Trois questions à Catherine Gay-Boisson

3 novembre 2020

Catherine Gay-Boisson est Proviseure de la cité scolaire Buffon


1- Le lycée Buffon a une exceptionnelle histoire mémorielle liée à la Seconde Guerre mondiale. Pouvez-vous nous la présenter ?

Lorsque l’on entre pour la première fois dans le hall d’honneur du lycée Buffon, ce qui frappe – tout autant que la beauté de ces lieux – sont les noms gravés sur les plaques de marbre tout autour du hall : les dizaines de noms des élèves et des professeurs « Morts pour la France » notamment lors des guerres 1914/1918 et 1939/1945.

Deux de ces plaques sont apposées dans ce hall pour honorer le professeur Raymond Burgard, « Mort pour la France », fondateur du mouvement de résistance Valmy, décapité à Cologne le 15 juin 1944, et les « martyrs du lycée Buffon », cinq lycéens résistants, fusillés le 8 février 1943 : Jean Arthus, Jacques Baudry, Pierre Benoit, Pierre Grelot, Lucien Legros.

Raymond Burgard, par son engagement, son courage, son exemple, a édifié les jeunes esprits des élèves de Buffon. En avril 1942, à la suite de l’arrestation de leur professeur par la Gestapo, les élèves manifestent pour soutenir leur enseignant.

Jacques Talouarn, agent-chef au lycée, lui-même résistant actif, membre du Comité de Libération du lycée en 1944, raconte ce qui s’est passé : 

« La manifestation, impressionnante et parfaitement organisée, n’a duré que dix minutes, le temps de la récréation. Le signal de la dispersion est donné, mais voilà qu’un fonctionnaire du lycée, pétainiste connu pour ses sympathies pour « l’Ordre Nouveau », fait fermer toutes les issues. Arthus et Benoit tentent, sans y parvenir, de couper les fils téléphoniques. Et tout de suite, la police d’abord, la Gestapo ensuite, encerclent et envahissent le lycée. Je réussis à faire sortir Arthus, Legros et un élève de l’Ecole Alsacienne par le petit lycée. Baudry, Benoit, Grelot, cachés dans les caves où ils resteront deux heures, échappent à la perquisition de la Gestapo. Cette perquisition, l’enquête qui suit, ne donnent aucun résultat, n’amènent aucune arrestation. Mais la manifestation a eu un résultat : elle a considérablement fortifié espoir et courage chez les maîtres et les élèves et, désormais, la Résistance au lycée Buffon ne fera que s’amplifier. »

Des salles de réunion et de cours du lycée portent les noms de ces héros de la Résistance, qui étaient bien plus nombreux comme l’ont montré les travaux de recherches historiques et les recueils de témoignages conduits depuis, à la fois par le club histoire du lycée, grâce notamment à l’impulsion donnée par Monsieur Basuyau, professeur d’histoire, parti à la retraite depuis peu, et par l’association des anciens élèves du lycée Buffon (AEB).

Outre les cérémonies de commémoration organisées chaque année, au cours desquelles sont présentés des travaux d’élèves, des ouvrages ont été publiés, en particulier Buffon, lycée dans la tourmente, Paris, AEB ; Raymond Burgard 1892-1944, La conscience et l’honneur, Paris, AEB ; et, publiés par le Club Histoire, plusieurs ouvrages : Enfants cachés, Libérateurs (deux tomes),Une jeunesse rebelle Paroles d’évadés de France par l’Espagne pendant la Seconde Guerre mondiale, Auschwitz, Femmes en Résistance.

Chaque année les élèves du lycée, encouragés et guidés par leurs professeurs d’histoire participent également au Concours National de la Résistance et de la Déportation. Ils trouvent bien souvent matière à réflexion dans l’histoire même du lycée.

De la même façon, l’AEB poursuit ses travaux sur la période de la Seconde Guerre mondiale avec, en ce moment, un ouvrage en préparation pour commémorer la manifestation des étudiants et lycéens contre l’occupant allemand le 11 novembre 1940, manifestation au cours de laquelle dix lycéens de Buffon furent arrêtés.

2- Outre cette importance de l’enseignement de l’histoire, quelles sont les autres caractéristiques pédagogiques de votre établissement ?

Le lycée Buffon est un lycée général et « généraliste », il a été construit à la fin du XIXe siècle et a ouvert – lycée de garçons – en 1893 avec une forte identité scientifique. En témoignent les magnifiques collections d’instruments de physique, dont certains sont encore utilisés par les professeurs aujourd’hui, mais dont la plupart sont exposés dans de nombreux espaces du lycée.

Le lycée Buffon est peu à peu devenu un lycée dont la « couleur » scientifique s’est enrichie d’une palette multiple que l’on trouve aujourd’hui. Juste avant la réforme actuelle du lycée, l’établissement comptait, plus que d’autres lycées parisiens, un équilibre entre les séries S, ES et L et une grande importance accordée aux langues vivantes, équilibre que l’on retrouve aujourd’hui avec les dix enseignements de spécialité proposés en première et terminale dans le cadre de la réforme du lycée et les soixante combinaisons de ces spécialités choisies cette année par les élèves de première ainsi que les trente combinaisons retenues par les élèves de terminale. Cet équilibre entre les différents profils des élèves de Buffon contribue probablement à entretenir l’esprit serein, ouvert, de respect mutuel et de tolérance qui règne dans ce lycée et qui accompagne l’exigence académique portée par les enseignants et les élèves du lycée.

3- Le Lycée Buffon va se voir remettre le drapeau du comité du 15ème arrondissement de la Fédération Nationale des Déportés, internés Résistants et Patriotes – comité qui s’est dissous – Pourquoi avez-vous accepté ce dépôt ?

Lorsque cette proposition a été effectuée, elle s’est imposée immédiatement et a été acceptée. En raison évidemment de l’histoire du lycée étroitement associée à la Résistance. Il est d’ailleurs probable que des aïeux des élèves actuels aient clandestinement participé à ce comité. De plus, Buffon est un des principaux lycées du XVe arrondissement, ce dépôt de drapeau permettra aux élèves actuels de mieux connaître l’histoire de cet arrondissement et de participer aux cérémonies de commémoration qui y sont organisées. Il a également semblé important au lycée de participer à ce que ce drapeau continue d’être visible et symboliquement porté.

Les événements tragiques actuels nous obligent, tous, à poursuivre avec encore plus de pédagogie et de fermeté, la réflexion sur nos valeurs, sur nos valeurs communes, sur l’inestimable que représente chaque vie humaine, sur l’égale dignité de chaque être humain, sur le sens de l’engagement et sur le sens de notre devise républicaine Liberté, Egalité, Fraternité. Accepter de recevoir ce drapeau en dépôt participe de cette réflexion vivante dont s’honore l’Ecole de la République.

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