Trois questions à Jean-Luc MESSAGER

29 janvier 2020

Après des études de lettres, Jean-Luc Messager choisit la carrière des armes.
Il sert successivement dans les troupes aéroportées et dans la Légion étrangère. Il termine sa carrière militaire comme Lieutenant-colonel, chef du bureau de valorisation et des publics du Service Historique de la Défense. Actuellement directeur d’une ONG œuvrant en Irak et au Kurdistan auprès des victimes de Daech, il est membre de la délégation de Paris du Souvenir Français.

1 – Vous avez servi dans la légion étrangère, pourquoi ce choix ?  Quelles furent les principales étapes de votre engagement ?

J’ai rejoint la Légion étrangère comme jeune officier en 1990, je ne suis donc pas « légionnaire » au sens strict du terme car cette appellation est uniquement réservée à ceux qui s’engagent sous le képi blanc à titre étranger et comme militaires du rang. C’est le 2ème Régiment Etranger d’Infanterie de Nîmes qui m’a accueilli, quelques jours seulement avant l’opération Daguet. Ce déploiement m’a permis d’entrer de plain-pied dans ce monde mythique que je ne connaissais que par les lectures d’Hélie de Saint-Marc ou de Bonnecarère.

Arrivant d’une unité d’infanterie aéroportée, le 9e RCP, j’ai été assez rapidement confronté à la rigueur formelle de la Légion ce qui a demandé un petit temps d’adaptation.

4 ans plus tard, après un passage à l’Ecole d’Infanterie, c’est au 3e REI, à Kourou, que j’ai poursuivi mon périple à la Légion. Autre continent, autres missions mais toujours les invariants légionnaires et c’est l’une des forces de la Légion étrangère : sa capacité d’adaptation. En 1996, avec autant de fierté que d’appréhension, je suis arrivé à Calvi. Seul héritier des unités parachutistes de la Légion, on ne présente pas le 2e REP. Pour résumer ces 6 ans que j’y ai passés, je citerai une phrase de mon chef de corps de l’époque : « Ici, c’est notre cohésion qui fait notre force et c’est comme cela depuis 1948 ! ». J’ai ensuite occupé plusieurs postes au sein de la Maison-Mère dont celui de chef du Service Information-Historique et la direction du magazine « Képi-Blanc »  à Aubagne puis commandé le Fort de Nogent de 2004 à 2006.

2 – Vous êtes l’auteur de nombreux ouvrages sur la Légion étrangère. Pouvez-vous nous les présenter et évoquer plus spécialement celui consacré à ces « Français par le sang versé » ?

Je me suis avant tout attaché  à regrouper des témoignages et à les confronter aux journaux de marche des unités. C’est ainsi qu’est né l’ouvrage commémoratif publié à l’occasion du cinquantenaire des Bataillons Etrangers de Parachutistes. La Légion étrangère suscite de très nombreuses publications et de témoignages depuis sa création mais on manque encore d’ouvrages historiques. Légionnaires parachutistes avait l’ambition de marquer un point de départ pour travailler sur une recension méthodique des opérations, des uniformes et des traditions non écrites comme l’adoption du béret vert, par exemple.

Parmi les autres publications, j’ai souhaité mettre en lumière le rôle de la Légion et de ses  engagés pour la durée de la guerre (EVDG) à  Narvik en 1940, seule victoire de l’armée française dans cette triste période. Il me paraissait ensuite important de livrer un petit résumé de ce que sont les légionnaires et c’est ce qui a motivé la parution de  Français par le sang versé, les hommes de la Légion. Je l’ai voulu très illustré, mêlant iconographies anciennes, photos, cartes, objets et insignes pour montrer la diversité du « monde » légionnaire, sans céder à un quelconque sensationnalisme; en quelque sorte, le lien entre le patrimoine scrupuleusement conservé par la Légion et la nécessité de mieux connaître la diversité des hommes qui s’engagent et la diversité de leurs motivations.

Je poursuis ce travail d’exploration par la rédaction d’un ouvrage sur l’engagement des Juifs étrangers à la Légion en 1939 au sein des régiments de marche de volontaires étrangers, partis du camp du Barcarès avec les Républicains espagnols internés sur place, pour tenter d’arrêter les Allemands sur la Somme.

3 – La légion étrangère est une des armées qui a compris avec le plus de force la nécessité de s’enraciner dans la mémoire. Comment concevez-vous cet enracinement ? Comment peut-il favoriser un partenariat avec Le Souvenir Français ?

La Légion étrangère est une vieille dame respectable qui observe l’évolution de la société avec un regard particulièrement aiguisé. Depuis 1831, elle a dû faire face à de nombreux changements et son recrutement reflète bien les bouleversements géopolitiques du monde.

L’enracinement et la conservation du patrimoine, indissociables de la mémoire, mais également sa mise à disposition du plus grand nombre grâce à une communication moderne et adaptée sont des enjeux essentiels.

J’en veux pour preuve l’utilisation de son musée et des salles d’honneur de ses régiments non seulement comme témoins de son histoire mais également comme outils intégrés dans la formation des légionnaires de tous grades.

Un légionnaire commence symboliquement sa carrière au musée en y signant son 1er engagement et il la termine en se recueillant dans la crypte avant de franchir la porte du Quartier Vienot pour la dernière fois. Les naturalisations se font systématiquement dans les salles d’honneurs et devant le drapeau du régiment.

Ce souci d’intégrer la mémoire et le patrimoine au présent en favorisant, par exemple, les projets culturels ou en maintenant le lien avec le réseau des amicales d’anciens légionnaires ne sert pas exclusivement le recrutement mais permet à une institution créée par Louis-Philippe de trouver sa place dans un monde en constante mutation sans perdre son âme.

Il ne s’agit pas tant de permettre un accès libre au « back-office » légionnaire sous des prétextes de transparence que de montrer la nécessité de s’adapter aux réalités de son temps et de montrer la nécessité de tenir compte des traces visibles du passé.

C’est sans doute ici qu’il faut trouver une possible communauté de vues entre le Souvenir Français et la Légion étrangère.

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