Hommages aux « écrivains combattants » de la Grande Guerre (de 1914 à la Seconde Guerre mondiale)

Nicolas Beaupré, agrégé et docteur en histoire, maître de conférences à l’université Blaise Pascal (Clermont-Ferrand), membre du comité directeur du centre de recherche de l’Historial Spécialiste de la Grande Guerre et de ses conséquences en France et Allemagne, il a notamment publié : Ecrire en guerre, écrire la guerre. France-Allemagne 1914-1920 (CNRS éditions, 2006, rééd. 2013), Les Grandes Guerres 1914-1945 (Belin, 2012) et Le traumatisme de la Grande Guerre. Histoire Franco-allemande 1918-1933 (Presses universitaires du septentrion, 2012) 2013 et a dirigé récemment Écrivains en guerre 14-18 « Nous sommes des machines à oublier » (Gallimard 2016).

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Hommages aux « écrivains combattants » de la Grande Guerre (de 1914 à la Seconde Guerre mondiale)

La mobilisation d’août 1914 s’était traduite par l’incorporation de soldats de toutes les classes sociales. Les intellectuels et les écrivains ne firent pas exception. Charles Péguy fut mobilisé comme lieutenant de réserve de même qu’Alain-Fournier ; Jean-Richard Bloch partit comme caporal, Georges Duhamel ou Luc Durtain servirent comme médecins. D’autres, trop âgés, trop jeunes ou de santé fragile choisirent parfois de les rejoindre en s’engageant à l’instar de Léon Werth, Henri Barbusse, Roland Dorgelès. Paris ayant attiré avant guerre nombre de jeunes écrivains et artistes, certains choisirent également de partir au front pour leur seconde patrie comme Blaise Cendrars, Riciotto Canudo, Guillaume Apollinaire…

Ces écrivains qui avaient déjà une œuvre avant 1914 furent rejoints au fil de la guerre par de jeunes auteurs qui découvrirent leur vocation en tentant de mettre en vers ou en récit ce qu’ils vivaient sur le front. Peu à peu, on désigna les écrivains devenus soldats et les soldats devenus écrivains par la commune dénomination d’« écrivains combattants ».

Les initiatives de la Société des Gens de Lettres

Le tribut payé par les milieux littéraires fut rapidement très lourd, symbolisé par la mort de Péguy le 5 septembre 1914 près de Villeroy, lors de la bataille de la Marne. Le 22 août, c’est Ernest Psichari qui avait été tué, tandis qu’Alain-Fournier était porté disparu en septembre. En quelques mois, une fois passée l’illusion de la guerre courte, les milieux littéraires s’organisèrent pour faire le lien entre les écrivains du front et ceux de l’arrière, mais aussi pour rendre hommage aux écrivains morts. Comme l’a montré Jean Claude Bologne dans un article récent, La Société des Gens de Lettres (SGDL) fut pionnière dans l’hommage aux tués et l’aide à leurs familles. Trois journalistes de la rédaction de L’Intransigeant Fernand Divoire, René Bizet et Gaston Picard, en étroite collaboration avec la SGDL dont ils étaient également membres actifs, se chargent, en effet, à partir de novembre 1914, de la publication d’un mensuel gratuit : le Bulletin des Écrivains de 1914. Ce quatre-pages, qui contenait quelques nouvelles littéraires et les adresses postales des écrivains mobilisés, s’ouvrait systématiquement sur des nécrologies d’écrivains obscurs ou célèbres, écrites par leurs confrères. Le premier numéro commençait ainsi par un hommage à Péguy par Barrès. En 1916, on put aussi y lire une nécrologie du poète américain, engagé dans la légion étrangère, Alan Seeger, par Guillaume Apollinaire. Ce périodique contribua fortement à la légitimation de la littérature venue du front comme vecteur de représentation de la guerre vécue. La litanie répétée des noms et les nécrologies qui occupaient la majeure partie du journal entendaient démontrer le sacrifice consenti par les milieux littéraires à la grandeur de la France.

Parallèlement aux initiatives collectives pilotées par la SGDL, le discours nécrologique autour de la figure de l’écrivain mort à la guerre se diffusa sous la forme d’ouvrages commémoratifs – Péguy en suscita un certain nombre – ou d’articles. Des revues comme le Mercure de France ou Le Divan ne manquèrent pas de rendre hommage à leurs collaborateurs « tués à l’ennemi » mais plus largement aux écrivains et poètes disparus.

En 1915, Maurice Barrès et la SGDL firent graver une médaille commémorative remise aux familles des écrivains morts. L’année suivante, elle était reproduite en frontispice de la première Anthologie des Ecrivains français morts pour la Patrie en quatre volumes, publiée par Larousse dans le format de ses « petits classiques ». On y retrouvait alors certains des textes parus auparavant dans le Bulletin des Écrivains de 1914 mais aussi d’autres inédits. Aux lendemains du conflit, la SGDL organisa plusieurs cérémonies religieuses et commémoratives ainsi qu’à la Sorbonne et au Panthéon en avril 1919 où 450 noms d’écrivains morts furent appelés.

L’Association des écrivains combattants

En juillet 1919, Le Bulletin des écrivains de 1914 tirait son dernier numéro en demandant que la nation appose des plaques portant les noms des écrivains morts au Panthéon. On pouvait y lire aussi : « Le Bulletin des Ecrivains de 1914-1915-1916-1917-1918-1919 n’est plus. Il est consacré à nos morts. Il leur appartient. Mais il vous appartenait aussi, à vous combattants, qui étiez les frères et restez les héritiers de nos morts ».

Le périodique change alors de nom et devient Bulletin des écrivains combattants à sa reparution en novembre 1919. Il passe entre les mains d’une association nouvellement créée en juin, l’Association des écrivains combattants (AEC) qui compte alors 80 membres fondateurs où l’on retrouve des écrivains de toutes tendances politiques et littéraires comme Roland Dorgelès, Jean Bernier, Pierre Drieu la Rochelle, Pierre Mac Orlan, les frères Tharaud, Jacques Péricard, Henri Massis, Jean Giraudoux… Si certains écrivains marqués à gauche comme Henri Barbusse ou Léon Werth n’y adhèrent pas, d’autres comme Roger Vaillant-Couturier (de 1919 à 1922) la rejoignent. Elle dépasse les 200 membres moins d’un an après sa création.

L’association qui publie un manifeste en juin 1919 et prend les statuts d’un syndicat entend à la fois défendre les intérêts des vivants, dans un contexte difficile qui voit chuter les ventes et parutions de livres de guerre, et la mémoire des morts. Le premier article de ses statuts stipule que son objet est d’« entretenir le culte du souvenir des camarades tombés au champ d’honneur. » Inscrivant ses pas dans ceux de la SGDL, la première grande entreprise mémorielle de l’AEC est la réalisation d’un « monument aux morts de papier ». En 1924 paraît chez Malfère à Amiens, le premier tome d’une Anthologie des écrivains morts à la guerre qui en comptera finalement cinq pour près de 4000 pages. De 450 noms en 1919, l’AEC en recense désormais 560. Ce sont eux qui sont gravés sur des plaques au Panthéon inaugurées le 15 octobre 1927 par le président de la République. Après la Seconde Guerre mondiale, 197 noms d’écrivains morts en 1939-1945 vinrent s’y ajouter.

L’AEC fut également à l’origine d’une forme originale, pour la France en tout cas, de commémoration avec l’inauguration le 28 juin 1931 à Lamalou-les-Bains dans l’Hérault, d’une forêt des écrivains morts à la guerre, le bois formant alors une sorte de cénotaphe végétal. Ce type de « bois des héros » ou « forêt du souvenir » est bien connu en Allemagne ou encore en Italie mais finalement assez rare en France.

Un répertoire commémoratif

Il ne fut cependant pas unique. Comme l’a montré Vincent Flauraud, le triptyque commémoratif, anthologie des écrivains morts / monument / forêt commémorative, lui-même précédé par des nécrologies dans les périodiques est également observable au niveau régional dans les hommages mis en place par le Félibrige. Le Félibrige est une association créée pour sauvegarder et promouvoir la langue, la culture et tout ce qui constitue l’identité des pays de langue d’oc. Il s’efforça, de 1916 à 1935, à construire, lui aussi, une mémoire des félibres morts à la guerre qui aboutit à un résultat sensiblement similaire même s’il n’avait peut-être pas été élaboré – comme du reste ce fut le cas aussi pour l’AEC – selon un plan préconçu. Dans le cas du Félibrige, les grandes variations dans le nombre d’écrivains honorés en témoignent, tout comme les vingt années qui séparent les premières initiatives des dernières. Ainsi, après des hommages dans les revues du mouvement, paraît en 1920, soit entre la première anthologie chez Larousse et la seconde chez Malfère, un livre d’or en 1920 intitulé Lou Libre d’Or de Santo-Estello ; nostis eros de la grando guerro, édité par Roumanille à Avignon. Il contient les noms de 138 félibres morts, 71 blessés, et 77 décorés ou cités. Le 26 novembre 1922 à Arles, au Museon Arlaten une plaque portant 46 noms est dévoilée. En 1935, planté à l’initiative de Clovis Roques, dans l’Hérault également, un bois des héros dédié « Als felibres morts per la patria » est également inauguré à Saint-Saturnin-de Lucian à une cinquantaine de kilomètres de Lamalou-les-Bains.

Dans le cas de l’hommage national comme de l’hommage régional plusieurs strates commémoratives s’observent qui se traduisent par la création, à tâtons, d’une forme originale de répertoire commémoratif. Les institutions du champ littéraire prennent d’abord en charge le travail mémoriel et commémoratif. Elles témoignent à la fois du deuil qui les frappe, en tentant de soulager les membres des familles des tués et en soulignant la place qu’elles prennent dans la guerre, au plan national comme régional. Partant, elles contribuent à la cristallisation d’une catégorie d’auteurs bien spécifique, les « écrivains combattants ». Ce sont eux qui, s’organisant, entreprennent alors après le conflit, à l’instar des autres associations d’anciens combattants, de commémorer les morts. Pour cela, ils adaptent, dans la continuité de ce qui avait été pratiqué pendant la guerre, les formes commémoratives les plus répandues après la Grande Guerre, la liste de noms. Dans le cas de la littérature, l’anthologie s’y prête particulièrement bien en mêlant écriture nécrologique et extraits d’œuvres des morts. Elle remplit une fonction à la fois interne au champ littéraire mais également externe. Elle offre en effet au public un monument de papier pouvant ensuite connaître des déclinaisons plus courantes, les plaques, ou plus originales comme les forêts. Celle-ci, en adoptant une symbolique régénératrice particulièrement appuyée et, somme toute, enracinée dans un discours issu des années de guerre tentent, envers et contre tout, de donner un sens à la perte immense que représenta, pour les lettres, la grande hécatombe de 1914-1918.

Dernier livre paru :

Écrits de guerre 1914-1918, Paris, CNRS éditions, 2013.

Contact :

nicolasbeaupre@me.com

 

 

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