
Diplômé de l’IEP de Paris, ancien élève de l’ENA (Promotion Thomas More) ministre plénipotentiaire hors classe, Frédéric Grasset a été secrétaire d’ambassade à Téhéran, conseiller à Madrid puis Sous-Directeur d’Afrique du Nord (1983/1986). Il est ensuite ambassadeur à Singapour puis en Malaisie. En 1993, il prend les fonctions de directeur des affaires économiques et financières à la Direction générale des affaires européennes et économiques au ministère des Affaires étrangères. De 1997 à 2001, il exerce la fonction de chef du Protocole avant d’être nommé ambassadeur au Maroc puis en Irlande jusqu’en 2007. Il est élu à la présidence de la FM-GACMT en 2012.
La Fondation pour la mémoire de la Guerre d’Algérie des Combats du Maroc et de Tunisie a été créée par la loi mémorielle du 24 février 2005. Cette loi avait pour but de rendre hommage aux Français d’Afrique du Nord, aux Harkis, à toutes ces catégories ayant laissé une trace peu reconnue, voire même critiquée dans la longue histoire entre la France et l’Afrique du Nord. Une entreprise de protection mémorielle rendue nécessaire à la fois par l’effacement des générations directement concernées autant que par la prédominance d’une pensée militante sur la Guerre d’Algérie dans un premier temps, puis plus largement, sur la colonisation dans son ensemble assimilée à un crime dont la qualification juridique reste aussi incertaine qu’improbable.
D’entrée de jeu, la Fondation fut confrontée à une polémique liée à l’article 4 de la loi, issu d’un amendement déposé par le député Christian Vanneste et reconnaissant « les aspects positifs de la colonisation ». L’article 4 fut invalidé par le Conseil constitutionnel mais il sert encore de prétexte fantasmagorique à un procès d’intention récurrent tant sur la légitimité d’un pan entier de mémoire française que sur l’opportunité d’une démarche qui aurait endommagé la relation franco-algérienne et plus grave encore, empêché la signature d’un Traité d’Amitié avec l’Algérie. Il n’en est rien. Tout au plus un irritant circonstanciel dans un déroulé évolutif dégradé par les demandes de repentance et de réparations unilatérales. L’épisode dégage cependant un enseignement permanent : la mémoire est sélective, univoque, irréversible. En apparence ! La réalité est plus complexe. On la croit figée mais elle est malléable, sujette à la lecture d’une génération, transformée par le regard d’un autre. Ses fondements évoluent au gré de sources nouvelles, de présentations différentes. La mémoire est un musée qui ne ferme jamais, les expositions temporaires enrichissant un socle devenu paradoxalement immémorial.
La Fondation, soutenue par l’UBFT, la Fondation Maginot et le Souvenir Français, épaulée par l’État, a pu vérifier que tout est affaire de perspective. Elle a choisi en toute liberté de considérer que la guerre d’Algérie, paroxysme majeur, n’avait pas commencé en novembre 1954 ou à Sétif en mai 1945. Elle venait de plus loin et son récit dépassait la date limite des Accords d’Évian. L’élargissement du temps historique n’est pas une manœuvre d’évitement. Bien au contraire ! Il permet de porter témoignage des sources lointaines, de la mémoire de tout et de tous, de construire des passerelles, de rappeler impasses, contradictions, violences, injustices et révoltes. Le travail de la Fondation n’est pas de produire un rapport vainement refondateur d’une relation chaotique avec l’Algérie. La mission est que chacun trouve sa place et qu’à tout le moins reconnaissance, sinon justice, soient rendues à tous. Car le véritable enjeu n’est pas le passé mais l’avenir de la relation structurelle que la France a nouée avec le Maghreb. Relation coloniale à l’origine que les indépendances ont plus ou moins transformée, mais relation nécessaire, inscrite dans la géographie et son héritage historique. Le poids mémoriel est plutôt une incitation à l’émergence d’un nouveau contrat. Tunisie et Maroc offrent autant de mémoires utiles à l’intelligence de cette situation exceptionnelle. Le Maroc en particulier, où, dans une longue relation commune, la Guerre du Rif noua un dilemme capital riche d’enseignements.
Pas seulement par les années. Pour en rafraîchir la mémoire, rien ne vaut la lecture du livre La guerre du Rif, de l’historien Max Schiavon, publié en 2016 aux éditions Pierre de Taillac.
Ce conflit ne peut cependant être oublié dans la mesure où il offre un repère incontournable dans la compréhension d’un moment clé pour la France en Afrique du Nord. Le regard se concentre sur la période 1925-1926. Mais comme la guerre d’Algérie, elle débuta avant. Elle eut seulement une fin officielle, la reddition d’Abdelkrim le 27 mai 1926. Un siècle déjà. En fait, il y eut trois guerres échelonnées entre 1921 et 1926 : une guerre espagnole, une première guerre française pour contenir la poussée d’Abdelkrim et une guerre de l’Alliance franco-espagnole pour annihiler toute résistance, le rapport de force étant alors totalement déséquilibré.
Au-delà de l’articulation militaire, il faut replacer ce conflit dans le contexte de l’époque, celui d’un Maroc divisé, affaibli, entraîné malgré lui dans le temps colonial après la conférence d’Algésiras en 1906, le Traité de Fès en 1912 et les accords séparés entre Paris et Madrid. Deux protectorats s’installent, l’un majeur et dominant, celui de la France illustré par Lyautey, l’autre, celui de l’Espagne, restreint au rivage méditerranéen, à un hinterland montagneux, hostile, le Rif, et à quelques positions atlantiques : Asilah, Larache, élargies plus tard à deux enclaves du Sahara Occidental. Ne sont pas englobés dans ce nouveau régime juridique les Présides de Ceuta et Melilla. D’un côté, un Maroc utile et fertile, à la fois tribal et citadin. La France a pris le contrôle des Villes Impériales et réduit peu à peu oppositions et dissidences. De l’autre, des implantations littorales à partir desquelles s’organisent des grignotages territoriaux et se développe un comportement de rivalité avec le voisin français. Madrid a perdu les restes d’un Empire aux Philippines, à Cuba et s’arc-boute sur ses droits marocains reconnus à Algésiras dans un grand marchandage du Concert des Nations. Entre les deux protectorats, la ville de Tanger, dotée, exigence anglaise, d’un statut international en 1923. Ce statut maintient la fiction de la souveraineté marocaine qui sera défendue par la France et contestée par l’Espagne désireuse de placer la ville et le Détroit de Gibraltar sous la tutelle directe de Tétouan, siège de son protectorat. Ce que l’Espagne fera entre 1940 et 1945 en occupant militairement Tanger après la défaite française, laissant même l’Allemagne y installer en pleine guerre un Consulat !
La diplomatie ne saurait rendre compte à elle seule de l’état des lieux. En 1920, le Maroc n’est pas stabilisé. La Première Guerre mondiale a montré la difficulté et la précarité de l’arbitrage entre l’engagement militaire sur les fronts éloignés et la protection de la présence française dans le Royaume Chérifien. La Monarchie Alaouite joue le jeu du protectorat, elle n’a pas le choix, la Pacification totale est encore lointaine. Il faudra attendre 1934. Néanmoins, Lyautey accélère la construction d’un système novateur qu’il souhaite remettre entre les mains d’une nouvelle élite marocaine. En 1924, il le théorisera dans la fameuse circulaire du « Coup de Barre » qui décrit et prescrit, après la phase de consolidation de la Monarchie, la fin nécessaire de la parenthèse coloniale. Et par-dessus tout, il se méfie de l’Espagne. Il en connaît l’ambition au Maroc mais juge inadéquats et dépassés comportements et méthodes. En quelque sorte pour Lyautey l’Espagne est le maillon faible qui menace l’équilibre fragile de toute l’aventure marocaine.
Mohammed Ben Abdelkrim al Kattabi va lui donner raison. Le personnage est le fils d’un cadi de la grande tribu des Beni Ouriaghel. Il est instruit d’abord dans une puissante source musulmane avant de devenir employé du protectorat puis journaliste, faisant ainsi une synthèse critique renforcée par la tradition irrédentiste des Rifains. Il tranche surtout avec les agitateurs classiques, aussi enflammés qu’éphémères, qui traversent le monde arabe. L’homme, outre sa dimension culturelle, est un stratège politique dont l’ambition dépasse le verrou d’une barrière montagneuse. Il veut fédérer les tribus du Rif, puis sortir à tout prix vers les plaines et les villes, Fès surtout, la capitale religieuse du Maroc où il a étudié à la Quaraouyne et, en chemin, rallier d’autres tribus par la ruse, la force ou la terreur. Bref, engager les Alaouites s’ils le veulent et sinon sans eux, couper le lien dynastique en effaçant les Traités.
L’incurie militaire espagnole — en 1921 à Anoual, l’armée du Général Sylvestre est anéantie dans des conditions dramatiques — offre à Abdelkrim, un prestige exceptionnel et un immense stock d’armements. Il porte la guerre au-delà du Rif dans deux directions, vers l’Ouest — Ouezzane, vers l’Est la trouée de Taza et la route de Fès. Dès lors commencent les deux phases françaises de la Guerre. C’est un affrontement très violent, cruel, sur des terrains difficiles contre des combattants tenaces et aguerris. Dans un premier temps, le dispositif français est sur la corde raide, presque aux abois. La suite n’a rien d’une petite expédition coloniale. C’est une guerre totale (Aviation, Artillerie, pour l’Espagne l’usage de gaz de combats) dont on imagine mal aujourd’hui à quel point la conclusion a pu sembler incertaine. En 1926, la France a 126.800 combattants engagés contre 124.000 Rifains et autres. Si les Rifains ne sont pas battus, tout s’écroule et l’incendie se propage probablement hors des frontières marocaines. Dans l’adversité et en dépit des contraintes politiques et militaires de l’après-guerre sera mobilisé le meilleur de l’armée française, des généraux solides et des officiers prometteurs, Juin, Monsabert, de Lattre, Hautecloque, pas encore Leclerc, Giraud, Noguès, Catroux ! La force française repose aussi sur les unités mixtes de Goums marocains développés pendant la grande Guerre et qui s’illustreront dans les campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne.
Première conséquence de cette intensité, un Maréchal chasse l’autre. Pétain remplace Lyautey pour la conduite de la guerre. Deux visions et deux stratégies différentes notamment sur le dialogue avec l’adversaire en vue de l’après-guerre, la pratique de la guerre totale et surtout, soutenue par Pétain, l’alliance avec l’Espagne de Primo de Rivera. La Guerre du Rif pèsera lourdement sur le destin de l’Espagne. À l’humiliation du début succédera un sentiment de toute puissance. Le débarquement d’Al Hoceima, le 5 septembre 1925, efface la déroute d’Anoual. Les généraux dits « Africains » ont remis l’armée debout. Le Rif et le Maroc leur serviront de tremplin insurrectionnel.
Deuxième conséquence la Guerre devient un objet politique et médiatique non seulement en France mais dans le monde en transformation après la Première Guerre mondiale. Contemporaine de la désagrégation de l’Empire Ottoman, elle retentit dans le Moyen Orient comme une guerre de libération, une brèche majeure dans l’ordre colonial. Abdelkrim est président d’une République du Rif et ne combat pas au nom d’un Sultan enfermé dans le protectorat. Le Parti communiste est en pointe en liaison avec l’U.R.S.S.
Troisième conséquence : avec le départ de Lyautey, le protectorat évolue vers le modèle algérien d’administration directe et de colonisation accrue. Son successeur Théodore Steeg venait d’ailleurs d’Alger. Il a la confiance du Cartel des Gauches, dont Lyautey n’attendait que la disgrâce qui a fini par arriver. Le soulagement et l’euphorie de la victoire, proportionnels à l’ampleur du défi du Rif, vont renforcer cette évolution conservatrice qui culminera en 1953 avec la déposition de Mohammed V. Ni Juin ni le Général Guillaume n’avaient retenu la leçon de leur maître. Finalement, le Sultan déchu revint en Roi triomphant. Théodore Steeg, à son crédit, avait fait maintenir des liens avec Abdelkrim, qui expliquent sans doute qu’il se livrera aux Français.
Une affaire espagnole finit entre les mains d’un brillant officier français, le colonel Corap, qui reçoit la reddition. En fait, l’Espagne s’efface et Abdelkrim, envoyé en exil à la Réunion, devient une affaire française. Ce qu’en réalité elle est depuis le début. Il était inévitable qu’il entrât en conflit avec la France, et à travers elle avec la structure même du Maghzen, qu’il échappât ainsi au sous-dimensionnement d’une aventure locale enfouie dans les montagnes. Ses erreurs militaires tactiques n’altèrent en rien la survie d’un bilan politique qui le fait apparaître comme un précurseur des mouvements de libération.
Abdelkrim n’est jamais retourné au Maroc. En 1947, mystère ! En route vers la France, il débarque à Suez et s’installe dans l’Égypte du Roi Farouk puis de Nasser. Il mourra en 1963, devenu un symbole du panarabisme, ce qui plaisait à ses hôtes, mais aussi un soutien des Frères Musulmans, ce qui leur plaisait moins. En effet, Abdelkrim à sa manière fait apparaître les sinuosités permanentes dans révoltes et nationalismes, arabes en particulier, entre laïcité et liens religieux, entre monarchies et républiques, entre régimes militaires et civils. Le Rif fut peut-être un laboratoire des chevauchements de cette complexité. En tout état de cause, Abdelkrim est une personnalité incontournable dans les débats de la décolonisation et de l’émergence du Tiers Monde satisfait peut être que le Rif soit une des sources, sinon la matrice unique de la guerre d’Algérie et de son indépendance. On ne peut éviter de rapprocher cette figure de celle d’Abd el-Kader autant pour leurs parcours respectifs, fédérateurs, chefs de guerre, armature religieuse, que pour leurs dernières volontés ! L’un voulait rester enterré auprès de son maître Ibn Arabi à Damas, l’autre ne souhaitait pas une sépulture marocaine. L’Algérie a rapatrié la dépouille mortelle de l’Émir. Le Maroc a laissé Abdelkrim en Égypte.
Ces cheminements différents sont révélateurs des complexités de la mémoire. Et des ruses qu’elle impose de déjouer.
La guerre du Rif a en effet une double nature. Elle n’est pas seulement un rejet colonial. Elle est aussi un épisode majeur des relations difficiles entre le Nord du Maroc et le Centre de Gravité du système. Comme si le Nord était le dernier obstacle à la plénitude du pouvoir permanent du Maghzen. La période coloniale a longtemps occulté une singularité récurrente qui s’est manifestée dès l’indépendance. Abdelkrim avait d’ailleurs découplé sa guerre d’une Monarchie pour laquelle la reconquête du Nord était vitale. Dès 1947, Mohammed V dans le discours de Tanger signait la fin de l’obéissance au protectorat, s’identifiait à l’Unité du Royaume. En 1958 et 1959, deux ans après l’indépendance, le Rif repart en sécession. Aussitôt punie par Moulay Hassan futur Hassan II, qui ouvre une longue période d’ostracisme. Mohammed VI a resserré les liens et changé la donne. Le Nord a maintenant d’autres problèmes plus sérieux.
Cent ans après, la guerre du Rif n’est plus une affaire espagnole ni même française. Nous avons été les acteurs d’un pan d’histoire dont l’essentiel nous échappait. Car la suite a montré qu’elle était dès l’origine et pour toujours une affaire marocaine. Les Empires déclinants ont une tendance fâcheuse à l’aveuglement.
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