Trois questions à Vanik Berberian

Vanik BERBERIAN est maire de Gargilesse-Dampierre (commune de 342 habitants de l’Indre) depuis 1989. Président de l’Association des maires ruraux de l’Indre, il prend la tête de l’Association des Maires ruraux de France à la suite de Gérard Pelletier en 2008. L’AMRF informe et représente les maires des communes de moins de 3 500 habitants partout en France. L’association s’engage au quotidien au niveau local comme national pour défendre et promouvoir les enjeux spécifiques de la ruralité.

1. En 1914, la France était rurale. La guerre a « saigné » la population des villages de France.  Comment les communes rurales commémorent le centenaire de cette guerre ?

Rappelons tout d’abord que malgré le traumatisme démographique des guerres sur nos communes, la France est restée un pays rural. Et c’est aujourd’hui tout l’enjeu de faire le lien entre une population parfois largement renouvelée, et le passé encore récent de la guerre. Comme chaque année, au même instant partout en France, la population se réunira devant le monument aux Morts de nos villages pour rendre hommage aux victimes de la guerre de 1914-1918. Comme chaque année, les maires de France liront aux habitants présents des discours qui évoquent l’extrême barbarie et le sacrifice de tous ces gens, très jeunes, trop jeunes pour mourir. On y décrira un héroïsme devenu ordinaire par la force des choses. Dans mon village, nous avons pris l’habitude depuis quelques années de lire aussi deux lettres de soldats à leur famille, l’une française et l’autre allemande. De part et d’autre, on y décrit les mêmes insupportables souffrances, les mêmes doutes et les mêmes espoirs. Mais finalement, la seule chose qui change véritablement année après année, c’est le nombre décroissant de participants à ces cérémonies, et sans doute que dans certains cas, il y a plus de noms gravés sur le monument que de personnes en face pour les entendre égrener cette sentence aussi courte que violente : « Mort pour la France ».

Vous aurez compris que la question que je me pose à chaque commémoration est celle du sens de ces cérémonies où les conseils municipaux pas toujours au complet, comme les associations d’anciens combattants, sont présents avec des motivations relatives et variables, autant par devoir que par habitude. Encore que dans nos campagnes et proportionnellement aux villes, ces commémorations soient mieux suivies, car cela fait nul doute que la mémoire y est plus vivace. Mais il ne faudrait pas attendre que la conscience soit totalement émoussée pour réagir. A quoi sert-il que ces journées soient chômées si le « souvenir minimum » n’est plus assuré ? Il est temps de réfléchir à de nouvelles formes de commémoration pour ajuster le souvenir du sacrifice des combattants à l’actualité vécue par nos concitoyens.

2. Au-delà de ce centenaire, les communes rurales françaises sont des conservatoires de mémoire à travers leurs monuments, leurs stèles, les tombes des « Mort pour la France » dans les cimetières communaux. Comment l’AMRF prend en compte cette mémoire ?

Les maires ruraux sont depuis longtemps attentifs à la dimension patrimoniale des campagnes, et la mémoire des conflits armés est partie prenante de cette histoire commune. Le patrimoine permet de rendre compte du vécu des populations rurales, autant que les traces du passé permettent d’incarner et de donner du sens aux monuments. L’initiative portée par la commune de Sainte-Lizaigne dans l’Indre illustre cette volonté des maires ruraux de mieux prendre en compte cette mémoire et de l’adapter aux enjeux contemporains. La construction d’un monument pour la paix au sein du village, qui sera inauguré à l’occasion du centenaire en novembre prochain, permet de rappeler le devoir de mémoire tout en favorisant la solidarité villageoise autour d’une thématique patrimoniale fédératrice. La création d’une fresque sur un monument contemporain en face du monument aux Morts permet à Sainte-Lizaigne de développer une initiative globale sur son territoire en mobilisant la mémoire villageoise autour de la réhabilitation et la valorisation du patrimoine, avec la participation des enfants de l’école, des associations et des anciens combattants.

Cela nous montre que le patrimoine historique communal peut nous aider à créer du lien autour de cette histoire commune. Le bâti de nos communes, qu’il soit civil ou privé, porte en effet les traces de ces conflits ; et si l’on prend le temps de le regarder, il illustre bien souvent le quotidien des femmes et des hommes qui ont vécu la guerre. Cette dimension pédagogique du patrimoine me semble pertinente pour réactualiser le lien de nos sociétés avec son histoire, d’autant que c’est un sujet fédérateur, qui permet de mettre en lien divers acteurs de la mémoire : anciens combattants, architectes, enseignants, historiens, et plus largement l’ensemble des passionnés attachés à l’histoire de nos communes. Ces traces patrimoniales permettent d’incarner le sacrifice et le traumatisme des communautés villageoises dans une histoire plus globale, celle de la transformation sociale des campagnes durant toute la première partie du 20ème siècle.

3. Le Souvenir Français est une association fortement implantée dans la France rurale. Comment concevez-vous l’avenir des politiques mémorielles ?

Commémorer le sacrifice des civils et soldats « Mort pour la France » en 1914-1918 comme durant la Seconde Guerre mondiale, c’est aussi rappeler, avec force, le sens des valeurs partagées de la Nation pour la République et tout premièrement en direction de la jeunesse. Les élus sont là pour faire ce lien, et les communes peuvent aider et accompagner les projets qui portent l’idée que la mémoire se construit en collaboration avec toutes les forces vives de nos villages. C’est déjà souvent le cas avec les professeurs des écoles afin d’impliquer les élèves dans les cérémonies. Dans de nombreux villages, les enfants viennent chanter la Marseillaise et cela sert de base à un travail pédagogique sur le devoir de mémoire auquel peuvent être associées les associations qui gardent le souvenir des anciens combattants et de leurs familles.

Au final, peut-être qu’il faudrait dégager le temps de mémoire des seules commémorations qui sont comme une écorce désincarnée, parce que de plus en plus réduite à sa seule dimension historique. Il faut, collectivement, lui redonner l’éclat nécessaire à la compréhension des convulsions de l’humanité, afin de toujours mieux combattre l’indifférence, sauf à vouloir s’en rendre complice.

Pour en savoir plus : http://www.amrf.fr/

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