Trois questions à Jean-Pierre Martin

Le général d’armée aérienne (2S) Jean-Pierre Martin est ancien inspecteur général des armées. Il a été en particulier commandant de l’escadron de chasse 3/2 « Alsace », commandant de la base aérienne 125 d’Istres, commandant de l’Ecole de l’Air et commandant des Forces Aériennes. Il est président de l’association des Ailes Brisées depuis 2014 et de l’Association des Pilotes de Chasse depuis 2011.

 

  1. Que représentent les As de guerre pour la France ?

Au début d’août 1914 la France mobilise. Son armée est réputée parmi les plus redoutables. Les soldats montent au front « la fleur au fusil », la victoire ne fait de doute pour personne. Rapidement l’état-major déchante ; la journée du 27 août sera la plus meurtrière du conflit avec 27000 soldats français tués. En novembre le front se stabilise de la mer du Nord à la Suisse, c’est le début de l’enlisement dans les tranchées. Suivront quatre années interminables de souffrance pour les « poilus », mais également pour l’arrière qui voit les jeunes hommes partir pour, trop souvent, ne pas revenir. La France doute, la démotivation menace.

Dans cet environnement mortifère, l’aviation fascine, en France particulièrement. Dés 1909 le premier grand meeting aérien avait attiré à Reims-Bétheny plus de 200000 spectateurs. Les noms des pionniers sont connus du grand public, leurs exploits sont relatés dans les médias. Cet engouement n’est pas démenti par la guerre. Bien au contraire l’aviation militaire naissante passionne non seulement les foules mais aussi les « poilus », qui sont aux premières loges des combats aériens. En effet, les performances des aéroplanes de l’époque font que ces combats se déroulent au-dessus ou à proximité des lignes. Les cocardes et bientôt les emblèmes particulier des escadrilles et de certains pilotes sont visibles à l’œil nu !

Les journaux se passionnent pour ces nouveaux héros et créent des rubriques spéciales où sont dressés les portraits de ces chevaliers modernes. Leurs exploits, leurs décorations, leurs citations sont relatés, leurs blessures ou leur mort sont vécues comme des drames. Le système des As prend forme, instauré par les medias et le public, avec l’assentiment du commandement militaire. L’aviateur qui obtient cinq victoires homologuées devient un As ! L’aviation française comptera 182 As, dont l’As des As René Fonck (75 victoires homologuées) qui survivra au conflit, et Georges Guynemer (53 victoires homologuées) qui disparaît en combat le 11 septembre 1917. Le Capitaine Georges Guynemer sera décrété Héros suprême de la Nation et sa dernière citation est encore lue chaque 11 septembre sur le front des troupes dans toute notre armée de l’air.

 

2. Quelle est l’histoire partagée entre l’association les Ailes Brisées et les As de guerre ?

Il est impossible de mesurer précisément l’impact du système des As sur l’issue de la guerre. Tout au plus peut-on admettre que l’engouement du public pour ces héros de l’aviation militaire a eu un effet positif sur le moral des Français, et a pu contribuer à soutenir celui des « poilus » et des troupes à terre, parmi lesquels d’autres héros plus anonymes se comptent par milliers.

Mais la fin de la guerre n’est pas la fin des épreuves. Le bilan humain du conflit s’établit pour la France à plus de 1400000 tués ou disparus. Pour les survivants la reconstruction commence. 3600000 blessés, 630000 veuves de guerre, davantage de femmes qui resteront célibataires sans enfants, 800000 orphelins, 690000 enfants d’invalides. La protection sociale d’alors n’est pas celle que nous connaissons aujourd’hui. L’Etat lui-même s’avoue submergé : « je ne peux rien pour vous ; unissez-vous, associez-vous, entraidez-vous » est le discours de l’époque. C’est ainsi que naîtront des associations pour soutenir les veuves, les orphelins, les amputés, les aveugles, les invalides, les défigurés, les gazés, pour ne citer que les populations les plus nombreuses.

Sur les 13000 aviateurs engagés, 3900 seront tués ou disparus, 2950 seront blessés. Cinq d’entre eux gravement atteints décident de créer l’association « les Ailes Brisées », qui verra formellement le jour en 1926. Initialement destinée à apaiser la détresse, la souffrance et souvent la misère d’un grand nombre de compagnons d’armes, elle étendra son action aux veuves et aux orphelins de guerre, puis aux navigants de l’aéronautique civile en plein essor, et à leurs familles.

Aucun des fondateurs n’était As de guerre, mais la confraternité va rapidement amener de nombreux As à soutenir les Ailes Brisées. Les débuts de l’association sont difficiles : il faut trouver un siège pour accueillir les premiers permanents, et dégager des sources de financement, limitées au début aux poches des fondateurs et des administrateurs. Les As et quelques grands noms de l’aéronautique civile vont contribuer à asseoir la notoriété de l’association, mobiliser les donateurs, attirer le public dans les manifestations de charité, convaincre les décideurs politiques et économiques. Nul doute que les Ailes Brisées doivent à l’engagement de ces célébrités les fondements de leur excellente santé morale et financière actuelle !

 

3. Comment concevez-vous un partenariat entre le Souvenir Français et les Ailes Brisées ?

L’entraide des Ailes Brisées prend aujourd’hui des formes très substantielles qui vont des premiers secours après l’accident au versement, souvent « ad vitam aeternam », d’allocations et d’aides financières. Ces aides vont aux blessés, aux conjoints survivants et aux pupilles des personnels navigants de l’aéronautique et des parachutistes, victimes en service d’un accident aérien.

Cette entraide se manifeste aussi par des gestes et des initiatives visant à rapprocher les membres, rompre l’isolement des plus fragiles, et créer ou entretenir un « esprit de famille » entre ceux et celles dont la vie est soudainement brisée et souvent durablement impactée.

Mais la mission de l’association est également de contribuer à l’œuvre de mémoire. Honorer les aviateurs morts en service aérien fait partie de nos statuts. C’est ainsi que nous venons en appui des familles pour contribuer à l’entretien des sépultures, des stèles et des lieux de mémoire liés à l’aéronautique, et que nous participons à de nombreuses manifestations à la mémoire des aviateurs civils et militaires tombés dans l’exercice de leur métier.

Il est donc naturel que les Ailes Brisées agissent en partenariat avec le Souvenir Français pour honorer les aviateurs qui ont donné leur vie pour la France et pour la défense de nos valeurs nationales. C’est ainsi que nous avons contribué en 2017 à l’initiative du Souvenir Français pour les sépultures des morts du Groupe de Chasse Normandie-Niemen à l’occasion de son 75° anniversaire. Dans le même esprit nous apporterons notre appui aux commémorations prévues en 2018 pour les As de guerre.

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