L’œil de l’historien : Jean VIGREUX

2 mars 2020

Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bourgogne Franche-Comté, Jean Vigreux est agrégé, docteur en Histoire (1997). Il a soutenu en 2007 une habilitation à diriger des recherches. Spécialiste d’histoire politique, il a également travaillé sur la Seconde Guerre mondiale et a présidé l’Association qui gère le Musée de la Résistance en Morvan. 

Les événements tragiques du 18 juin 1940 à Clamecy (Nièvre)

Si la société française garde en mémoire le traumatisme de « l’étrange défaite », selon les mots justes de Marc Bloch de mai-juin 1940, les combats sont aussi marqués par les massacres racistes perpétrés par l’armée allemande. Loin des principes adoptés à Genève sur le traitement réservé aux prisonniers de guerre, la Wehrmacht opère un tri ethnique au sein des troupes françaises défaites, puis organise des massacres : l’historien Raffael Scheck estime qu’il y a eu au minimum 3000 victimes. Le premier massacre a lieu dans la Somme, à Aubigny, le 23 mai 1940, puis cette pratique se répète les jours suivants. De fait, la Wehrmacht, en proie à l’emprise accrue de l’idéologie nazie, obéit à cet ordre : « Toutes les unités de propagande doivent trouver les opportunités de faire des images permettant de comparer les soldats allemands bien présentables avec des nègres sénégalais particulièrement brutaux et tout autre prisonnier de couleur qu’ils trouveront. Une opposition tranchée entre les deux races est primordiale (…) ».

Les événements du 18 juin 1940 à Clamecy

C’est dans ce contexte fortement idéologisé que le massacre de Clamecy a lieu ; les soldats des troupes coloniales sont séparés des autres prisonniers de l’armée française, dans une véritable opération de « tri ethnique ». Parmi ces soldats se côtoient Sénégalais, Ivoiriens, Guinéens, Algériens, Marocains, etc., comme le montrent les photographies retrouvées aux archives départementales de la Nièvre (fonds Édouard Bélile) :

Description : 19 100%
Description : 10 100%

Ces instantanés pris par les soldats allemands participent d’une mise en scène de l’armée des vainqueurs. Si le résistant Robert Bucheton, alors secrétaire général de la mairie, suggère qu’un prisonnier « aurait saisi à la gorge un officier », d’autres retiennent « qu’un soldat aurait mordu l’officier ». Mais cette thèse reste difficile à corroborer ; peut-être qu’il s’agit d’une rumeur distillée par les troupes allemandes pour justifier l’injustifiable… Un tel artifice se retrouve presque partout lors des autres massacres en France.

La Wehrmacht reprend non seulement l’héritage de la Première Guerre mondiale — le combat entre « civilisation et barbarie » —, mais aussi les références de l’ordre nazi.  N’oublions pas que, le 17 juin 1940, le préfet d’Eure-et-Loir, Jean Moulin refusa de signer une déclaration allemande accusant les troupes coloniales de crimes de guerre. Cette propagande se lit dans Signal, journal collaborationniste, dont plusieurs exemplaires de juin et juillet 1940 exposent les prisonniers coloniaux.  Au même moment, une affiche intitulée « Im Namen der Zivilisation » (Au nom de la civilisation) dénonce la « ploutocratie » des États-majors de Londres et de Paris qui osent utiliser les troupes coloniales. Enfin dans ce registre raciste, on peut lire : « Ils ont été incapables de sauver la France de la défaite. En plus de leurs armes réglementaires, les soldats coloniaux français étaient armés de machettes pour se livrer à leurs instincts bestiaux sur les blessés » (Illustrierter Beobachter).

A Clamecy, les prisonniers sont exécutés en deux vagues, au lieu-dit la Pépinière, le 18 juin 1940. Grâce au travail réalisé par Mireille Hannon, on connaît dorénavant leur identité : 32 soldats ont pu être identifiés à partir des archives de Caen, même si la Wehrmacht avait tout fait pour les plonger dans l’oubli. Les corps, restés sur place sans inhumation, ne sont enterrés que le 23 juin 1940 à la demande expresse du maire dans une fosse : une tranchée de 20 m. de long et 1,70 m. de large. Est-ce que cette photographie correspond à la scène décrite ? Sans légende, il est difficile de se prononcer :

L’affaire a marqué durablement les esprits et ce massacre est loin d’être refoulé dans les mémoires locales : un « grand émoi dans la ville » selon les mots de Robert Bucheton. Le massacre irrite profondément une jeune employée aux PTT, Janette Colas, renforçant ses convictions patriotiques, tout comme le coiffeur de Clamecy, Georges Moreau, qui fait « le serment de les venger, le jour venu » (futur chef du maquis du Loup). On mesure bien ici l’attachement à l’Empire qui constitue l’un des éléments importants de la culture nationale, mais aussi le respect des valeurs humanistes. Puis, l’unification de la Résistance en 1943 avec le CNR, on réveille les mémoires.

Le 11 novembre 1943 : une mobilisation générale

Dès 1943, de nombreuses manifestations scandent la vie des Français, du 14 juillet jusqu’au 11 novembre. Le 5 novembre, l’émission « Honneur et Patrie » diffusée depuis Londres invite les Français à interrompre leur travail, le 11 novembre entre 11h et midi. Date hautement symbolique, l’armistice devenu célébration patriotique après 1918, offre une manière d’affirmer son hostilité à l’occupation, à la collaboration. D’autant plus que les autorités allemandes avaient interdit cette manifestation et que le régime de Vichy l’avait fusionnée avec la fête religieuse de la Toussaint. Depuis quelques mois, plusieurs rapports pour les préfets révèlent un profond mécontentement de l’opinion et notent « l’hostilité à la politique de collaboration ». Des tracts diffusés à Clamecy, le 14 juillet, stipulaient « Vive la France ! Vive l’URSS ! ». Auparavant, la presse résistante évoquait une manifestation de jeunes aux cris « A bas les boches » dans les rues de Clamecy. La Résistance occupe le terrain.

C’est dans ce contexte qu’a lieu le recueillement pour les victimes de Clamecy. On rend hommage aux tirailleurs assassinés en 1940 : la « fosse », où ils ont été enterrés, est décorée des drapeaux alliés (France, Grande-Bretagne, États-Unis, URSS), mais aussi d’une Croix de Lorraine en fleurs naturelles. L’organisation minutieuse de la manifestation a réussi grâce à une action clandestine de nuit ; sous l’égide des différents groupes résistants de la ville, la postière Janette Colas, le secrétaire de mairie Robert Bucheton, le cheminot Edmond Angerand, le coiffeur Georges Moreau qui, depuis quelques mois, a installé son groupe clandestin dans les bois de Creux, ont organisé et participé à cette action d’éclat. Il a fallu confectionner les drapeaux, réaliser la composition florale, mais aussi hisser dans la ville, un drapeau tricolore sur le château d’eau… C’est le premier hommage rendu aux tirailleurs exécutés. Le sens de la manifestation participe à la construction d’une mémoire : il s’agit d’abord d’un hommage aux morts pour la France. On renoue avec le rituel de la Première Guerre mondiale, tout en soulignant que ces victimes sont LA France, contrairement à Vichy, considéré comme un régime d’asservissement. On fusionne les hommages de la Grande Guerre, où sont venus également mourir sur le sol métropolitain des troupes coloniales, avec ceux des soldats tués en 1940. Ici, la Résistance fait le lien entre la IIIe République et le Comité National de la Résistance (CNR), le Comité français de libération nationale (CFLN) et la future République, tout en magnifiant la grandeur de la France et de son Empire qui est en majeure partie aux côtés de la France libre d’Alger. Mais c’est aussi une cérémonie unique en son genre, car peu de massacres racistes de 1940 ont fait l’objet d’une telle attention. Clamecy renoue aussi avec sa ferveur républicaine : terre de Résistance, le Clamecy de 1943 fait écho à ses insurgés de 1851 qui luttaient contre le coup d’État du 2 décembre de Louis Napoléon Bonaparte. Certes, les autorités fidèles au gouvernement de Vichy minimisent l’événement, mais la société locale ne rejette pas l’initiative de la Résistance, bien au contraire.

Mémoires du massacre

Le 20 juin 1948, le monument réalisé en hommage « aux tirailleurs sénégalais » est inauguré. Commandé par la municipalité, sous l’impulsion du maire SFIO, Pierre Paulus, il est composé d’un poteau, rappelant un totem africain, et d’un soldat sénégalais à demi-couché, portant l’inscription suivante : « Ils ont été massacrés par les Allemands, 43 soldats français africains ». Lors de la cérémonie, un poème à la mémoire des tirailleurs sénégalais (« farouches soldats ») est récité par un jeune. Au même moment, les corps sont déplacés dans l’ossuaire du cimetière de Clamecy,  puis à nouveau « déplacés une dizaine d’années plus tard », comme le rappelle Janette Colas, dans un cimetière musulman. Leur souvenir est entretenu par le monde des anciens combattants, par les autorités municipales, mais aussi grâce aux travaux du Musée de la Résistance de Saint-Brisson sous l’impulsion de Janette Colas, puis avec le film de Mireille Hannon et un colloque universitaire. L’événement doit être lu aussi selon la typologie des massacres dressée par David El Kenz : pour l’armée allemande, c’est un « massacre assumé », pour les autorités vichystes, un « massacre refoulé », mais pour la Résistance c’est un « vecteur d’identité politique » et d’action spectaculaire renouant avec l’idéal républicain.

Le 11 novembre 2012, à l’initiative de la municipalité de Clamecy sous l’égide de Claudine Boisorieux, maire de la ville, les noms des soldats connus ont été ajoutés au monument. En 2020, une action est entreprise avec des jeunes visant à les « faire réfléchir sur ce que pourrait être leur propre engagement républicain ».

                                                                                                             Jean Vigreux

Professeur d’histoire contemporaine

Université de Bourgogne

Clamecy

Sources et bibliographie :

Sources nazies : Signal, juillet 1940, Parole der Woche n° 24, juin 1940, Illustrierter Beobachter, Sondernummer – Frankreichs Schuld, 1940.

Archives départementales de la Nièvre

Fonds 2 Fi et 7J  Édouard Bélile (1879-1960), photographe nivernais dont le fonds composé de négatifs (plaques de verre et autres supports), de tirages et de cartes postales

ADCO, Rapport des commissaires aux RG (SM 8068).

Archives municipales de Clamecy (1M49).

Archives du Musée de la Résistance Saint-Brisson.

Robert Bucheton, « Un maquis dans la ville » tapuscrit, sans date. Copie conservée au Musée de la Résistance de Saint-Brisson

Jean Moulin, Premier Combat, Paris, Éditions de Minuit, 1947. 

Documentaire de Mireille Hannon, Les 43 tirailleurs, Z’AZIMUT Films, 2011.

Johann Chapoutot et Jean Vigreux (dir.), Des soldats noirs face au Reich. Les massacres racistes de 1940, Paris, PUF, 2015

David El Kenz (dir.), Le massacre objet d’histoire, Paris, Gallimard, 2006.

Raffael Scheck, Une saison noire. Les massacres de tirailleurs sénégalais mai-juin 1940, Paris, Tallandier, 2007.

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L’œil de l’historien : Jean VIGREUX

2 mars 2020

Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bourgogne Franche-Comté, Jean Vigreux est agrégé, docteur en Histoire (1997). Il a soutenu en 2007 une habilitation à diriger des recherches. Spécialiste d’histoire politique, il a également travaillé sur la Seconde Guerre mondiale et a présidé l’Association qui gère le Musée de la Résistance en Morvan. 

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Si la société française garde en mémoire le traumatisme de « l’étrange défaite », selon les mots justes de Marc Bloch de mai-juin 1940, les combats sont aussi marqués par les massacres racistes perpétrés par l’armée allemande. Loin des principes adoptés à Genève sur le traitement réservé aux prisonniers de guerre, la Wehrmacht opère un tri ethnique au sein des troupes françaises défaites, puis organise des massacres : l’historien Raffael Scheck estime qu’il y a eu au minimum 3000 victimes. Le premier massacre a lieu dans la Somme, à Aubigny, le 23 mai 1940, puis cette pratique se répète les jours suivants. De fait, la Wehrmacht, en proie à l’emprise accrue de l’idéologie nazie, obéit à cet ordre : « Toutes les unités de propagande doivent trouver les opportunités de faire des images permettant de comparer les soldats allemands bien présentables avec des nègres sénégalais particulièrement brutaux et tout autre prisonnier de couleur qu’ils trouveront. Une opposition tranchée entre les deux races est primordiale (…) ».

Les événements du 18 juin 1940 à Clamecy

C’est dans ce contexte fortement idéologisé que le massacre de Clamecy a lieu ; les soldats des troupes coloniales sont séparés des autres prisonniers de l’armée française, dans une véritable opération de « tri ethnique ». Parmi ces soldats se côtoient Sénégalais, Ivoiriens, Guinéens, Algériens, Marocains, etc., comme le montrent les photographies retrouvées aux archives départementales de la Nièvre (fonds Édouard Bélile) :

Description : 19 100%
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Ces instantanés pris par les soldats allemands participent d’une mise en scène de l’armée des vainqueurs. Si le résistant Robert Bucheton, alors secrétaire général de la mairie, suggère qu’un prisonnier « aurait saisi à la gorge un officier », d’autres retiennent « qu’un soldat aurait mordu l’officier ». Mais cette thèse reste difficile à corroborer ; peut-être qu’il s’agit d’une rumeur distillée par les troupes allemandes pour justifier l’injustifiable… Un tel artifice se retrouve presque partout lors des autres massacres en France.

La Wehrmacht reprend non seulement l’héritage de la Première Guerre mondiale — le combat entre « civilisation et barbarie » —, mais aussi les références de l’ordre nazi.  N’oublions pas que, le 17 juin 1940, le préfet d’Eure-et-Loir, Jean Moulin refusa de signer une déclaration allemande accusant les troupes coloniales de crimes de guerre. Cette propagande se lit dans Signal, journal collaborationniste, dont plusieurs exemplaires de juin et juillet 1940 exposent les prisonniers coloniaux.  Au même moment, une affiche intitulée « Im Namen der Zivilisation » (Au nom de la civilisation) dénonce la « ploutocratie » des États-majors de Londres et de Paris qui osent utiliser les troupes coloniales. Enfin dans ce registre raciste, on peut lire : « Ils ont été incapables de sauver la France de la défaite. En plus de leurs armes réglementaires, les soldats coloniaux français étaient armés de machettes pour se livrer à leurs instincts bestiaux sur les blessés » (Illustrierter Beobachter).

A Clamecy, les prisonniers sont exécutés en deux vagues, au lieu-dit la Pépinière, le 18 juin 1940. Grâce au travail réalisé par Mireille Hannon, on connaît dorénavant leur identité : 32 soldats ont pu être identifiés à partir des archives de Caen, même si la Wehrmacht avait tout fait pour les plonger dans l’oubli. Les corps, restés sur place sans inhumation, ne sont enterrés que le 23 juin 1940 à la demande expresse du maire dans une fosse : une tranchée de 20 m. de long et 1,70 m. de large. Est-ce que cette photographie correspond à la scène décrite ? Sans légende, il est difficile de se prononcer :

L’affaire a marqué durablement les esprits et ce massacre est loin d’être refoulé dans les mémoires locales : un « grand émoi dans la ville » selon les mots de Robert Bucheton. Le massacre irrite profondément une jeune employée aux PTT, Janette Colas, renforçant ses convictions patriotiques, tout comme le coiffeur de Clamecy, Georges Moreau, qui fait « le serment de les venger, le jour venu » (futur chef du maquis du Loup). On mesure bien ici l’attachement à l’Empire qui constitue l’un des éléments importants de la culture nationale, mais aussi le respect des valeurs humanistes. Puis, l’unification de la Résistance en 1943 avec le CNR, on réveille les mémoires.

Le 11 novembre 1943 : une mobilisation générale

Dès 1943, de nombreuses manifestations scandent la vie des Français, du 14 juillet jusqu’au 11 novembre. Le 5 novembre, l’émission « Honneur et Patrie » diffusée depuis Londres invite les Français à interrompre leur travail, le 11 novembre entre 11h et midi. Date hautement symbolique, l’armistice devenu célébration patriotique après 1918, offre une manière d’affirmer son hostilité à l’occupation, à la collaboration. D’autant plus que les autorités allemandes avaient interdit cette manifestation et que le régime de Vichy l’avait fusionnée avec la fête religieuse de la Toussaint. Depuis quelques mois, plusieurs rapports pour les préfets révèlent un profond mécontentement de l’opinion et notent « l’hostilité à la politique de collaboration ». Des tracts diffusés à Clamecy, le 14 juillet, stipulaient « Vive la France ! Vive l’URSS ! ». Auparavant, la presse résistante évoquait une manifestation de jeunes aux cris « A bas les boches » dans les rues de Clamecy. La Résistance occupe le terrain.

C’est dans ce contexte qu’a lieu le recueillement pour les victimes de Clamecy. On rend hommage aux tirailleurs assassinés en 1940 : la « fosse », où ils ont été enterrés, est décorée des drapeaux alliés (France, Grande-Bretagne, États-Unis, URSS), mais aussi d’une Croix de Lorraine en fleurs naturelles. L’organisation minutieuse de la manifestation a réussi grâce à une action clandestine de nuit ; sous l’égide des différents groupes résistants de la ville, la postière Janette Colas, le secrétaire de mairie Robert Bucheton, le cheminot Edmond Angerand, le coiffeur Georges Moreau qui, depuis quelques mois, a installé son groupe clandestin dans les bois de Creux, ont organisé et participé à cette action d’éclat. Il a fallu confectionner les drapeaux, réaliser la composition florale, mais aussi hisser dans la ville, un drapeau tricolore sur le château d’eau… C’est le premier hommage rendu aux tirailleurs exécutés. Le sens de la manifestation participe à la construction d’une mémoire : il s’agit d’abord d’un hommage aux morts pour la France. On renoue avec le rituel de la Première Guerre mondiale, tout en soulignant que ces victimes sont LA France, contrairement à Vichy, considéré comme un régime d’asservissement. On fusionne les hommages de la Grande Guerre, où sont venus également mourir sur le sol métropolitain des troupes coloniales, avec ceux des soldats tués en 1940. Ici, la Résistance fait le lien entre la IIIe République et le Comité National de la Résistance (CNR), le Comité français de libération nationale (CFLN) et la future République, tout en magnifiant la grandeur de la France et de son Empire qui est en majeure partie aux côtés de la France libre d’Alger. Mais c’est aussi une cérémonie unique en son genre, car peu de massacres racistes de 1940 ont fait l’objet d’une telle attention. Clamecy renoue aussi avec sa ferveur républicaine : terre de Résistance, le Clamecy de 1943 fait écho à ses insurgés de 1851 qui luttaient contre le coup d’État du 2 décembre de Louis Napoléon Bonaparte. Certes, les autorités fidèles au gouvernement de Vichy minimisent l’événement, mais la société locale ne rejette pas l’initiative de la Résistance, bien au contraire.

Mémoires du massacre

Le 20 juin 1948, le monument réalisé en hommage « aux tirailleurs sénégalais » est inauguré. Commandé par la municipalité, sous l’impulsion du maire SFIO, Pierre Paulus, il est composé d’un poteau, rappelant un totem africain, et d’un soldat sénégalais à demi-couché, portant l’inscription suivante : « Ils ont été massacrés par les Allemands, 43 soldats français africains ». Lors de la cérémonie, un poème à la mémoire des tirailleurs sénégalais (« farouches soldats ») est récité par un jeune. Au même moment, les corps sont déplacés dans l’ossuaire du cimetière de Clamecy,  puis à nouveau « déplacés une dizaine d’années plus tard », comme le rappelle Janette Colas, dans un cimetière musulman. Leur souvenir est entretenu par le monde des anciens combattants, par les autorités municipales, mais aussi grâce aux travaux du Musée de la Résistance de Saint-Brisson sous l’impulsion de Janette Colas, puis avec le film de Mireille Hannon et un colloque universitaire. L’événement doit être lu aussi selon la typologie des massacres dressée par David El Kenz : pour l’armée allemande, c’est un « massacre assumé », pour les autorités vichystes, un « massacre refoulé », mais pour la Résistance c’est un « vecteur d’identité politique » et d’action spectaculaire renouant avec l’idéal républicain.

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                                                                                                             Jean Vigreux

Professeur d’histoire contemporaine

Université de Bourgogne

Clamecy

Sources et bibliographie :

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