L’œil de l’Historien

6 juillet 2021

Frédéric Guelton, L’alliance avec la Pologne dans la diplomatie et la stratégie françaises après la Première Guerre mondiale

Colonel (er) ancien chef du département de l’Armée de Terre au service historique de la Défense et ancien rédacteur en chef de la revue historique des Armées. Membre du Conseil scientifique de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale principalement en charge des relations entre la France et les pays de « l’Est européen ». Il anime actuellement un séminaire d’histoire appliquée au management à l’École des hautes études commerciales (EDHEC). Il est également conseiller historique de documentaires pour la télévision dont la série « Apocalypse Première Guerre mondiale » pour France Télévisions. Il est actuellement conseiller historique d’une série documentaire consacrée au général de Gaulle pour RMC.

Paris, été 1918. Alors que les armées allemandes après avoir bousculé les armées alliées, ont été arrêtées lors de la deuxième bataille de la Marne, le gouvernement, les diplomates et les militaires se demandent, avec inquiétude, comment parvenir à assurer la sécurité future de la France. Deux possibilités principales s’offrent à eux. Il y a en premier lieu la possibilité d’un système d’alliance nouveau, qui fonctionne bien en 1918. C’est celui fondé sur l’aide militaire britannique et américaine. Quel est son avenir ? Personne ne le sait à cette date mais il semble plus qu’intéressant parce que fondé sur l’aide espérée de la nouvelle puissance mondiale que sont les Etats-Unis et sa dauphine la Grande-Bretagne. Une autre possibilité existe, plus continentale, plus traditionnelle aussi, qui consiste à en revenir au vieux système de l’alliance de revers pratiqué avec bonheur depuis le règne de François Ier. N’a-t-il pas contribué, en 1914 à sauver la France au cours des semaines qui ont précédé la bataille de la Marne, lorsque la Russie impériale a tenu tous ses engagements en se lançant à l’assaut de la Prusse orientale alors que sa mobilisation n’était pas terminée ! Mais quel est l’avenir de la Russie ? La prise de pouvoir par les bolcheviques puis la signature d’une paix séparée à Brest-Litovsk ont obscurci l’horizon diplomatique à l’Est. Que faire ? Jouer sur les deux tableaux ? Pourquoi pas ! Cela consiste, alors que la Conférence de la Paix s’ouvre en janvier 1919 à rechercher à la fois une « garantie » américaine et britannique et à organiser en Europe centrale et orientale, un système d’alliances qui puisse remplacer l’allié russe défaillant. La Pologne renaissante occupe dans ces réflexions, une place centrale, aux côtés de la Tchécoslovaquie naissante, de la Serbie et de la Roumanie agrandies et renforcées.

A Paris, la « question polonaise », négligée depuis plusieurs décennies revient sur le devant de la scène en mars 1917 lorsque le gouvernement provisoire russe annonce que la Pologne peut accéder à l’indépendance. Elle trouve sa première concrétisation forte avec la signature, en février 1921, d’un accord politique assorti d’une convention militaire secrète qui peuvent être considérés, avec des nuances, comme une véritable alliance militaire entre les deux nations.

La renaissance de la Pologne… en France en 1917

Depuis les années 1890 et la signature de la convention militaire qui unit la France à la Russie, la simple évocation de la question polonaise est interdite en France. Pour Saint-Pétersbourg, la question polonaise est une affaire de politique intérieure russe. La France n’a pas à s’en mêler. Et la France ne s’en mêle pas à l’image d’un Anatole Leroy-Beaulieu qui écrit dans la Revue des Deux Mondes que « … la question polonaise [est] considérée comme ayant cessé d’exister ».  Il n’en est fondamentalement rien. L’empreinte laissée par plusieurs siècles de relations entre les deux nations et les deux peuples réapparait avec vigueur en seulement quelques semaines au cours du printemps de 1917.

Ceux qui s’intéressent les premiers à la question polonaise sont les militaires. Ils y voient la possibilité de recruter des combattants dont la vaillance jalonne l’histoire de France et ainsi de pallier, dans une certaine mesure, la crise des effectifs qui mine l’armée française. Les premiers rapports qui émanent du 2e bureau de l’état-major évoquent la possibilité, de recruter environ 200 000 Polonais dont quelque 3 000 seraient fournis par la France, les autres provenant « des diverses sociétés de Sokols, notamment des sections de cette société qui sont aux Etats-Unis ». Peu après la question polonaise surgit sur le devant de la scène politique lorsque, le 4 juin 1917, Raymond Poincaré signe le décret de création « en France, pour la durée de la guerre, d’une armée polonaise autonome, placée sous les ordres du haut commandement français et combattant sous le drapeau polonais ». Ce décret est intéressant car il ménage encore à cette date la Russie autant qu’il soutient déjà nettement les Polonais. Les Polonais qui rejoignent cette armée polonaise organisée en France (APOF) bientôt nommée armée Haller du nom du général polonais qui la commande, vont combattre sous les plis de leur drapeau national alors que la Pologne n’existe pas encore en droit international. Ce faisant la France devance ses alliés   et devient la championne de la cause polonaise même si, dans le treizième de ses Quatorze Points, Wilson évoquait la question en des termes nuancés : « An independent Polish state should be erected… ».

Il n’empêche. Jusqu’en avril 1918, et en dépit du soutien de plus en plus marqué apporté par la France à la cause polonaise, Paris continue à observer avec attention la situation en Russie espérant, avec un doute grandissant, que les différents gouvernements qui se succèdent à sa tête, provisoires puis bolchevique, continuent la lutte contre les Puissances centrales dans le respect des engagements pris par leur gouvernement provisoire. Tout s’effondre après Brest-Litovsk. Et la cause polonaise progresse.  En mars 1918, la France accorde au Comité National Polonais installé à Paris et dirigé par Roman Dmowski, la qualité de gouvernement polonais en exil qui dispose de sa propre armée et « est compétent pour décider de la qualité de Polonais de ceux qui s’en prévalent, […] ». Roman Dmowski est considéré par les Français comme un allié fort intéressant car il exprime régulièrement sa volonté de reconstituer une Pologne vaste et puissante capable, à elle seule, de menacer l’Allemagne. 

La situation continue à se clarifier après les armistices de l’automne. Le soutien à la « Russie Blanche » passe peu à peu au second plan. L’indépendance de la Tchécoslovaquie est proclamée, le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes est porté sur les fonts baptismaux, la Roumanie double sa population et la Pologne qui renaît de ses cendres devient le pivot de la politique française en Europe centrale et orientale.

Les grandes lignes de la politique orientale de la France et du rôle qu’elle entend attribuer à la Pologne sont claires. Mais leur mise en œuvre est délicate.  

En effet, la Pologne qui renaît à Varsovie en novembre 1918, n’est pas celle espérée par les Français, avec Roman Dmowski à sa tête. Non, la Pologne qui renaît est celle de Jozef Pilsudski que les Allemands ont libéré le 8 novembre de la forteresse de Magdebourg et qui a été proclamé, dans les jours qui ont suivi, commandant en chef et chef de l’Etat.  Cela ne modifie pas fondamentalement la donne géopolitique. Mais cela accroît les obstacles à surmonter car il faut maintenant se concilier un nouvel acteur, Jozef Pilsudski, tout en continuant à soutenir Dmowski, et sans négliger l’opposition britannique et l’indifférence américaine.

La France et la question polonaise à la conférence de la paix

Dès le début de la conférence de la paix, Stephen Pichon marque le soutien de la France à la Pologne telle que le pense Dmowski. Son action est relayée par Jules Cambon, placé par le Conseil des Dix, en février, à la tête d’une Commission en charge des Affaires polonaises. Elle est rendue difficile par l’arrivée à la conférence de la paix d’Ignace Paderewski, grand pianiste devenu par la grâce de Pilsudski, Premier ministre, ministre des affaires étrangères et délégué polonais à la conférence de la paix. Fort de son ignorance des dossiers et de ses connaissances mondaines, il marginalise Dmowski, préférant se fier à sa capacité de persuasion. Relégué au second plan, Dmowski voit les positions polonaises attaquées de toutes parts. Il écrit, dépité, « … Paderewski n’a aucune qualification pour conduire un gouvernement, il ne peut pas prendre de décision, il a peur de tout, il est beaucoup trop conciliant dans ses relations avec les représentants des gouvernements étrangers ». Lloyd-Georges s’oppose aux revendications polonaises car il estime qu’elles affaibliraient trop l’Allemagne au lieu de favoriser sa reprise économique. S’éloignant de la position de Paris, il laisse entendre que les revendications polonaises pourraient être le résultat de l’action discrète de la France. Il est en partie rejoint par Wilson qui se désintéresse des questions régionales, leur préférant celles qui touchent à l’avenir des relations internationales. Enfin, au cours de cette période d’élaboration des traités, la France demeure confrontée à ses propres contradictions car si son soutien à la Pologne est indéfectible, elle continue aussi à soutenir les différents mouvements « Russes Blancs », et la jeune Tchécoslovaquie, opposée à la Pologne dans l’affaire de Teschen.

L’envoi de l’armée Haller en Pologne et celui concomitant d’une importante mission militaire française (MMF) à Varsovie apparaissent alors comme la volonté française de reprendre la main en agissant non pas uniquement par la diplomatie mais également, comme elle le fait depuis 1917, sur le terrain.  Ils traduisent également la perte d’influence de Roman Dmowski et la nécessité de s’entendre avec Jozef Pilsudski.

L’armée Haller et la Mission militaire française (MMF) comme outil d’influence en Pologne

Au début du mois de novembre 1918, le maréchal Foch répondant positivement aux demandes du général polonais Haller décide de transformer plusieurs divisions françaises en divisions polonaises. L’état-major français, réticent se voit opposer par Foch une fin de non-recevoir, « il faut, déclare Foch, savoir si nous tenons à développer notre influence en Pologne et éviter que d’autres se substituent à nous ». Une première division d’infanterie est transformée en division mixte franco-polonaise avec dans ses rangs 6 000 Français et 6 500 Polonais. Ce processus donnant satisfaction est poursuivi. En mars 1919, l’armée que commande le général Haller compte six divisions mixtes « polono-françaises ». Parallèlement, une série d’accord bilatéraux organisent le départ de l’armée Haller vers la Pologne. Le principal, signé le 15 février 1919, stipule que les divisions mixtes franco-polonaises formées en France doivent, une fois arrivées en Pologne « aider l’Etat polonais à se constituer librement à l’abri des interventions extérieures ennemies qui pourraient se produire sur ses frontières… ». Ce qui induit qu’il faut donner à la Pologne nouvelle des frontières dont personne ne sait réellement qui va les tracer et où elles le seront. A Paris, l’opposition entre Dmowski et Paderewski a affaibli la position polonaise. Elle passe au second plan, derrière les intérêts régionaux et opposés des Français et des Britanniques. Lorsque le Traité de Versailles est signé, son article 27 fixe la frontière polono-allemande. Quant aux frontières orientales,le Traité se contente d’évoquer « le territoire qui est ou sera reconnu comme faisant partie de la Pologne… ». Ce qui signifie que c’est bien sur place en Pologne, avec Jozef Pilsudski à la tête de l’Etat et de l’armée, mais aussi en présence de l’armée Haller et de la Mission militaire française que vont se jouer le sort de la Pologne et celui de l’influence et de la sécurité de la France.

L’arrivée en Pologne de l’armée Haller doit permettre, comme l’écrit Pichon à Clemenceau de « déjouer les intrigues allemandes [et] élever aux frontières polonaises une barrière infranchissable aux agitations bolcheviques ». Elle va surtout permettre à Pilsudski d’asseoir par la force son autorité aux frontières de la Pologne et de renforcer une unité nationale fondée sur la fierté, une fierté à laquelle Dmowski même adhère en dépit de sa marginalisation : « Pour l’amour de Dieu, tous, tant que vous êtes, vous devez faire votre possible pour intensifier notre action militaire. Toute la Galicie orientale, des Carpates à la Zbroutch [tracé de l’ancienne frontière entre l’empire russe et la Double monarchie] doit être fermement entre nos mains ».

L’armée Haller joue un rôle important dans la définition des frontières polonaises en direction de la Galicie où elle est engagée en dépit des remontrances alliées. Il s’achève en septembre 1919 lorsque naît une armée polonaise nationale et unique par la fusion des brigades polonaises de Pilsudski qui existaient depuis 1914, des anciennes unités des armées autrichienne, russe, allemande et de l’armée Haller. Parallèlement, la mission militaire française, conduite par le général Henrys participe à l’organisation de la nouvelle armée polonaise. Elle y contribue dans trois domaines principaux qui deviennent, sur place, des relais d’influence que Henrys tente d’inscrire dans la durée. Les excellentes relations personnelles qu’il tisse avec Jozef Pilsudski y participent tandis que le nationalisme sourcilleux de ce dernier joue comme un frein permanent. Il n’empêche, la MMF participe à la mise sur pied d’une organisation générale de la défense polonaise largement inspirée du modèle français. Les règlements militaires français servent de base à l’élaboration des Polonais lorsqu’ils ne sont pas simplement traduits. Quant aux écoles militaires, Henrys revendique la création, en liaison avec le ministère polonais de la Guerre, de 16 écoles ou cours militaires depuis une Ecole d’état-major à Varsovie jusqu’à une école de sous-officiers d’artillerie à Torun en passant par une école d’infanterie à Rembertow où enseigne le capitaine Charles de Gaulle.

La guerre polono-bolchevique, la mission Weygand et la convention militaire secrète

Alors que la MMF poursuit sa mission d’influence et participe, indirectement, à asseoir la politique orientale de Pilsudski, la guerre éclate entre Polonais et bolcheviques. Les Polonais, d’abord victorieux subissent, à partir du début du mois de juillet 1920 les effets de l’offensive dirigée par Toukhatchevski. Le rôle modeste mais déterminant joué, au cours de ces quelques semaines, par la MMF puis, lors de son arrivée, par le général Weygand, contribuent à sauver la Pologne d’une défaite possible puis à ancrer, pour quelques années, l’influence française en Pologne. Alors que l’effondrement polonais est redouté autant à Paris qu’à Londres, le gouvernement britannique conseille à son homologue polonais de négocier avec les bolcheviques ; à l’inverse, le gouvernement français lui renouvelle son soutien, il autorise, ce qu’il avait jusque-là interdit, les officiers français à rejoindre les unités polonaises au combat.  Cette décision soude les officiers des deux armées comme le note le général Sikorski : « les officiers français, par leur simple présence, par la qualité de leurs conseils, forcent l’admiration […], en gants blancs et la cravache à la main [ils] marchaient avec les premières lignes polonaises ». Elle confère à nouveau à la politique française en Pologne cette dimension humaine qui la caractérisa au fil des siècles.

La victoire acquise, le traité de Riga fixe la frontière orientale de la Pologne. Convient-elle à la France ? Elle convient largement à Foch qui écrit à Weygand encore à Varsovie : « il importe d’envisager l’avenir, à cet effet, de connaître les territoires raisonnablement convoités par les Polonais, d’y diriger une action militaire conséquente avec activité et ensuite d’y asseoir une occupation définitive basée sur des frontières naturelles intentionnellement recherchées et sur des organisations militaires complémentaires entreprises sans retard ». Il faut pour lui que la Pologne soit ce qu’en disait Bismarck, « une armée française sur les bords de la Vistule ». C’est tout l’enjeu des négociations qui s’ouvrent alors entre Varsovie et Paris dont l’objectif est un accord militaire qui est signé à Paris, en février 1921, lors de la visite officielle de Jozef Pilsudski. Il prévoit une assistance mutuelle en cas de guerre afin d’assurer à chacun « la sauvegarde de leurs intérêts légitimes »; il est assorti d’une « avance de 400 millions de francs au gouvernement polonais » afin qu’il puisse mettre sur pied une armée et une industrie militaire puissantes. Porteur d’espoir, il ne règle pourtant pas tout… Mais c’est une autre histoire.

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Colonel (er) ancien chef du département de l’Armée de Terre au service historique de la Défense et ancien rédacteur en chef de la revue historique des Armées. Membre du Conseil scientifique de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale principalement en charge des relations entre la France et les pays de « l’Est européen ». Il anime actuellement un séminaire d’histoire appliquée au management à l’École des hautes études commerciales (EDHEC). Il est également conseiller historique de documentaires pour la télévision dont la série « Apocalypse Première Guerre mondiale » pour France Télévisions. Il est actuellement conseiller historique d’une série documentaire consacrée au général de Gaulle pour RMC.

Paris, été 1918. Alors que les armées allemandes après avoir bousculé les armées alliées, ont été arrêtées lors de la deuxième bataille de la Marne, le gouvernement, les diplomates et les militaires se demandent, avec inquiétude, comment parvenir à assurer la sécurité future de la France. Deux possibilités principales s’offrent à eux. Il y a en premier lieu la possibilité d’un système d’alliance nouveau, qui fonctionne bien en 1918. C’est celui fondé sur l’aide militaire britannique et américaine. Quel est son avenir ? Personne ne le sait à cette date mais il semble plus qu’intéressant parce que fondé sur l’aide espérée de la nouvelle puissance mondiale que sont les Etats-Unis et sa dauphine la Grande-Bretagne. Une autre possibilité existe, plus continentale, plus traditionnelle aussi, qui consiste à en revenir au vieux système de l’alliance de revers pratiqué avec bonheur depuis le règne de François Ier. N’a-t-il pas contribué, en 1914 à sauver la France au cours des semaines qui ont précédé la bataille de la Marne, lorsque la Russie impériale a tenu tous ses engagements en se lançant à l’assaut de la Prusse orientale alors que sa mobilisation n’était pas terminée ! Mais quel est l’avenir de la Russie ? La prise de pouvoir par les bolcheviques puis la signature d’une paix séparée à Brest-Litovsk ont obscurci l’horizon diplomatique à l’Est. Que faire ? Jouer sur les deux tableaux ? Pourquoi pas ! Cela consiste, alors que la Conférence de la Paix s’ouvre en janvier 1919 à rechercher à la fois une « garantie » américaine et britannique et à organiser en Europe centrale et orientale, un système d’alliances qui puisse remplacer l’allié russe défaillant. La Pologne renaissante occupe dans ces réflexions, une place centrale, aux côtés de la Tchécoslovaquie naissante, de la Serbie et de la Roumanie agrandies et renforcées.

A Paris, la « question polonaise », négligée depuis plusieurs décennies revient sur le devant de la scène en mars 1917 lorsque le gouvernement provisoire russe annonce que la Pologne peut accéder à l’indépendance. Elle trouve sa première concrétisation forte avec la signature, en février 1921, d’un accord politique assorti d’une convention militaire secrète qui peuvent être considérés, avec des nuances, comme une véritable alliance militaire entre les deux nations.

La renaissance de la Pologne… en France en 1917

Depuis les années 1890 et la signature de la convention militaire qui unit la France à la Russie, la simple évocation de la question polonaise est interdite en France. Pour Saint-Pétersbourg, la question polonaise est une affaire de politique intérieure russe. La France n’a pas à s’en mêler. Et la France ne s’en mêle pas à l’image d’un Anatole Leroy-Beaulieu qui écrit dans la Revue des Deux Mondes que « … la question polonaise [est] considérée comme ayant cessé d’exister ».  Il n’en est fondamentalement rien. L’empreinte laissée par plusieurs siècles de relations entre les deux nations et les deux peuples réapparait avec vigueur en seulement quelques semaines au cours du printemps de 1917.

Ceux qui s’intéressent les premiers à la question polonaise sont les militaires. Ils y voient la possibilité de recruter des combattants dont la vaillance jalonne l’histoire de France et ainsi de pallier, dans une certaine mesure, la crise des effectifs qui mine l’armée française. Les premiers rapports qui émanent du 2e bureau de l’état-major évoquent la possibilité, de recruter environ 200 000 Polonais dont quelque 3 000 seraient fournis par la France, les autres provenant « des diverses sociétés de Sokols, notamment des sections de cette société qui sont aux Etats-Unis ». Peu après la question polonaise surgit sur le devant de la scène politique lorsque, le 4 juin 1917, Raymond Poincaré signe le décret de création « en France, pour la durée de la guerre, d’une armée polonaise autonome, placée sous les ordres du haut commandement français et combattant sous le drapeau polonais ». Ce décret est intéressant car il ménage encore à cette date la Russie autant qu’il soutient déjà nettement les Polonais. Les Polonais qui rejoignent cette armée polonaise organisée en France (APOF) bientôt nommée armée Haller du nom du général polonais qui la commande, vont combattre sous les plis de leur drapeau national alors que la Pologne n’existe pas encore en droit international. Ce faisant la France devance ses alliés   et devient la championne de la cause polonaise même si, dans le treizième de ses Quatorze Points, Wilson évoquait la question en des termes nuancés : « An independent Polish state should be erected… ».

Il n’empêche. Jusqu’en avril 1918, et en dépit du soutien de plus en plus marqué apporté par la France à la cause polonaise, Paris continue à observer avec attention la situation en Russie espérant, avec un doute grandissant, que les différents gouvernements qui se succèdent à sa tête, provisoires puis bolchevique, continuent la lutte contre les Puissances centrales dans le respect des engagements pris par leur gouvernement provisoire. Tout s’effondre après Brest-Litovsk. Et la cause polonaise progresse.  En mars 1918, la France accorde au Comité National Polonais installé à Paris et dirigé par Roman Dmowski, la qualité de gouvernement polonais en exil qui dispose de sa propre armée et « est compétent pour décider de la qualité de Polonais de ceux qui s’en prévalent, […] ». Roman Dmowski est considéré par les Français comme un allié fort intéressant car il exprime régulièrement sa volonté de reconstituer une Pologne vaste et puissante capable, à elle seule, de menacer l’Allemagne. 

La situation continue à se clarifier après les armistices de l’automne. Le soutien à la « Russie Blanche » passe peu à peu au second plan. L’indépendance de la Tchécoslovaquie est proclamée, le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes est porté sur les fonts baptismaux, la Roumanie double sa population et la Pologne qui renaît de ses cendres devient le pivot de la politique française en Europe centrale et orientale.

Les grandes lignes de la politique orientale de la France et du rôle qu’elle entend attribuer à la Pologne sont claires. Mais leur mise en œuvre est délicate.  

En effet, la Pologne qui renaît à Varsovie en novembre 1918, n’est pas celle espérée par les Français, avec Roman Dmowski à sa tête. Non, la Pologne qui renaît est celle de Jozef Pilsudski que les Allemands ont libéré le 8 novembre de la forteresse de Magdebourg et qui a été proclamé, dans les jours qui ont suivi, commandant en chef et chef de l’Etat.  Cela ne modifie pas fondamentalement la donne géopolitique. Mais cela accroît les obstacles à surmonter car il faut maintenant se concilier un nouvel acteur, Jozef Pilsudski, tout en continuant à soutenir Dmowski, et sans négliger l’opposition britannique et l’indifférence américaine.

La France et la question polonaise à la conférence de la paix

Dès le début de la conférence de la paix, Stephen Pichon marque le soutien de la France à la Pologne telle que le pense Dmowski. Son action est relayée par Jules Cambon, placé par le Conseil des Dix, en février, à la tête d’une Commission en charge des Affaires polonaises. Elle est rendue difficile par l’arrivée à la conférence de la paix d’Ignace Paderewski, grand pianiste devenu par la grâce de Pilsudski, Premier ministre, ministre des affaires étrangères et délégué polonais à la conférence de la paix. Fort de son ignorance des dossiers et de ses connaissances mondaines, il marginalise Dmowski, préférant se fier à sa capacité de persuasion. Relégué au second plan, Dmowski voit les positions polonaises attaquées de toutes parts. Il écrit, dépité, « … Paderewski n’a aucune qualification pour conduire un gouvernement, il ne peut pas prendre de décision, il a peur de tout, il est beaucoup trop conciliant dans ses relations avec les représentants des gouvernements étrangers ». Lloyd-Georges s’oppose aux revendications polonaises car il estime qu’elles affaibliraient trop l’Allemagne au lieu de favoriser sa reprise économique. S’éloignant de la position de Paris, il laisse entendre que les revendications polonaises pourraient être le résultat de l’action discrète de la France. Il est en partie rejoint par Wilson qui se désintéresse des questions régionales, leur préférant celles qui touchent à l’avenir des relations internationales. Enfin, au cours de cette période d’élaboration des traités, la France demeure confrontée à ses propres contradictions car si son soutien à la Pologne est indéfectible, elle continue aussi à soutenir les différents mouvements « Russes Blancs », et la jeune Tchécoslovaquie, opposée à la Pologne dans l’affaire de Teschen.

L’envoi de l’armée Haller en Pologne et celui concomitant d’une importante mission militaire française (MMF) à Varsovie apparaissent alors comme la volonté française de reprendre la main en agissant non pas uniquement par la diplomatie mais également, comme elle le fait depuis 1917, sur le terrain.  Ils traduisent également la perte d’influence de Roman Dmowski et la nécessité de s’entendre avec Jozef Pilsudski.

L’armée Haller et la Mission militaire française (MMF) comme outil d’influence en Pologne

Au début du mois de novembre 1918, le maréchal Foch répondant positivement aux demandes du général polonais Haller décide de transformer plusieurs divisions françaises en divisions polonaises. L’état-major français, réticent se voit opposer par Foch une fin de non-recevoir, « il faut, déclare Foch, savoir si nous tenons à développer notre influence en Pologne et éviter que d’autres se substituent à nous ». Une première division d’infanterie est transformée en division mixte franco-polonaise avec dans ses rangs 6 000 Français et 6 500 Polonais. Ce processus donnant satisfaction est poursuivi. En mars 1919, l’armée que commande le général Haller compte six divisions mixtes « polono-françaises ». Parallèlement, une série d’accord bilatéraux organisent le départ de l’armée Haller vers la Pologne. Le principal, signé le 15 février 1919, stipule que les divisions mixtes franco-polonaises formées en France doivent, une fois arrivées en Pologne « aider l’Etat polonais à se constituer librement à l’abri des interventions extérieures ennemies qui pourraient se produire sur ses frontières… ». Ce qui induit qu’il faut donner à la Pologne nouvelle des frontières dont personne ne sait réellement qui va les tracer et où elles le seront. A Paris, l’opposition entre Dmowski et Paderewski a affaibli la position polonaise. Elle passe au second plan, derrière les intérêts régionaux et opposés des Français et des Britanniques. Lorsque le Traité de Versailles est signé, son article 27 fixe la frontière polono-allemande. Quant aux frontières orientales,le Traité se contente d’évoquer « le territoire qui est ou sera reconnu comme faisant partie de la Pologne… ». Ce qui signifie que c’est bien sur place en Pologne, avec Jozef Pilsudski à la tête de l’Etat et de l’armée, mais aussi en présence de l’armée Haller et de la Mission militaire française que vont se jouer le sort de la Pologne et celui de l’influence et de la sécurité de la France.

L’arrivée en Pologne de l’armée Haller doit permettre, comme l’écrit Pichon à Clemenceau de « déjouer les intrigues allemandes [et] élever aux frontières polonaises une barrière infranchissable aux agitations bolcheviques ». Elle va surtout permettre à Pilsudski d’asseoir par la force son autorité aux frontières de la Pologne et de renforcer une unité nationale fondée sur la fierté, une fierté à laquelle Dmowski même adhère en dépit de sa marginalisation : « Pour l’amour de Dieu, tous, tant que vous êtes, vous devez faire votre possible pour intensifier notre action militaire. Toute la Galicie orientale, des Carpates à la Zbroutch [tracé de l’ancienne frontière entre l’empire russe et la Double monarchie] doit être fermement entre nos mains ».

L’armée Haller joue un rôle important dans la définition des frontières polonaises en direction de la Galicie où elle est engagée en dépit des remontrances alliées. Il s’achève en septembre 1919 lorsque naît une armée polonaise nationale et unique par la fusion des brigades polonaises de Pilsudski qui existaient depuis 1914, des anciennes unités des armées autrichienne, russe, allemande et de l’armée Haller. Parallèlement, la mission militaire française, conduite par le général Henrys participe à l’organisation de la nouvelle armée polonaise. Elle y contribue dans trois domaines principaux qui deviennent, sur place, des relais d’influence que Henrys tente d’inscrire dans la durée. Les excellentes relations personnelles qu’il tisse avec Jozef Pilsudski y participent tandis que le nationalisme sourcilleux de ce dernier joue comme un frein permanent. Il n’empêche, la MMF participe à la mise sur pied d’une organisation générale de la défense polonaise largement inspirée du modèle français. Les règlements militaires français servent de base à l’élaboration des Polonais lorsqu’ils ne sont pas simplement traduits. Quant aux écoles militaires, Henrys revendique la création, en liaison avec le ministère polonais de la Guerre, de 16 écoles ou cours militaires depuis une Ecole d’état-major à Varsovie jusqu’à une école de sous-officiers d’artillerie à Torun en passant par une école d’infanterie à Rembertow où enseigne le capitaine Charles de Gaulle.

La guerre polono-bolchevique, la mission Weygand et la convention militaire secrète

Alors que la MMF poursuit sa mission d’influence et participe, indirectement, à asseoir la politique orientale de Pilsudski, la guerre éclate entre Polonais et bolcheviques. Les Polonais, d’abord victorieux subissent, à partir du début du mois de juillet 1920 les effets de l’offensive dirigée par Toukhatchevski. Le rôle modeste mais déterminant joué, au cours de ces quelques semaines, par la MMF puis, lors de son arrivée, par le général Weygand, contribuent à sauver la Pologne d’une défaite possible puis à ancrer, pour quelques années, l’influence française en Pologne. Alors que l’effondrement polonais est redouté autant à Paris qu’à Londres, le gouvernement britannique conseille à son homologue polonais de négocier avec les bolcheviques ; à l’inverse, le gouvernement français lui renouvelle son soutien, il autorise, ce qu’il avait jusque-là interdit, les officiers français à rejoindre les unités polonaises au combat.  Cette décision soude les officiers des deux armées comme le note le général Sikorski : « les officiers français, par leur simple présence, par la qualité de leurs conseils, forcent l’admiration […], en gants blancs et la cravache à la main [ils] marchaient avec les premières lignes polonaises ». Elle confère à nouveau à la politique française en Pologne cette dimension humaine qui la caractérisa au fil des siècles.

La victoire acquise, le traité de Riga fixe la frontière orientale de la Pologne. Convient-elle à la France ? Elle convient largement à Foch qui écrit à Weygand encore à Varsovie : « il importe d’envisager l’avenir, à cet effet, de connaître les territoires raisonnablement convoités par les Polonais, d’y diriger une action militaire conséquente avec activité et ensuite d’y asseoir une occupation définitive basée sur des frontières naturelles intentionnellement recherchées et sur des organisations militaires complémentaires entreprises sans retard ». Il faut pour lui que la Pologne soit ce qu’en disait Bismarck, « une armée française sur les bords de la Vistule ». C’est tout l’enjeu des négociations qui s’ouvrent alors entre Varsovie et Paris dont l’objectif est un accord militaire qui est signé à Paris, en février 1921, lors de la visite officielle de Jozef Pilsudski. Il prévoit une assistance mutuelle en cas de guerre afin d’assurer à chacun « la sauvegarde de leurs intérêts légitimes »; il est assorti d’une « avance de 400 millions de francs au gouvernement polonais » afin qu’il puisse mettre sur pied une armée et une industrie militaire puissantes. Porteur d’espoir, il ne règle pourtant pas tout… Mais c’est une autre histoire.

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