L’œil de l’Historien : Thomas Fontaine

3 mai 2021

Les fusillés

Docteur en histoire de l’université de Paris 1-Sorbonne, spécialiste de la répression et des déportations au départ de la France occupée, Thomas Fontaine est aujourd’hui le directeur du Musée de la Résistance nationale qui, après quatre années de travail, a présenté une muséographie totalement revue.

Il a coordonné le Livre-Mémorial des déportés arrêtés par mesure de répression édité en 2004 par la Fondation pour la Mémoire de la Déportation et dirigé celui des cheminots victimes de la répression publié en 2017 aux éditions Perrin-SNCF. Il a publié Les Oubliés de Romainville, un camp allemand en France (1940-1944), Paris, Tallandier, 2005 ; Déportations et génocide, l’impossible oubli, Paris, Tallandier-FNDIRP, 2009 ; avec Sylvie Zaidman et Joël Clesse, Graffiti de résistants. Sur les murs du fort de Romainville, 1940-1944, Lyon, Libel, 2012 ; et avec Denis Peschanski, Collaboration, Paris-Vichy-Berlin, Paris, Tallandier, 2014. Il a participé à la conception de l’exposition des Fusillés du Mont-Valérien ; il est le commissaire permanent du Mémorial des martyrs de la Déportation sur l’Île de la Cité, du Mémorial du camp de Rivesaltes et de celle en extérieur de la gare de déportation des Juifs de France à Bobigny.

« Mon cher tout petit

[…]

Tu dois connaître le verdict, 15 condamnés [à] mort et un acquit[t]é, et comme de bien entendu, j’ai le N1. Grand honneur, comme tu voi[s], mai[s] certitude du poteau. Commencé mercredi, le procès [s]’est terminé vendredi soir. […] Tous les gars ont été très dignes au verdict. Dès vendredi soir, j’étais changé de cellule et mis avec 9 autres camarades condamnés comme moi, solidement enchaînés et gardés. Nous avons passé de dures heures, le temps de s’habituer [à] l’idée de disparaître. […] Les visages se crispent, mais tous son[t] prêt[s] et, tu pourra[s] le dire, armés de beaucoup de courage. […]

Ça y est, mon tout petit, la page est tournée. […]  Adieu, l’avenir, ce bel avenir que j’avais imaginé dans ces longs mois de captivité, j’avais rêvé de te rendre heureuse […]

Adieu mon tout petit, adieu toute ma vie. Sois courageuse, refoule tes larmes et ton chagrin […]

Je te serre de toutes mes forces et ma dernière pensée pour toi. »[1]

« La vie à en mourir »

Ces mots sont ceux de Maurice Lacazette, commissaire politique inter-régional des Francs-tireurs et partisans (FTP) nantais, adressés à sa compagne Régine Gurfinkiel, le 21 août 1943, quatre jours avant son exécution au champ de tir du Bêle, près de Nantes (Loire-Inférieure)[2].

Les lettres de fusillés sont sans doute le plus fort et le plus éloquent moyen de connaître ces hommes « qui aimaient tant la vie »[3]. « De l’enveloppe-lettre à la simple feuille, les formats sont multiples, mais c’est toujours la trace du même crayon de guerre sur le papier grossier de ces temps de pénurie. Conscients du caractère éphémère de cet ultime message, un certain nombre de condamnés conseillent aux leurs de reproduire immédiatement la lettre reçue. Parfois, elle devient testament, un acte notarié et règle la succession de quelques biens. Les mots sont inscrits dans la hâte des préparatifs : il faut ramasser ses affaires, préparer sa valise. La mine court sur la feuille dans la fébrilité à se rassasier du peu de temps qui reste dans la délivrance de l’incertitude, la sérénité de l’inéluctable. Et puis, il faut faire face : conserver sa dignité, essence de l’engagement en Résistance, pour soi, pour ceux qui restent, particulièrement les camarades de geôle. Être à la hauteur d’un événement qui, par ses conséquences, dépasse sa propre existence. Une dernière fois, vaincre l’ennemi, la parole libre et insolente aux lèvres et au bout du crayon, debout, les yeux grands ouverts, emplis de l’espoir d’un autre monde. Il faut attester que l’on peut aimer « la vie à en mourir »…[4] »

Dans la continuité des recueils publiés dès l’immédiat après-guerre, le Musée de la Résistance nationale a depuis des années rappelé la force de ces traces conservées dans ses collections. Beaucoup sont présentées dans la nouvelle muséographie installée à Champigny-sur-Marne début 2020 : dernière lettre de Guy Môquet à ses parents et à son frère, au camp de Choisel à Châteaubriant (Loire-Inférieure), le 22 octobre 1941 ; Manuel du soldat chrétien, exemplaire annoté le jour de son exécution au Mont-Valérien par Paul Keller, accusé d’« intelligence avec l’ennemi », d’aide à l’évasion de prisonniers français et de « propagande gaulliste », le 24 octobre 1941 ; calendrier tenu durant sa détention au dépôt de la Préfecture de police de Paris par Jean Bonnefoix, otage communiste fusillé au Mont-Valérien le 11 août 1942 ; journal de bord tenu à la prison de Fresnes par André Berthelot, FTP fusillé au Mont-Valérien le 26 février 1943 ; dernière lettre de Boruch Lerner, FTP-MOI fusillé au Mont-Valérien, adressée à sa famille, le 1er octobre 1943 ; dernière lettre de Bernard Saumande, membre de l’Armée secrète fusillé au stand de tir de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), adressée à ses parents et à son frère Robert, le 22 mars 1944. Et d’autres, toutes plus sensibles les unes que les autres.

En quatre ans d’occupation, les salves se sont multipliées. Dans les zones nord et sud de la France occupée, les « fusilleurs », guidés par une politique répressive très tôt sévère contre les premières résistances et par une idéologie nationale-socialiste à la fois antisémite et anticommuniste, ont décidé l’exécution d’environ 2 500 personnes condamnées à mort, de 735 otages et, en 1944, de 200 victimes des cours martiales de Vichy[5]. Leurs balles n’ont pas frappé au hasard. Les victimes, plurielles, originaires de toute la France, sont représentatives de ce que les nazis ont voulu éliminer. Résistants et opposants potentiels détenteurs d’armes, Juifs et communistes, ils ont été fusillés après avoir été condamnés à mort par des tribunaux d’occupation ou désignés comme otages pour expier les actions de la Résistance. D’emblée, leurs visages et leurs noms marquent le récit résistant et forgent l’identité des hommes et des femmes qui s’opposent aux nazis, en les aidant à lutter.

Qui sont ces fusillés ? Quel groupe forment-ils ? Pourquoi et comment se retrouvent-ils devant un peloton d’exécution ? Quelles politiques suivent ceux qui les fusillent ?

Les premiers opposants condamnés à mort

En 1940, l’essentiel de l’appareil répressif mis en place par l’administration allemande repose sur ses tribunaux militaires, c’est-à-dire sur une politique judiciaire à visage légal relevant du droit pénal et militaire. Les impératifs stratégiques prennent le pas sur toute autre considération et la vision centrale du « franc-tireur » tend à criminaliser tout acte d’un civil contre l’Occupant. Mais, à la différence de ce qui se déroule à l’Est, un cadre juridique demeure dans lequel l’adversaire « patriote », tout en étant sévèrement condamné, peut être jugé « digne de respect ». C’est le cas lors du procès du groupe d’Honoré d’Estienne d’Orves qui se tient à Paris en mai 1941 :

« Le tribunal se trouvait en face d’une tâche lourde. Il fallait juger des hommes et des femmes qui s’étaient manifestés comme des personnes de mérite et d’une grande fermeté de caractère et qui n’ont agi que par amour de leur patrie. Mais, de même que ceux-là ont cru être obligés à remplir leur devoir envers leur patrie, nous autres, les juges, étions tenus à remplir notre devoir envers notre patrie et à juger les accusés selon les lois en vigueur. Les lois de la guerre sont dures et inexorables. Celui qui les viole doit se rendre compte qu’il encourt les punitions les plus sévères que la loi comporte[6]. »

Les premières exécutions de condamnés à mort en France occupée – moins d’une cinquantaine durant la première année – se déroulent dans différents lieux. Ce n’est qu’en août 1941 que le fort du Mont-Valérien, à Suresnes, est choisi comme le lieu de fusillade des personnes condamnées à mort par le tribunal du Gross Paris. Àcette date, l’invasion de l’URSS par l’Allemagne bouleverse la situation en France, déclenchant la « lutte armée » du Parti communiste français clandestin (PCF) et radicalisant la répression qui cible désormais l’ennemi « judéo-bolchevique ».

Des otages « victimes expiatoires »

Dans ce contexte, pour Hitler, la seule répression judiciaire ne paraît plus suffisante. Dès septembre 1941, les premiers attentats contre des soldats allemands entraînent, en représailles, des exécutions d’otages. La « politique des otages » devient un outil répressif essentiel de l’Occupant, ses victimes devant « expier » les « fautes » des Français qui résistent. Les communistes et les Juifs – réunis dans le concept du « judéo-bolchevique » qui structure désormais la lecture du fait résistant – sont choisis spécifiquement et en priorité, sans pitié. Les ordonnances du Commandement militaire allemand prévoient l’établissement de listes de noms dans chacun des grands districts d’administration qui découpent la zone occupée.

Les services policiers du Reich – la Sipo-SD –qui dirigent la politique répressive à partir du printemps 1942 – poursuivent les exécutions d’otages, en ciblant toujours les mêmes victimes, communistes et juives. L’exemple de la fusillade du 11 août 1942 montre qu’ils affinent le dispositif. Le camp de Romainville devient fin août la « réserve d’otages » de la région parisienne : désormais, les otages choisis pour être fusillés sont au préalable internés au fort, cette règle devant faciliter l’acheminement des détenus au Mont-Valérien. Le site de Suresnes semble alors être réservé aux seuls otages : entre début août 1942 – alors que la Sipo-SD prépare sa première exécution d’otages – et la fin octobre 1942, aucun condamné à mort n’y est désormais fusillé. Ces derniers sont exécutés au stand de tir de Balard, dans le 15arrondissement de Paris. La suspension de la « politique des otages », le 15 octobre 1942, met fin à cette division des lieux d’exécution des otages et des condamnés.

Durant ces trois mois, la Sipo-SD fait aussi du Mont-Valérien le seul lieu d’exécution d’otages en zone occupée. En effet, pour renforcer l’effet dissuasif de ces mesures, elle choisit de regrouper des dizaines d’otages à fusiller en même temps, en représailles de plusieurs actions de la Résistance. Mais, lors de la seconde exécution massive qu’elle organise, le 21 septembre 1942, 70 des 116 otages sont toutefois fusillés à Souges, près de Bordeaux ; Paris ne pouvant fournir à lui seul le quota de victimes retenu.

Des ennemis dangereux

À partir de 1943, face à la montée de la Résistance et des besoins de main-d’œuvre du Reich, la politique répressive menée en France occupée repose dorénavant beaucoup sur les programmes de déportations massives organisées vers le système concentrationnaire. Mais le rôle des tribunaux militaires demeure essentiel pour réprimer une partie des cadres de la Résistance et les ennemis considérés comme les plus dangereux. Au total, en France occupée, près de 1 600 condamnations à mort sont prononcées entre novembre 1942 et mai 1944 ; 90 % environ sont exécutées. Elles ne furent jamais aussi nombreuses qu’en 1944.

La prise en charge des affaires les plus importantes par les services centraux de la Sipo-SD, à Paris, confirme notamment le rôle national du Mont-Valérien. Le lieu est le site où sont fusillés les condamnés à mort du ressort du Gross Paris, mais également celui des résistants d’importantes affaires débutées dans d’autres départements.

En 1943-1944, ces condamnations à mort concernent pour moitié des francs-tireurs et partisans, groupes armés du PCF, largement surreprésentés – aux yeux des Allemands, ce sont des ennemis non seulement armés, mais aussi idéologiquement dangereux – alors que les résistants gaullistes sont proportionnellement davantage déportés. Le sort du groupe de Missak Manouchian n’est donc pas une exception. Moins d’une semaine après le procès dit de « l’Affiche rouge », 16 autres FTP sont condamnés à mort le 24 février 1944. Dès le 23 mars c’est le jugement de 20 autres combattants des groupes armés communistes arrêtés à l’automne 1943, parmi lesquels le commandant militaire interrégional Joseph Epstein[7].

***

Condamnés à mort ou otages, résistants de toutes tendances ou Juifs, durant le temps de l’action, le récit de la lutte clandestine ne va cesser de s’enrichir de leurs histoires de vie fusillée et de leurs sacrifices qui en appellent à l’espérance. Leurs derniers mots circulent. Plusieurs victimes deviennent des symboles et des mythes de la « Nation résistante », des porte-paroles et des visages du combat à mener, de sa légitimité. Ils fondent l’identité du groupe : « les meilleurs qui se sont désignés et qui sont tombés »[8].

Alors, comme nous y poussait déjà Henri Calet en rouvrant le premier recueil des Lettres de fusillés, « ne les oublions pas encore » et « relisons-les »[9]. Ajoutons encore une dernière lettre pour mieux transmettre ces histoires de vie et d’engagements, pour mieux les enseigner. Celle de Léonce Laval, écrite dans la nuit du 20 au 21 septembre 1942, quelques heures avant son exécution, dans une casemate du fort de Romainville, parce que précisément ce professeur de lettres s’adressa à ses élèves. Se souvenant d’un extrait des Misérables de Victor Hugo, lorsque Enjolras – le héros – est exécuté[10], il s’associe en pensées à son ami Robert Dartagnan, fusillé avec lui, et écrit : « Quand il sera possible d’honorer ma mémoire, qu’on se contente de relire dans les Misérables les chapitres : Fin des vers de Jean Prouvaire et Oreste à jeun et Pylade ivre, en précisant que nous aurons été deux Oreste, deux Enjolras dignes l’un de l’autre. »


[1] Lettre de Maurice Lacazette adressée à sa compagne Régine Gurfinkiel par l’intermédiaire de madame Rossi, 21 août 1943, Musée de la Résistance nationale/fonds Maurice Lacazette et Régine Gurfinkiel, 1972.

[2] Le MRN conserve également un ultime mot de Maurice Lacazette, probablement écrit le jour même de l’exécution, le 25 août 1943 : « Mon cher tout petit/Excuse-moi si le mot est court mais ça presse. Ça y est, la page est tournée. La mort et n°1 à 10 dans une cellule solidement enchaînés nous attendons le moment fatal. J’ai beaucoup de courage. Je ne crains pas la mort mais je regrette la vie, cette vie que je rêvais si belle avec toi. Je t’aime mon tout petit et c’est toi seule que j’aurais aimé dans ma vie et dans ces derniers moments parce que je crois à ton amour, parce que […]. »

[3] François Marcot, « Voix d’outre-tombe », La vie à en mourir. Lettres de fusillés (1941-1944), Paris, Points-Tallandier, 2006, p. 20.

[4] Guy Krivoppisko, « Présentation », dans La vie à en mourir, op. cit., p. 31.

[5] Auxquelles il faut ajouter une douzaine de personnes exécutées après condamnation à mort par les « sections spéciales » créées par le gouvernement de Vichy en août 1941.

[6] Service historique de la Défense, DAVCC, dossier-statut d’André Clément, exposé oral explicitant le jugement.

[7] Cette surreprésentation des FTP a conduit le PCF à se présenter après-guerre comme le « Parti des 75 000 fusillés » ; mais l’exagération chiffrée de la légende héroïque a occulté depuis la brutalité et la réalité du nombre des fusillés communistes.

[8] Albert Camus, Combat, 28 octobre 1944.

[9] Henri Calet, Hommes et monde, juin 1946.

[10] « L’audace de bien mourir émeut toujours les hommes. […] Rien que par l’autorité de son regard tranquille, ce jeune homme, qui seul n’avait pas une blessure, superbe, sanglant, charmant, indifférent comme un invulnérable, contraignît cette cohue sinistre à le tuer avec respect. Sa beauté, en ce moment-là augmentée de sa fierté, était un resplendissement. […] Un garde national qui visait Enjolras abaissa son arme en disant : « Il me semble que je vais fusiller une fleur ».

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« Mon cher tout petit

[…]

Tu dois connaître le verdict, 15 condamnés [à] mort et un acquit[t]é, et comme de bien entendu, j’ai le N1. Grand honneur, comme tu voi[s], mai[s] certitude du poteau. Commencé mercredi, le procès [s]’est terminé vendredi soir. […] Tous les gars ont été très dignes au verdict. Dès vendredi soir, j’étais changé de cellule et mis avec 9 autres camarades condamnés comme moi, solidement enchaînés et gardés. Nous avons passé de dures heures, le temps de s’habituer [à] l’idée de disparaître. […] Les visages se crispent, mais tous son[t] prêt[s] et, tu pourra[s] le dire, armés de beaucoup de courage. […]

Ça y est, mon tout petit, la page est tournée. […]  Adieu, l’avenir, ce bel avenir que j’avais imaginé dans ces longs mois de captivité, j’avais rêvé de te rendre heureuse […]

Adieu mon tout petit, adieu toute ma vie. Sois courageuse, refoule tes larmes et ton chagrin […]

Je te serre de toutes mes forces et ma dernière pensée pour toi. »[1]

« La vie à en mourir »

Ces mots sont ceux de Maurice Lacazette, commissaire politique inter-régional des Francs-tireurs et partisans (FTP) nantais, adressés à sa compagne Régine Gurfinkiel, le 21 août 1943, quatre jours avant son exécution au champ de tir du Bêle, près de Nantes (Loire-Inférieure)[2].

Les lettres de fusillés sont sans doute le plus fort et le plus éloquent moyen de connaître ces hommes « qui aimaient tant la vie »[3]. « De l’enveloppe-lettre à la simple feuille, les formats sont multiples, mais c’est toujours la trace du même crayon de guerre sur le papier grossier de ces temps de pénurie. Conscients du caractère éphémère de cet ultime message, un certain nombre de condamnés conseillent aux leurs de reproduire immédiatement la lettre reçue. Parfois, elle devient testament, un acte notarié et règle la succession de quelques biens. Les mots sont inscrits dans la hâte des préparatifs : il faut ramasser ses affaires, préparer sa valise. La mine court sur la feuille dans la fébrilité à se rassasier du peu de temps qui reste dans la délivrance de l’incertitude, la sérénité de l’inéluctable. Et puis, il faut faire face : conserver sa dignité, essence de l’engagement en Résistance, pour soi, pour ceux qui restent, particulièrement les camarades de geôle. Être à la hauteur d’un événement qui, par ses conséquences, dépasse sa propre existence. Une dernière fois, vaincre l’ennemi, la parole libre et insolente aux lèvres et au bout du crayon, debout, les yeux grands ouverts, emplis de l’espoir d’un autre monde. Il faut attester que l’on peut aimer « la vie à en mourir »…[4] »

Dans la continuité des recueils publiés dès l’immédiat après-guerre, le Musée de la Résistance nationale a depuis des années rappelé la force de ces traces conservées dans ses collections. Beaucoup sont présentées dans la nouvelle muséographie installée à Champigny-sur-Marne début 2020 : dernière lettre de Guy Môquet à ses parents et à son frère, au camp de Choisel à Châteaubriant (Loire-Inférieure), le 22 octobre 1941 ; Manuel du soldat chrétien, exemplaire annoté le jour de son exécution au Mont-Valérien par Paul Keller, accusé d’« intelligence avec l’ennemi », d’aide à l’évasion de prisonniers français et de « propagande gaulliste », le 24 octobre 1941 ; calendrier tenu durant sa détention au dépôt de la Préfecture de police de Paris par Jean Bonnefoix, otage communiste fusillé au Mont-Valérien le 11 août 1942 ; journal de bord tenu à la prison de Fresnes par André Berthelot, FTP fusillé au Mont-Valérien le 26 février 1943 ; dernière lettre de Boruch Lerner, FTP-MOI fusillé au Mont-Valérien, adressée à sa famille, le 1er octobre 1943 ; dernière lettre de Bernard Saumande, membre de l’Armée secrète fusillé au stand de tir de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), adressée à ses parents et à son frère Robert, le 22 mars 1944. Et d’autres, toutes plus sensibles les unes que les autres.

En quatre ans d’occupation, les salves se sont multipliées. Dans les zones nord et sud de la France occupée, les « fusilleurs », guidés par une politique répressive très tôt sévère contre les premières résistances et par une idéologie nationale-socialiste à la fois antisémite et anticommuniste, ont décidé l’exécution d’environ 2 500 personnes condamnées à mort, de 735 otages et, en 1944, de 200 victimes des cours martiales de Vichy[5]. Leurs balles n’ont pas frappé au hasard. Les victimes, plurielles, originaires de toute la France, sont représentatives de ce que les nazis ont voulu éliminer. Résistants et opposants potentiels détenteurs d’armes, Juifs et communistes, ils ont été fusillés après avoir été condamnés à mort par des tribunaux d’occupation ou désignés comme otages pour expier les actions de la Résistance. D’emblée, leurs visages et leurs noms marquent le récit résistant et forgent l’identité des hommes et des femmes qui s’opposent aux nazis, en les aidant à lutter.

Qui sont ces fusillés ? Quel groupe forment-ils ? Pourquoi et comment se retrouvent-ils devant un peloton d’exécution ? Quelles politiques suivent ceux qui les fusillent ?

Les premiers opposants condamnés à mort

En 1940, l’essentiel de l’appareil répressif mis en place par l’administration allemande repose sur ses tribunaux militaires, c’est-à-dire sur une politique judiciaire à visage légal relevant du droit pénal et militaire. Les impératifs stratégiques prennent le pas sur toute autre considération et la vision centrale du « franc-tireur » tend à criminaliser tout acte d’un civil contre l’Occupant. Mais, à la différence de ce qui se déroule à l’Est, un cadre juridique demeure dans lequel l’adversaire « patriote », tout en étant sévèrement condamné, peut être jugé « digne de respect ». C’est le cas lors du procès du groupe d’Honoré d’Estienne d’Orves qui se tient à Paris en mai 1941 :

« Le tribunal se trouvait en face d’une tâche lourde. Il fallait juger des hommes et des femmes qui s’étaient manifestés comme des personnes de mérite et d’une grande fermeté de caractère et qui n’ont agi que par amour de leur patrie. Mais, de même que ceux-là ont cru être obligés à remplir leur devoir envers leur patrie, nous autres, les juges, étions tenus à remplir notre devoir envers notre patrie et à juger les accusés selon les lois en vigueur. Les lois de la guerre sont dures et inexorables. Celui qui les viole doit se rendre compte qu’il encourt les punitions les plus sévères que la loi comporte[6]. »

Les premières exécutions de condamnés à mort en France occupée – moins d’une cinquantaine durant la première année – se déroulent dans différents lieux. Ce n’est qu’en août 1941 que le fort du Mont-Valérien, à Suresnes, est choisi comme le lieu de fusillade des personnes condamnées à mort par le tribunal du Gross Paris. Àcette date, l’invasion de l’URSS par l’Allemagne bouleverse la situation en France, déclenchant la « lutte armée » du Parti communiste français clandestin (PCF) et radicalisant la répression qui cible désormais l’ennemi « judéo-bolchevique ».

Des otages « victimes expiatoires »

Dans ce contexte, pour Hitler, la seule répression judiciaire ne paraît plus suffisante. Dès septembre 1941, les premiers attentats contre des soldats allemands entraînent, en représailles, des exécutions d’otages. La « politique des otages » devient un outil répressif essentiel de l’Occupant, ses victimes devant « expier » les « fautes » des Français qui résistent. Les communistes et les Juifs – réunis dans le concept du « judéo-bolchevique » qui structure désormais la lecture du fait résistant – sont choisis spécifiquement et en priorité, sans pitié. Les ordonnances du Commandement militaire allemand prévoient l’établissement de listes de noms dans chacun des grands districts d’administration qui découpent la zone occupée.

Les services policiers du Reich – la Sipo-SD –qui dirigent la politique répressive à partir du printemps 1942 – poursuivent les exécutions d’otages, en ciblant toujours les mêmes victimes, communistes et juives. L’exemple de la fusillade du 11 août 1942 montre qu’ils affinent le dispositif. Le camp de Romainville devient fin août la « réserve d’otages » de la région parisienne : désormais, les otages choisis pour être fusillés sont au préalable internés au fort, cette règle devant faciliter l’acheminement des détenus au Mont-Valérien. Le site de Suresnes semble alors être réservé aux seuls otages : entre début août 1942 – alors que la Sipo-SD prépare sa première exécution d’otages – et la fin octobre 1942, aucun condamné à mort n’y est désormais fusillé. Ces derniers sont exécutés au stand de tir de Balard, dans le 15arrondissement de Paris. La suspension de la « politique des otages », le 15 octobre 1942, met fin à cette division des lieux d’exécution des otages et des condamnés.

Durant ces trois mois, la Sipo-SD fait aussi du Mont-Valérien le seul lieu d’exécution d’otages en zone occupée. En effet, pour renforcer l’effet dissuasif de ces mesures, elle choisit de regrouper des dizaines d’otages à fusiller en même temps, en représailles de plusieurs actions de la Résistance. Mais, lors de la seconde exécution massive qu’elle organise, le 21 septembre 1942, 70 des 116 otages sont toutefois fusillés à Souges, près de Bordeaux ; Paris ne pouvant fournir à lui seul le quota de victimes retenu.

Des ennemis dangereux

À partir de 1943, face à la montée de la Résistance et des besoins de main-d’œuvre du Reich, la politique répressive menée en France occupée repose dorénavant beaucoup sur les programmes de déportations massives organisées vers le système concentrationnaire. Mais le rôle des tribunaux militaires demeure essentiel pour réprimer une partie des cadres de la Résistance et les ennemis considérés comme les plus dangereux. Au total, en France occupée, près de 1 600 condamnations à mort sont prononcées entre novembre 1942 et mai 1944 ; 90 % environ sont exécutées. Elles ne furent jamais aussi nombreuses qu’en 1944.

La prise en charge des affaires les plus importantes par les services centraux de la Sipo-SD, à Paris, confirme notamment le rôle national du Mont-Valérien. Le lieu est le site où sont fusillés les condamnés à mort du ressort du Gross Paris, mais également celui des résistants d’importantes affaires débutées dans d’autres départements.

En 1943-1944, ces condamnations à mort concernent pour moitié des francs-tireurs et partisans, groupes armés du PCF, largement surreprésentés – aux yeux des Allemands, ce sont des ennemis non seulement armés, mais aussi idéologiquement dangereux – alors que les résistants gaullistes sont proportionnellement davantage déportés. Le sort du groupe de Missak Manouchian n’est donc pas une exception. Moins d’une semaine après le procès dit de « l’Affiche rouge », 16 autres FTP sont condamnés à mort le 24 février 1944. Dès le 23 mars c’est le jugement de 20 autres combattants des groupes armés communistes arrêtés à l’automne 1943, parmi lesquels le commandant militaire interrégional Joseph Epstein[7].

***

Condamnés à mort ou otages, résistants de toutes tendances ou Juifs, durant le temps de l’action, le récit de la lutte clandestine ne va cesser de s’enrichir de leurs histoires de vie fusillée et de leurs sacrifices qui en appellent à l’espérance. Leurs derniers mots circulent. Plusieurs victimes deviennent des symboles et des mythes de la « Nation résistante », des porte-paroles et des visages du combat à mener, de sa légitimité. Ils fondent l’identité du groupe : « les meilleurs qui se sont désignés et qui sont tombés »[8].

Alors, comme nous y poussait déjà Henri Calet en rouvrant le premier recueil des Lettres de fusillés, « ne les oublions pas encore » et « relisons-les »[9]. Ajoutons encore une dernière lettre pour mieux transmettre ces histoires de vie et d’engagements, pour mieux les enseigner. Celle de Léonce Laval, écrite dans la nuit du 20 au 21 septembre 1942, quelques heures avant son exécution, dans une casemate du fort de Romainville, parce que précisément ce professeur de lettres s’adressa à ses élèves. Se souvenant d’un extrait des Misérables de Victor Hugo, lorsque Enjolras – le héros – est exécuté[10], il s’associe en pensées à son ami Robert Dartagnan, fusillé avec lui, et écrit : « Quand il sera possible d’honorer ma mémoire, qu’on se contente de relire dans les Misérables les chapitres : Fin des vers de Jean Prouvaire et Oreste à jeun et Pylade ivre, en précisant que nous aurons été deux Oreste, deux Enjolras dignes l’un de l’autre. »


[1] Lettre de Maurice Lacazette adressée à sa compagne Régine Gurfinkiel par l’intermédiaire de madame Rossi, 21 août 1943, Musée de la Résistance nationale/fonds Maurice Lacazette et Régine Gurfinkiel, 1972.

[2] Le MRN conserve également un ultime mot de Maurice Lacazette, probablement écrit le jour même de l’exécution, le 25 août 1943 : « Mon cher tout petit/Excuse-moi si le mot est court mais ça presse. Ça y est, la page est tournée. La mort et n°1 à 10 dans une cellule solidement enchaînés nous attendons le moment fatal. J’ai beaucoup de courage. Je ne crains pas la mort mais je regrette la vie, cette vie que je rêvais si belle avec toi. Je t’aime mon tout petit et c’est toi seule que j’aurais aimé dans ma vie et dans ces derniers moments parce que je crois à ton amour, parce que […]. »

[3] François Marcot, « Voix d’outre-tombe », La vie à en mourir. Lettres de fusillés (1941-1944), Paris, Points-Tallandier, 2006, p. 20.

[4] Guy Krivoppisko, « Présentation », dans La vie à en mourir, op. cit., p. 31.

[5] Auxquelles il faut ajouter une douzaine de personnes exécutées après condamnation à mort par les « sections spéciales » créées par le gouvernement de Vichy en août 1941.

[6] Service historique de la Défense, DAVCC, dossier-statut d’André Clément, exposé oral explicitant le jugement.

[7] Cette surreprésentation des FTP a conduit le PCF à se présenter après-guerre comme le « Parti des 75 000 fusillés » ; mais l’exagération chiffrée de la légende héroïque a occulté depuis la brutalité et la réalité du nombre des fusillés communistes.

[8] Albert Camus, Combat, 28 octobre 1944.

[9] Henri Calet, Hommes et monde, juin 1946.

[10] « L’audace de bien mourir émeut toujours les hommes. […] Rien que par l’autorité de son regard tranquille, ce jeune homme, qui seul n’avait pas une blessure, superbe, sanglant, charmant, indifférent comme un invulnérable, contraignît cette cohue sinistre à le tuer avec respect. Sa beauté, en ce moment-là augmentée de sa fierté, était un resplendissement. […] Un garde national qui visait Enjolras abaissa son arme en disant : « Il me semble que je vais fusiller une fleur ».

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