L’œil de l’historien : Serge Barcellini

12 janvier 2021

Le 19 novembre 2020, le Président Général a publié un texte de réflexion sur le site internet du Figaro, Figaro-Vox.

L’Héritage de Renan et les politiques mémorielles actuelles

Le 30 janvier 2004, le Président Jacques Chirac déclarait lors de l’installation du Comité pour la mémoire de l’esclavage : « La grandeur d’un pays c’est d’assumer toute son histoire. Avec ses pages glorieuses mais aussi avec sa part d’ombre. Notre histoire est celle d’une grande nation. Regardons-la avec fierté. Regardons-la telle qu’elle a été. C’est ainsi qu’un peuple se rassemble, qu’il devient plus uni et plus fort. »

Commémorer les pages sombres de notre histoire rassemble-t-il la Nation ?

« Dans la République, nous pouvons tout nous dire sur notre histoire (…) ». À travers ce discours, Jacques Chirac traduit la doxa intellectuelle et médiatique majoritaire dans notre pays. Toute critique à cette pensée majoritaire se fait aux dépens de celui qui la formule ainsi que vient de le constater le Premier ministre. Or cette pensée n’est que l’expression d’une politique mémorielle, et comme toute politique nous avons le droit et le devoir de la discuter.

Avant Chirac il y a eu Renan. De sa célèbre conférence prononcée à la Sorbonne le 26 mai 1882 sous le titre « Qu’est-ce qu’une nation ?» que de très nombreux hommes politiques de gauche comme de droite citent abondamment, il n’est retenu qu’une expression, celle du plébiscite de tous les jours.

Une nation se construit sur un consentement, le désir exprimé de continuer la vie commune, « l’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie ».

Cette expression historiquement connotée – 13 ans plus tôt les Français avaient massivement accordé leur confiance à Napoléon III – ne peut résumer la pensée d’Ernest Renan qui fait reposer la nation sur deux piliers, le consentement et le passé commun.

Pour Renan, une nation se construit sur «la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ». La gestion de ce « legs de souvenirs » est à la base d’une politique mémorielle qui s’inscrit dans son temps. En 1882 il est en effet nécessaire de transformer l’humiliante défaite des armées françaises de 1870-1871 en « défaite victorieuse ».

« En fait de souvenirs nationaux, des deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en commun. »

Il est également nécessaire de faire émerger des héros : « Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends la véritable) voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. »

Ces héros, ce sont les combattants tués au combat en 1870, pour qui on crée pour la première fois des tombes collectives. Cette politique mémorielle s’impose sans contestation jusqu’aux années 1980.

Les deuils partagés sont ceux de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. Les héros sont les « Morts pour la France » pour qui l’on crée une mention en 1915, mention aujourd’hui attribuée à 586 combattants morts sur des opérations extérieures.

Cette politique mémorielle n’a qu’un seul objectif, construire la Nation républicaine.

C’est cette politique que l’on applique aujourd’hui lorsque l’on rend hommage aux poilus de 1914 autour de Maurice Genevoix, au Général de Gaulle dans le cadre de l’année gaullienne, aux Justes de France, aux tirailleurs sénégalais. C’est cette politique que poursuit depuis 1887 l’association mémorielle Le Souvenir Français.

Mais cette politique, comme toute politique a ses « garde-fous » que Renan a présentés dans sa conférence. Le premier concerne l’oubli.

« L’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses (…) tout citoyen français doit avoiroublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIIIe siècle ». 

Pour Renan une politique mémorielle qui aurait activé la mémoire des massacres de la Saint-Barthélemy aurait été de nature à freiner l’intégration dans la nation des protestants.

Le second garde-fou concerne la recherche historique : « L’oubli, et je dirais même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. »

L’illustre auteur de « La vie de Jésus », fait ainsi un parallèle entre les études historiques sur la religion et celles sur la nation. L’historien, lorsqu’il se transforme en acteur de mémoire est un danger pour cette dernière.

Ce sont ces deux garde-fous qui ont été supprimés dans la nouvelle politique mémorielle développée depuis le début du XXIe siècle.

Le tout mémoire a remplacé le tri de l’histoire. L’oubli est exclu et les historiens se sont imposés comme les acteurs centraux des politiques de mémoire. Aucune commémoration ne peut désormais être mise en place sans un comité scientifique au rôle décisionnaire.

Cette confusion entre la recherche historique et la commémoration favorise les recherches sur les pages sombres de notre histoire, pages qui avaient été peu travaillées dans les décennies précédentes.

C’est cette politique mémorielle qui est aujourd’hui à l’œuvre pour la colonisation, les guerres de décolonisation et l’esclavage.

Alors que se prépare le 60e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie, entre mars et juillet 2022, alors même que la France sera en élections présidentielle et législatives, il nous appartient de nous interroger sur les résultats de cette nouvelle politique mémorielle. Après 20 ans d’application, il est possible d’en tirer un premier bilan.

Le sentiment d’appartenance à la Nation a-t-il été renforcé ? Commémorer les massacres de Madagascar, du Cameroun, ou de Thiaroye a-t-il permis de mieux intégrer à la Nation nos concitoyens d’origine africaine ? Mettre en lumière les massacres de Sétif et les tortures en Algérie a-t-il permis à nos concitoyens d’origine algérienne de mieux se sentir français ? Enseigner la seule composante européenne et française de l’esclavage a-t-il donné à tous nos concitoyens d’origine africaine la fierté d’appartenance à la France ? Évoquer les crimes contre l’humanité pour définir la colonisation a-t-il permis à la France d’être mieux perçue par nos anciennes colonies ?

Autant de questions qu’il est aujourd’hui nécessaire de se poser au moment où la France fait face au développement de l’islamisme radical et alors que 45% des jeunes musulmans estiment l’Islam incompatible avec les valeurs de notre nation républicaine.

Le temps est venu de réfléchir à notre politique mémorielle car la mémoire est aussi une politique.

Article publié le 19 novembre 2020 sur le FigaroVox, complément en ligne du Figaro.

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Cette expression historiquement connotée – 13 ans plus tôt les Français avaient massivement accordé leur confiance à Napoléon III – ne peut résumer la pensée d’Ernest Renan qui fait reposer la nation sur deux piliers, le consentement et le passé commun.

Pour Renan, une nation se construit sur «la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ». La gestion de ce « legs de souvenirs » est à la base d’une politique mémorielle qui s’inscrit dans son temps. En 1882 il est en effet nécessaire de transformer l’humiliante défaite des armées françaises de 1870-1871 en « défaite victorieuse ».

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Il est également nécessaire de faire émerger des héros : « Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends la véritable) voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. »

Ces héros, ce sont les combattants tués au combat en 1870, pour qui on crée pour la première fois des tombes collectives. Cette politique mémorielle s’impose sans contestation jusqu’aux années 1980.

Les deuils partagés sont ceux de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. Les héros sont les « Morts pour la France » pour qui l’on crée une mention en 1915, mention aujourd’hui attribuée à 586 combattants morts sur des opérations extérieures.

Cette politique mémorielle n’a qu’un seul objectif, construire la Nation républicaine.

C’est cette politique que l’on applique aujourd’hui lorsque l’on rend hommage aux poilus de 1914 autour de Maurice Genevoix, au Général de Gaulle dans le cadre de l’année gaullienne, aux Justes de France, aux tirailleurs sénégalais. C’est cette politique que poursuit depuis 1887 l’association mémorielle Le Souvenir Français.

Mais cette politique, comme toute politique a ses « garde-fous » que Renan a présentés dans sa conférence. Le premier concerne l’oubli.

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Pour Renan une politique mémorielle qui aurait activé la mémoire des massacres de la Saint-Barthélemy aurait été de nature à freiner l’intégration dans la nation des protestants.

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Le tout mémoire a remplacé le tri de l’histoire. L’oubli est exclu et les historiens se sont imposés comme les acteurs centraux des politiques de mémoire. Aucune commémoration ne peut désormais être mise en place sans un comité scientifique au rôle décisionnaire.

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Alors que se prépare le 60e anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie, entre mars et juillet 2022, alors même que la France sera en élections présidentielle et législatives, il nous appartient de nous interroger sur les résultats de cette nouvelle politique mémorielle. Après 20 ans d’application, il est possible d’en tirer un premier bilan.

Le sentiment d’appartenance à la Nation a-t-il été renforcé ? Commémorer les massacres de Madagascar, du Cameroun, ou de Thiaroye a-t-il permis de mieux intégrer à la Nation nos concitoyens d’origine africaine ? Mettre en lumière les massacres de Sétif et les tortures en Algérie a-t-il permis à nos concitoyens d’origine algérienne de mieux se sentir français ? Enseigner la seule composante européenne et française de l’esclavage a-t-il donné à tous nos concitoyens d’origine africaine la fierté d’appartenance à la France ? Évoquer les crimes contre l’humanité pour définir la colonisation a-t-il permis à la France d’être mieux perçue par nos anciennes colonies ?

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