L’œil de l’historien

Saint-Cyrien, Officier d’infanterie, le lieutenant-colonel Rémi Scarpa a participé à plusieurs opérations extérieures en Afrique, en Afghanistan, au Proche-Orient ou dans les Etats Baltes. Il a publié Offensive éclair au Mali en 2014 et co-écrit avec le colonel Gilles Haberey Engagés pour la France en 2018 (aux éditions Pierre de Taillac).

« Pour le bien du service, (…) l’observation des lois et le succès des armes de la France… »

Tous les deux ans, chaque soldat français entend cette formule introniser son nouveau chef. Par ces mots, forts de sens, l’officier placé à la tête de son unité reçoit la responsabilité de conduire les hommes et les femmes que la Nation lui confie au combat s’il le faut.

Depuis 1945, la France n’est plus en guerre, au sens légal du terme. En effet, le Parlement ne déclare plus la guerre pour envoyer les soldats français accomplir leur devoir à travers le monde, « loin de chez nous ». En Indochine, en Algérie, entre 1945 et 1962, soldats professionnels et appelés du contingent ont combattu et sont tombés par milliers aux confins de notre Empire déchu, dans ce que la loi baptisait alors pudiquement d’opérations de pacification ou de maintien de l’ordre.

La déchirure algérienne encore toute fraîche, nos soldats se battent épisodiquement sur le sol africain au gré des accords de défense, des soubresauts politiques et ethniques d’un continent livré trop souvent à la violence. Brèves interventions menées par des unités triées sur le volet et professionnelles, ces actions militaires sont peu médiatisées dans un Occident focalisé à la fois sur le « rideau de fer » à l’Est et sur la légitime mais utopique réception des « dividendes de la paix ». La guerre est un spectre lointain.

Le mur de Berlin est bien loin d’être tombé, l’Armée Rouge aux prises avec les moudjahidin afghans dans les vallées du « royaume de l’insolence », lorsqu’un jour de printemps 1978, en deux points du continent africain tombent deux sous-officiers français. L’adjudant Allouche du 3e régiment d’infanterie de marine et le sergent-chef Daniel du 2e régiment étranger de parachutistes, sont frappés par les projectiles ennemis, à quelques heures d’intervalle, au Tchad et au Zaïre. Ils ne sont bien sûr pas les premiers depuis la fin de la guerre d’Algérie ! Mais, en ce 19 mai 1978, la France est à nouveau fière de ses soldats dont les exploits à Kolwezi, comme à Ati, connaissent un retentissement significatif. La même année, c’est au Liban que s’engage une opération dont l’armée française ne sait pas encore qu’elle sera, de loin, le plus long de ses engagements puisque la présence militaire française y est discontinue depuis plus de quarante années.

Il apparaît difficile de définir objectivement une date de naissance des Opérations Extérieures (OPEX) car, comme nous l’avons vu, dès les années 60, nos soldats interviennent par centaines dans des corps expéditionnaires éphémères. Au Tchad, l’opération Limousin de 1969 à 1972, engage plus de 2000 hommes face au front de libération national du Tchad (FROLINAT) dans des affrontements qui ne sont pas sans rappeler ceux qui nous opposèrent aux Fellagha quelques années plus tôt. Le prix payé est très lourd : 39 soldats français tombent au champ d’honneur et 102 sont blessés. Dès lors, il apparaît peu opportun de faire de l’opération Tacaud, débutée en 1978, ou de l’opération aéroportée sur Kolwezi (Léopard) la matrice des OPEX.

En 1979, ce sont les opérations Caban et Barracuda qui inaugurent la litanie des actions françaises en Centrafrique, où fût fondé dès 1889 un poste militaire sous nos trois couleurs à Bangui. 90 ans plus tard, il s’agit pour nos parachutistes de se débarrasser de l’empereur Bokassa. En 1996, c’est pour protéger les ressortissants français, menacés par la révolte violente de l’armée du Président Patassé, que débute la première opération Almandin. Il y en aura trois successives auxquelles succèderont à partir de 2001 les opérations Boali et Sangaris (achevée en octobre 2016).

Les années 1990 sont véritablement l’essor de ces actions militaires aux multiples facettes (humanitaires, internationales ou en autonomie, coercitives ou coopératives). Comment ne pas avoir été tenté de faire de la « guerre du Golfe » en 1990 la date du renouveau des opérations militaires ? La contribution française (division Daguet) est massive si elle est comparée aux actions évoquées ci-dessus. Malgré l’ampleur de l’offensive, la variété des capacités déployées et l’intensité de certains combats, il n’apparaît pas plus juste de faire de cette « guerre pour le droit » le berceau des OPEX. L’intervention française au Koweït est pour autant structurante et bouleverse profondément l’organisation et les mentalités de l’armée française qui entre dans une ère nouvelle. Notons que onze régiments de l’armée de Terre verront leurs emblèmes s’enrichir en lettres d’or de l’inscription Koweït 1990-1991.

A deux heures d’avion de Paris, sur le continent européen, 1991 est marquée également du sceau de l’horreur dans les Balkans avec l’éclatement de la Yougoslavie. Les militaires français qui sont engagés dès mars 1992 en Krajina au sein de la force de protection des Nations Unies (FORPRONU) sont des « soldats de la paix » qui revêtent le casque bleu de l’ONU. C’est pourtant au cœur d’une guerre civile terrible que sont jetés ces volontaires, appelés et professionnels. Tirs d’artillerie, postes de combat et tranchées, des images auxquelles la population française n’était plus accoutumée. La reconquête du pont de Vrbanja par les marsouins du capitaine Lecointre le 27 mai 1995 s’impose autant comme une action d’éclat que comme un acte politique qui venge les soldats contraints à se rendre et utilisés comme « boucliers humains » quelques jours plus tôt. Le Président Chirac ne s’y trompe pas quand il donne en personne l’ordre de la reconquête de ce pont, qui reste un symbole.  De 1992 à 1995, la France déplore la perte de 55 de ses serviteurs et la blessure de 585 autres.

Les opérations se multiplient aux quatre coins d’un monde où la parole de la France résonne encore et toujours par l’œuvre de ses soldats. Du dramatique engagement de l’opération Turquoise au Rwanda au déploiement de casques bleus au Cambodge, de la Somalie (opération Oryx) au Kosovo sous les couleurs de l’OTAN, des évacuations de ressortissants au Gabon ou en Côte d’Ivoire au cœur de luttes ethniques sanglantes, partout l’armée française justifie son rang. Elle donne à notre diplomatie le poids d’un pays qui ne renonce pas à son honneur en versant le sang de ses fils pour ses valeurs.

Entre soubresauts de l’après « guerre froide » et action dans la sphère naturelle d’influence de la France, les années 1990 sont ainsi émaillées de ces OPEX qui façonnent peu à peu l’armée de Terre, intégralement professionnalisée à partir de 1996. La marche de l’histoire allant bon train, les opérations du nouveau millénaire vont appeler nos soldats dans un nouveau combat : la lutte contre le terrorisme international d’inspiration islamiste. Le coup de tonnerre du 11 septembre 2001 à peine encaissé, les premiers soldats français suivent de peu nos alliés sur le sol de l’Afghanistan. Avec l’opération Pamir, c’est une véritable matrice des forces terrestres du XXIème siècle qui débute. Les actions de feu se multiplient à partir de 2008, et notamment de la sanglante embuscade d’Uzbeen au cours de laquelle dix de nos frères d’armes trouvent la mort dans des conditions que n’auraient pas renié leurs anciens de la RC4 en Indochine. Le déploiement la même année des bataillons en Kapisa coïncident avec une montée en gamme des engagements, toujours plus violents, à courte distance face à un ennemi fugace et accrocheur. L’infanterie française, en particulier, y acquiert une expérience opérationnelle de premier ordre. Le prix du sang est lourd puisque lorsque nous quittons cette terre afghane en 2014, 89 soldats français y sont tombés et plusieurs centaines y ont laissé leur intégrité physique.

La lutte contre le terrorisme conduit l’armée française au combat au Sahel dès janvier 2013 et la libération du nord du Mali par les forces de l’opération Serval, plus importante opération française depuis la fin de la guerre d’Algérie. Engagement intense, cette intervention met en relief l’excellence de nos forces dans la démarche capacitaire, la combinaison des moyens interarmées et plus encore l’extrême rusticité de nos unités, fruit de vingt années de professionnalisation, passées au tamis des OPEX. Le front s’élargit à tout le Sahel car les métastases du cancer islamiste se déposent dans les pays limitrophes. Il gagne aussi l’Irak où la France s’aligne avec les puissances contributrices de la coalition anti Daesh alors que la mort frappe en 2015 sur notre propre sol (séries d’attentats sans précédent). Les soldats français se partagent entre « ici et là-bas » pour protéger leurs compatriotes. L’opération Sentinelle entre dans le paysage et la complémentarité de la défense de l’avant avec la défense du territoire se fait jour.

En définitive, il n’est nul besoin de définir la date de naissance des OPEX. Est-ce à Kolwezi, à As-Salman, à Uzbeen ou à Bouaké ? Nul lieu ne peut marquer le « début » de ce qui n’a ni commencement ni conclusion : le service de la France. Des rues de nos villes aux confins des Adrars, partout où bat le cœur d’un soldat de France, en mission pour nos trois couleurs, nos forces sont en opération et œuvrent pour les intérêts de notre Nation.

« Pour le bien du service, (…) l’observation des lois et le succès des armes de la France… »

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