afin de rappeler le sacrifice consenti par les 30 000 militaires tombés en Algérie, au Maroc et en Tunisie, l’anniversaire du « Cessez-le-feu » du 19 mars 1962 est immédiatement pris en charge dès 1963 par l’ensemble des comités FNACA.

Les cérémonies qui ont lieu chaque année depuis, sur le plan national et dans les départements de Métropole et d’outre-mer, ont démontré la profondeur de l’attachement de la FNACA à cette commémoration, bien en phase avec les dispositions approuvées par 90,8% des Français par référendum, le 8 avril 1962.

Supprimés ou largement réduites les deux dernières années en raison des conditions sanitaires, nous n’avons pu organiser comme les années précédentes, à Paris, la cérémonie aux Invalides, le dépôt de gerbes et la cérémonie au Mémorial, en présence des anciens ayant participé à la guerre d’Algérie et aux combats de l’Arc de Triomphe, réduite à sa plus simple expression.

Pour 2022, nous espérons que les restrictions dues au Covid-19 seront en voie d’amélioration et ne porteront pas préjudice au bon déroulement des cérémonies aux Invalides, au Mémorial et à l’Arc de Triomphe, ainsi que dans toutes nos préfectures et nos communes.

Un 60ème anniversaire doit être exceptionnel, digne de la troisième génération du feu et doit demeurer dans tous les esprits pour marquer l’opinion publique après ces deux années d’absence de cérémonies, afin de rappeler, dans le cadre de la mémoire, le sacrifice des 30 000 militaires disparus en Afrique du Nord, la plupart à l’âge de 20 ans.

Attachée à la date du 19 mars, depuis soixante ans, la FNACA a su garder, malgré les éléments contraires et les restrictions de participation, des cérémonies dignes et importantes sur tout le territoire. En ce 60ème anniversaire, nous devons démontrer encore une fois la fidélité de la FNACA et de ses 250 000 adhérents et adhérentes à cette journée historique que nous avons maintenue pendant plusieurs décennies, en dépit des aigreurs des « nostalgiques », jusqu’à obtenir, le 6 décembre 2012, qu’elle fasse l’objet d’une loi de la République pour le souvenir de nos malheureux camarades disparus.

La FNACA doit encore se mobiliser en rassemblant toutes ses forces, ce 19 mars 2022, à Paris et dans toute la France, pour le retentissement de ce 60ème anniversaire du cessez-le-feu en Algérie dont les médias ne manqueront pas de s’emparer. Depuis 1958, année de création de la FNACA, nos responsables à tous les niveaux se sont énormément investis pour que nous ne soyons plus les « oubliés de l’Histoire ». Les résultats dans ce domaine sont honorables. Honorable, mais… on peut encore mieux faire ! Car notre espoir est que le chef de l’Etat organise, un jour qui reste à déterminer, dans la cour d’honneur des Invalides, ce qui n’a jamais été fait, un hommage solennel envers nos 30 000 morts et toutes les victimes militaires et civiles de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de Tunisie. Rassemblés devant nos monuments aux Morts nos pensées iront, encore une fois, vers ceux qui n’ont pas eu notre chance d’en revenir, même meurtris. Meurtris…mais toujours vivants !

 

Général (2s) Hervé Longuet, Président national de l’Union Nationale des Combattants (UNC).

L’année 2022 marque la « fin officielle » de la guerre d’Algérie, ce pays accédant à l’indépendance le 5 juillet 1962. Comme chaque année depuis 60 ans maintenant, la question est récurrente.  Faut-il commémorer la fin de ces huit années de guerre le 19 mars, les accords d’Évian, signés la veille, prévoyant à cette date le cessez-le-feu sur l’ensemble du territoire algérien ? L’Union nationale des combattants, association intergénérationnelle qui regroupe depuis plus d’un siècle tous ceux qui, des trois armées et de la gendarmerie, du 2e classe à l’officier général, ont porté les armes de la France, dont de nombreux anciens combattants d’AFN, estime qu’il n’est pas décent de commémorer le 19 mars.

Qui peut prétendre que la guerre d’Algérie a vraiment pris fin le 19 mars 1962 ?

En effet, les faits sont têtus et les chiffres parlent. A Évian, le 18 mars 1962, des représentants du FLN consentent à apposer leur signature à côté de trois ministres français au bas d’un déclaration finale qui prévoit notamment l’instauration d’un cessez-le-feu devant s’appliquer sur tout le territoire algérien dès le lendemain à midi. Aussitôt, le commandement français, l’impose à ses troupes, avec toute la rigueur d’une organisation militaire conventionnelle et donne l’ordre de n’intervenir qu’en cas de légitime défense. Les unités françaises, sur le terrain, se replient dans leurs bases et s’astreignent à respecter scrupuleusement ce cessez-le-feu. Malheureusement, il n’en est pas de même pour les unités de l’ALN. Profitant du regroupement des forces françaises, elles violent délibérément les dispositions des articles 2 et 3 des accords d’Évian et occupent l’ensemble du terrain d’où elles avaient été éradiquées lors des grandes opérations Jumelles de juillet 1959 à avril 1960. En outre l’armée des frontières, confinée en Tunisie et au Maroc, franchit les frontières.

Profitant de l’inaction des forces françaises sur ordre de Paris, l’ALN se livre dès la fin mars à des représailles épouvantables et d’une très grande ampleur sur les populations jusqu’alors protégées par l’armée française. Qui peut avoir l’audace de nier ces violences sans précédent dont le nombre va s’accroitre tout au long du printemps 1962, voire après ?

Le nombre de mortsou de disparus civils est estiméparles historiens à un minimum de 75 000 chez les soldats, harkis et autres supplétifs et leurs familles dans la population musulmane, auxquels s’ajoutent plusieurs milliers de morts ou disparus dans la population européenne.

Ces accords, par ailleurs, imposent aux deux parties de libérer leurs prisonniers dans un délai de vingt jours, et une amnistie générale est décidée. L’armée française ouvre grandes les portes des centres de détention alors que l’ALN ne libère pas tous ses prisonniers, loin s’en faut. Enfin, qui oserait passer sous silence les 750 militaires français, tués, assassinés ou enlevés après le 19 mars 1962 ?

On constatera aussi que l’ensemble des textes encadrant la fin de ce conflit fixe la fin de la campagne officielle sur ce théâtre d’opération au 2 juillet 1962 (date de l’indépendance algérienne), comme l’atteste le décompte des services de tous les personnels militaires qui y ont séjourné entre le 19 mars et le 5 juillet 1962, et la carte du combattant aux ayant droits est attribuée pour les services effectués en Algérie jusqu’au 1er juillet 1964, ce qui porte à reconnaitre implicitement que la guerre n’a pas pris fin le 19 mars 1962.

Pourquoi commémorer le début d’un massacre ?

L’histoire retiendra que la guerre d’Algérie a fait un nombre de victimes tripleaprès sa fin « officielle » qu’avant ! A titre d’exemple, pour la seule population européenne, le nombre des disparus s’élève à 332 sur les huit premières années de guerre et jusqu’au 18 mars 1962. Il est de 1253 du 19 mars 2022 à la fin de la même année. (1) A lui seul, le fait historique de violation des clauses du cessez-le-feu par le FLN interdit décemment d’en commémorer lesouvenir.Pour tous ceux, hommes, femmes et enfants, combattants ou civils, qui ont perdu la vie après le 19 mars, et pour leurs proches, cette date ne signifie en aucun cas la fin de la guerre d’Algérie. Vouloir à tout prix passer outre en commémorant ce soi-disant « cessez le feu » que l’on peut transposer en « commencez le massacre », c’est accepter de trahir leur mémoire, voire de relativiser ces massacres ou pire de les oublier.

N’est-ce pas une attitude outrageante à l’égard de ceux qui sont morts en Afrique du Nord pour la France, ceux qui en sont revenus meurtris dans leur chair et dans leur âme, ceux qui ont fait leur devoir pour leur pays ? L’UNC, qui perpétue depuis maintenant un siècle le souvenir des combattants morts pour la France ou pour le service de la nation et sert leur mémoire, ne peut se résoudre à ce déni d’honneur en 2022, fidèle à la position qu’elle a adoptée dès 1963 et dont elle n’a jamais dévié. Pour autant, l’UNC qui a une lecture réaliste, assumée, décomplexée et constructive de l’Histoire de la France est tout à fait disposée à discuter d’une date qui fasse l’unanimité et qui pourrait être le 16 octobre, date de l’inhumation du Soldat inconnu d’Afrique du Nord à la nécropole nationale de Notre-Dame de Lorette, ou mieux, le 11 novembre, la loi du 28 février 2012 faisant de cette journée nationale une journée d’hommage à tous les » Morts pour la France », quel que soit le conflit

(1)Un silence d’État, Jean-Jacques Jordi, Sotéca, p. 158.

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Trois questions à trois représentants d’associations d’Anciens Combattants

28 mars 2022

Dominique Lépine, Hervé Longuet, Daniel Wojkowiak

Dans le cadre du 60ème anniversaire de la guerre d’Algérie, nous avons souhaité donner la parole aux trois présidents des associations qui regroupent le plus grand nombre d’anciens combattants d’Algérie.

Dominique Lépine, Président de l’Union Fédérale (UF) et de l’Union Française des associations d’anciens combattants (UFAC), Hervé Longuet, Président national de l’Union Nationale des Combattants (UNC), Daniel Wojkowiak, Secrétaire national de la Fédération Nationale des Anciens Combattants d’Algérie (FNACA).

Dominique Lépine, Président de l’Union Fédérale (UF) et de l’Union Française des associations d’anciens combattants (UFAC).

Je vais tenter dans un premier temps de répondre à cette question : « Quels sont les souvenirs que t’inspire la Guerre d’Algérie ? » et surtout éviter toute appréciation autre que mémorielle d’un sujet qui reste éminemment polémique car politique à la fois nationale et internationale. Ce sera donc un témoignage personnel sans rapport avec mes fonctions de Président d’association d’anciens combattants.

Ce qui n’était encore que les « événements d’Algérie » débutent alors que je n’ai pas dix ans. Pourtant, j’ai quelques souvenirs nets et très précis de cette période. Le frère de ma mère était médecin colonial en poste à Casablanca au Maroc et, forcément, sa sœur s’inquiétait des conséquences de ces événements sur ce qui pouvait se passer au Maroc qui n’était plus sous Protectorat français. Puis, dans le village, lors des conscriptions, le Maire, mon oncle, s’adressait aux conscrits leur rappelant leur devoir et leur demandant de prendre garde autant qu’ils le pouvaient et de donner de leurs nouvelles. Le boucher du village, près duquel nous habitions, voit ses deux fils partir en Algérie. Mais ce qui me marqua le plus, fut le départ de Rolland. C’était l’apprenti de mon père et enfant, j’aimais être avec lui dans l’atelier, très souvent pour y faire d’ailleurs des bêtises.

Rolland est revenu, il est rentré à la Garde républicaine après son service militaire. De retour, il viendra nous raconter ce qu’il avait connu : de longues journées d’attente, puis les convois avec les équipes de protection. Il n’a jamais eu à combattre directement. Notre petit village de Mayenne n’eut aucun mort à déplorer de la Guerre d’Algérie.

La deuxième période de souvenirs liés à cette guerre est attachée à mes études. En effet, j’étais enfant de troupe dès 1960, pendant la guerre donc. L’EMPT, comme toutes les écoles d’enfants de troupe, vivait à sa manière, les événements de la guerre d’Algérie. De nombreux cadres soit avait été affectés en Algérie soit y partaient. Nos chefs de section nous racontaient ce qu’ils avaient vécu. Bien souvent c’était plus des anecdotes qu’autre chose. Je pense qu’ils avaient reçu des consignes de modération. Comment dire, plus par mode que par conviction, nous étions « Algérie française » ; il nous arrivait, au réfectoire par exemple, de scander les deux mots en attendant d’être servis.

Puis, je pense qu’il s’agit de l’année 1961, nous avons vécu une première conséquence directe de cette guerre. Deux élèves en provenance de Koléa ont rejoint notre compagnie.  En effet, cette Ecole d’enfants de troupe en Algérie fermait et ses élèves furent répartis en France métropolitaine. Je me souviens parfaitement d’eux. L’un était originaire de Kabylie, le deuxième était « Pied-noir ».

Un peu plus tard, un événement est venu nous interpeller. L’EMPT s’est vu affecter un nouvel aumônier et la mutation de ce dernier était, dirions-nous, d’origine disciplinaire. Il arrivait de la prison de Tulle où était incarcérés les Généraux putschistes.

La troisième vague de souvenirs personnels liés à cette guerre vient de mon séjour à l’EMIA. La guerre avait pris fin depuis déjà quelques années. Dans le cadre d’accord de formation des Officiers de l’Armée algérienne, nous avions avec nous des camarades algériens. Il y en avait deux dans ma section. L’un d’entre eux était mon camarade de chambrée. Bien sûr, son discours était forcément « officiel » et il était difficile d’avoir, de sa part, des sentiments personnels. Toutefois, je dois dire que cela se passait très bien. Je pense que ces cadres formés chez nous ont été particulièrement utiles lorsque nos deux armées ont combattu de concert les terroristes au Mali.

Comment vivez-vous le 60ème anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie ?

Comme Président d’une association d’anciens combattants, je dois dire qu’évoquer en réunion la Guerre d’Algérie pourrait être considéré comme le bon moyen de réveiller l’auditoire, et cela sera ma seconde réponse.

Pour le Président de l’Union fédérale, cela ne pose guère de problème. De longue date, l’UF, qui dispose encore d’une majorité d’anciens combattants de la Guerre d’Algérie, affiche une position claire sur les commémorations de ces événements : seul le 5 décembre est retenu comme date officielle. Toutefois, les fédérations restent libres de commémorer les accords d’Evian. A cela une bonne raison, nombreux parmi nos adhérents sont ceux qui cotisent également à la FNACA.

La position du Président de l’Union française des Associations combattantes est plus délicate. En effet, il n’y a pas d’unanimité de toutes les associations composant l’UFAC. Par exemple, les positions de l’UF et de la FNACA sont différentes. Je n’ai pas manqué de souligner auprès de tous les Présidents d’association que j’ai pu rencontrer comme Président de l’UFAC que je considérais la date du 19 mars comme une date historique dans ce qu’elle marquait la fin de l’Empire colonial français mais pas comme une date justifiant une cérémonie mémorielle. Ce n’est pas un armistice, ce n’est pas la fin d’une guerre, ce n’est pas la fin des combats.  De plus, elle est considérée, faussement, comme la date d’une victoire sur la France par l’Algérie.

Afin de ne pas choquer les Présidents d’association qui ne sont pas sur la même position que moi, j’assiste à leur commémoration quand je suis invité mais ils savent que je ne dépose pas de gerbe.

L’ONACVG a réalisé une exposition de très grande qualité sur toutes les Mémoires de la guerre d’Algérie. Ce travail objectif devrait permettre, au moins en ce qui nous concerne, de faire un point exact. Il a été fait hors toute polémique concernant cette guerre.

Daniel Wojkowiak, Secrétaire national de la Fédération Nationale des Anciens Combattants d’Algérie (FNACA), éditorial de la revue L’Ancien d’Algérie de février 2022.

Commémoré sur le plan national, depuis 1963, afin de rappeler le sacrifice consenti par les 30 000 militaires tombés en Algérie, au Maroc et en Tunisie, l’anniversaire du « Cessez-le-feu » du 19 mars 1962 est immédiatement pris en charge dès 1963 par l’ensemble des comités FNACA.

Les cérémonies qui ont lieu chaque année depuis, sur le plan national et dans les départements de Métropole et d’outre-mer, ont démontré la profondeur de l’attachement de la FNACA à cette commémoration, bien en phase avec les dispositions approuvées par 90,8% des Français par référendum, le 8 avril 1962.

Supprimés ou largement réduites les deux dernières années en raison des conditions sanitaires, nous n’avons pu organiser comme les années précédentes, à Paris, la cérémonie aux Invalides, le dépôt de gerbes et la cérémonie au Mémorial, en présence des anciens ayant participé à la guerre d’Algérie et aux combats de l’Arc de Triomphe, réduite à sa plus simple expression.

Pour 2022, nous espérons que les restrictions dues au Covid-19 seront en voie d’amélioration et ne porteront pas préjudice au bon déroulement des cérémonies aux Invalides, au Mémorial et à l’Arc de Triomphe, ainsi que dans toutes nos préfectures et nos communes.

Un 60ème anniversaire doit être exceptionnel, digne de la troisième génération du feu et doit demeurer dans tous les esprits pour marquer l’opinion publique après ces deux années d’absence de cérémonies, afin de rappeler, dans le cadre de la mémoire, le sacrifice des 30 000 militaires disparus en Afrique du Nord, la plupart à l’âge de 20 ans.

Attachée à la date du 19 mars, depuis soixante ans, la FNACA a su garder, malgré les éléments contraires et les restrictions de participation, des cérémonies dignes et importantes sur tout le territoire. En ce 60ème anniversaire, nous devons démontrer encore une fois la fidélité de la FNACA et de ses 250 000 adhérents et adhérentes à cette journée historique que nous avons maintenue pendant plusieurs décennies, en dépit des aigreurs des « nostalgiques », jusqu’à obtenir, le 6 décembre 2012, qu’elle fasse l’objet d’une loi de la République pour le souvenir de nos malheureux camarades disparus.

La FNACA doit encore se mobiliser en rassemblant toutes ses forces, ce 19 mars 2022, à Paris et dans toute la France, pour le retentissement de ce 60ème anniversaire du cessez-le-feu en Algérie dont les médias ne manqueront pas de s’emparer. Depuis 1958, année de création de la FNACA, nos responsables à tous les niveaux se sont énormément investis pour que nous ne soyons plus les « oubliés de l’Histoire ». Les résultats dans ce domaine sont honorables. Honorable, mais… on peut encore mieux faire ! Car notre espoir est que le chef de l’Etat organise, un jour qui reste à déterminer, dans la cour d’honneur des Invalides, ce qui n’a jamais été fait, un hommage solennel envers nos 30 000 morts et toutes les victimes militaires et civiles de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de Tunisie. Rassemblés devant nos monuments aux Morts nos pensées iront, encore une fois, vers ceux qui n’ont pas eu notre chance d’en revenir, même meurtris. Meurtris…mais toujours vivants !

 

Général (2s) Hervé Longuet, Président national de l’Union Nationale des Combattants (UNC).

L’année 2022 marque la « fin officielle » de la guerre d’Algérie, ce pays accédant à l’indépendance le 5 juillet 1962. Comme chaque année depuis 60 ans maintenant, la question est récurrente.  Faut-il commémorer la fin de ces huit années de guerre le 19 mars, les accords d’Évian, signés la veille, prévoyant à cette date le cessez-le-feu sur l’ensemble du territoire algérien ? L’Union nationale des combattants, association intergénérationnelle qui regroupe depuis plus d’un siècle tous ceux qui, des trois armées et de la gendarmerie, du 2e classe à l’officier général, ont porté les armes de la France, dont de nombreux anciens combattants d’AFN, estime qu’il n’est pas décent de commémorer le 19 mars.

Qui peut prétendre que la guerre d’Algérie a vraiment pris fin le 19 mars 1962 ?

En effet, les faits sont têtus et les chiffres parlent. A Évian, le 18 mars 1962, des représentants du FLN consentent à apposer leur signature à côté de trois ministres français au bas d’un déclaration finale qui prévoit notamment l’instauration d’un cessez-le-feu devant s’appliquer sur tout le territoire algérien dès le lendemain à midi. Aussitôt, le commandement français, l’impose à ses troupes, avec toute la rigueur d’une organisation militaire conventionnelle et donne l’ordre de n’intervenir qu’en cas de légitime défense. Les unités françaises, sur le terrain, se replient dans leurs bases et s’astreignent à respecter scrupuleusement ce cessez-le-feu. Malheureusement, il n’en est pas de même pour les unités de l’ALN. Profitant du regroupement des forces françaises, elles violent délibérément les dispositions des articles 2 et 3 des accords d’Évian et occupent l’ensemble du terrain d’où elles avaient été éradiquées lors des grandes opérations Jumelles de juillet 1959 à avril 1960. En outre l’armée des frontières, confinée en Tunisie et au Maroc, franchit les frontières.

Profitant de l’inaction des forces françaises sur ordre de Paris, l’ALN se livre dès la fin mars à des représailles épouvantables et d’une très grande ampleur sur les populations jusqu’alors protégées par l’armée française. Qui peut avoir l’audace de nier ces violences sans précédent dont le nombre va s’accroitre tout au long du printemps 1962, voire après ?

Le nombre de mortsou de disparus civils est estiméparles historiens à un minimum de 75 000 chez les soldats, harkis et autres supplétifs et leurs familles dans la population musulmane, auxquels s’ajoutent plusieurs milliers de morts ou disparus dans la population européenne.

Ces accords, par ailleurs, imposent aux deux parties de libérer leurs prisonniers dans un délai de vingt jours, et une amnistie générale est décidée. L’armée française ouvre grandes les portes des centres de détention alors que l’ALN ne libère pas tous ses prisonniers, loin s’en faut. Enfin, qui oserait passer sous silence les 750 militaires français, tués, assassinés ou enlevés après le 19 mars 1962 ?

On constatera aussi que l’ensemble des textes encadrant la fin de ce conflit fixe la fin de la campagne officielle sur ce théâtre d’opération au 2 juillet 1962 (date de l’indépendance algérienne), comme l’atteste le décompte des services de tous les personnels militaires qui y ont séjourné entre le 19 mars et le 5 juillet 1962, et la carte du combattant aux ayant droits est attribuée pour les services effectués en Algérie jusqu’au 1er juillet 1964, ce qui porte à reconnaitre implicitement que la guerre n’a pas pris fin le 19 mars 1962.

Pourquoi commémorer le début d’un massacre ?

L’histoire retiendra que la guerre d’Algérie a fait un nombre de victimes tripleaprès sa fin « officielle » qu’avant ! A titre d’exemple, pour la seule population européenne, le nombre des disparus s’élève à 332 sur les huit premières années de guerre et jusqu’au 18 mars 1962. Il est de 1253 du 19 mars 2022 à la fin de la même année. (1) A lui seul, le fait historique de violation des clauses du cessez-le-feu par le FLN interdit décemment d’en commémorer lesouvenir.Pour tous ceux, hommes, femmes et enfants, combattants ou civils, qui ont perdu la vie après le 19 mars, et pour leurs proches, cette date ne signifie en aucun cas la fin de la guerre d’Algérie. Vouloir à tout prix passer outre en commémorant ce soi-disant « cessez le feu » que l’on peut transposer en « commencez le massacre », c’est accepter de trahir leur mémoire, voire de relativiser ces massacres ou pire de les oublier.

N’est-ce pas une attitude outrageante à l’égard de ceux qui sont morts en Afrique du Nord pour la France, ceux qui en sont revenus meurtris dans leur chair et dans leur âme, ceux qui ont fait leur devoir pour leur pays ? L’UNC, qui perpétue depuis maintenant un siècle le souvenir des combattants morts pour la France ou pour le service de la nation et sert leur mémoire, ne peut se résoudre à ce déni d’honneur en 2022, fidèle à la position qu’elle a adoptée dès 1963 et dont elle n’a jamais dévié. Pour autant, l’UNC qui a une lecture réaliste, assumée, décomplexée et constructive de l’Histoire de la France est tout à fait disposée à discuter d’une date qui fasse l’unanimité et qui pourrait être le 16 octobre, date de l’inhumation du Soldat inconnu d’Afrique du Nord à la nécropole nationale de Notre-Dame de Lorette, ou mieux, le 11 novembre, la loi du 28 février 2012 faisant de cette journée nationale une journée d’hommage à tous les » Morts pour la France », quel que soit le conflit

(1)Un silence d’État, Jean-Jacques Jordi, Sotéca, p. 158.

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