L’œil de l’historien Thomas Fontaine

Thomas Fontaine a soutenu en mars 2013 une thèse de doctorat dirigée par Denis Peschanski, intitulée Déporter. Politiques de déportation et répression en France occupée, 1940-1944. Il a coordonné le Livre-Mémorial des déportés arrêtés par mesure de répression édité en 2004 par la Fondation pour la Mémoire de la Déportation et dirigé celui des cheminots victimes de la répression publié en 2017 aux éditions Perrin-SNCF. Il a publié Les Oubliés de Romainville, un camp allemand en France (1940-1944), Paris, Tallandier, 2005 ; Déportations et génocide, l’impossible oubli, Paris, Tallandier-FNDIRP, 2009 ; avec Sylvie Zaidman et Joël Clesse, Graffiti de résistants. Sur les murs du fort de Romainville, 1940-1944, Lyon, Libel, 2012 ;  avec Denis Peschanski, Collaboration, Paris-Vichy-Berlin, Paris, Tallandier, 2014. Plusieurs fois commissaires d’exposition, du Mémorial des martyrs de la Déportation à l’Île de la Cité, de celle des fusillés du Mont-Valérien ou du Mémorial du camp de Rivesaltes, il est aujourd’hui le directeur du Musée de la Résistance nationale.

 

Répression et déportations

L’exemple français

Placée au service d’une idéologie destructrice et des enjeux imposés par le conflit mondial, la répression nazie dans les territoires occupés par le Reich, dans toute l’Europe, a été d’une rare violence. La déportation vers le système concentrationnaire de centaines de milliers de personnes arrêtées et celle des Juifs d’Europe vers les centres de mise à mort ont été des outils de cette violence pensée et orchestrée par les dirigeants nazis.

Dans le cas de la France, la répression a entraîné dans les zones Nord et Sud occupées, en plus de l’exécution d’environ 2 500 personnes condamnées à mort, de 735 otages et, en 1944, de 200 victimes des cours martiales de Vichy, la déportation d’au moins 62 000 déportés de répression (40 % environ ne sont pas revenus), et au meurtre de sans doute 15 000 résistants et civils lors des opérations contre les maquis et de représailles menées en 1944. Outre le cas particulier des presque 7 000 Républicains espagnols engagés dans des compagnies de l’armée française et transférés dès 1940 au camp de concentration de Mauthausen, il faut ajouter à ce bilan les 515 fusillés (dont 375 condamnés à mort) et les 5 500 déportés du Nord-Pas-de-Calais, où les personnes massacrées sont au moins 400. Les particularités de la répression dans les départements annexés empêchent l’établissement de bilans similaires, mais l’on estime à sans doute près de 30 000 les personnes qui y sont arrêtées. Le génocide des Juifs d’Europe a amené la déportation et l’assassinat de l’essentiel des 75 000 Juifs partis de France, environ 3 500 seulement reviennent en 1945.

Au total, une pluralité de victimes ; une pluralité de parcours et de destins, selon les sorts réservés par les nazis à des « ennemis » différents. Pluralité aussi des expériences vécues : « Mille camps dans chaque camp » selon l’expression de Germaine Tillion, déportée à Ravensbrück, qui traduit les multiples expériences individuelles vécues et les différentes manières de les percevoir. Mais, pour les services nazis qui mènent cette répression et commandent les déportations, domine une analyse du combat à mener et des lectures du « fait résistant », de la Résistance. Le tableau des politiques de déportation des victimes de la répression allemande en France occupée, qui peut être dressé, les éclaire tout particulièrement.

Le temps de l’administration militaire, 1940-1942

Cela a longtemps été peu connu et exclu de ce tableau d’ensemble, pourtant les premières déportations au départ de France prennent la forme d’un transport vers l’Allemagne, généralement en voiture de troisième classe, aux fenêtres grillagées, dans des conditions matérielles « correctes ». « Toute la nuit nous bavardons » note ainsi la résistante Agnès Humbert dans son journal. Ces parcours de victimes de la répression s’effectuent dans un cadre pénal et d’abord hors du système concentrationnaire, même si beaucoup y sont ensuite envoyées. En effet, c’est une administration militaire, le Militärbefehlshaber in Frankreich (MBF), qui depuis Paris est chargée par Hitler de superviser la zone occupée. Sur le plan exécutif et décisionnel, c’est l’acteur principal jusqu’à l’été 1942. L’essentiel de son appareil répressif repose sur ses tribunaux militaires, c’est-à-dire sur une politique judiciaire relevant du droit pénal et militaire allemand. Le MBF ajoute un arsenal réglementaire sévère. Les impératifs militaires prennent le pas sur toute considération humanitaire et la vision centrale du « franc-tireur » aboutit à criminaliser tout acte d’un civil contre l’Occupant. Mais, à la différence de ce qui se déroule à l’Est, demeure un cadre juridique où l’adversaire « patriote » peut être jugé « digne de respect », comme lors du procès du groupe d’Honoré d’Estienne d’Orves qui se tient à Paris en mai 1941.

Au début de l’Occupation, c’est l’internement des condamnés qui est d’abord privilégié, en même temps qu’ont lieu les premières exécutions après jugement : 111 condamnations à mort sont prononcées entre juin 1940 et le 22 juin 1941, 38 sont exécutées. Ce n’est qu’à partir du printemps 1941 que le MBF décide de déporter dans des prisons du Reich des condamnés, afin qu’ils y purgent leurs peines. Il s’agit alors d’accentuer l’effet dissuasif de la répression, en transférant surtout les détenus lourdement condamnés. Dès août 1941, le MBF se félicite de l’effet « intimidant » produit sur la population par l’annonce du transfert en Allemagne des condamnés à de longues peines. Au total, de fin avril 1941 à fin mai 1942, c’est-à-dire jusqu’à l’installation officielle à la tête de la répression en France occupée des services policiers nazis, le MBF déporte au moins 550 personnes condamnées devant ses tribunaux, surtout depuis la gare de l’Est à Paris. Il s’agit en majorité d’hommes, les femmes représentant toutefois près de 17 % des déportés. Les actions démontrant une résistance et un refus de l’Occupation, entendus au sens large, ressortent nettement (au moins 52 %). Près de 20 % de ces premiers déportés « judiciaires » du MBF meurent dans le Reich, principalement dans les prisons où ils ont été transférés.

Mais le nombre de ces victimes judiciaires, condamnées puis déportées, est jugé par Hitler trop faible pour être véritablement dissuasif : la répression dans les territoires occupés de l’Ouest de l’Europe est alors complétée par une procédure au nom célèbre. Le décret « NN », dit « Nuit et Brouillard », prévoit une déportation dans le plus grand secret de victimes dont les proches doivent perdre la trace, pour mieux inspirer la terreur. En Allemagne, ces personnes devaient être jugées, en fait une minorité, par un Sondergericht (un tribunal d’exception) ou par le Tribunal du Peuple. En attendant d’entrer dans la salle d’audience et que le procureur boucle le lourd dossier d’instruction pour réclamer souvent des peines de mort, les déportés arrivés de France sont parqués dans des « camps spéciaux » (à Hinzert pour les hommes) ou des prisons du Reich (à Aix-la-Chapelle pour les femmes), coupés du monde.

La « politique des otages » ajoute une nouvelle forme de répression après le début de la « lutte armée », lorsqu’Hitler demande que l’on fusille des otages pour chaque Allemand tué par les groupes armés communistes. Entre septembre 1941 et mai 1942, 480 otages sont fusillés, principalement choisis parmi les « judéo-bolchevik », un concept qui domine dès lors largement la lecture allemande du fait résistant. Or, le MBF plaide très vite pour ajouter la déportation « vers l’Est » « de grandes masses » d’otages juifs et communistes. Il obtient gain de cause et les transferts massifs vers le Reich débutent donc dans le cadre de cette « politique des otages », vers Auschwitz. Le premier convoi parti le 27 mars 1942, composé d’otages juifs, aussi le premier de la « solution finale », est en grande partie le résultat de cette décision du MBF. Les otages communistes partent le 6 juillet de Compiègne.

Ce tableau, où la répression judiciaire constitue la norme jusqu’à l’automne 1942, marquent les pratiques répressives jusqu’à l’été 1944.

La « Gestapo » aux commandes, 1943-1944

En effet, les services policiers nazis, qui prennent les rênes de la répression en France occupée à partir de juin 1942, utilisent les tribunaux militaires, réservant rapidement les condamnations à mort aux détenus qu’ils jugent les plus dangereux, à commencer par les membres des groupes armés communistes, les Francs-Tireurs et Partisans.

Ils utilisent également la procédure NN pour déporter tous ceux, moins dangereux à leurs yeux, détenteurs d’armes par exemple, mais pas forcément résistants. Ils créent une nouvelle catégorie de NN, ceux dit « NN Gestapo », directement dirigés vers des camps de concentration, dans des petits convois ainsi spécialement gardés, pour déporter des cadres de la Résistance. Ces transports prennent la direction de Mauthausen en mars-avril 1943, de Natzweiler en juillet, puis de différents camps via Sarrebrück Neue-Bremm à partir d’août. Les femmes classées dans cette procédure rejoignent le camp de Ravensbrück via la prison d’Aix-la-Chapelle. Cette destination, qui mettait un terme à l’idée d’un procès, fit écrire à l’historien ancien déporté Joseph de la Martinière que la nouvelle procédure « détournait » le décret « NN » originel. Mais, en fait, ces convois organisés par la Sipo-SD ne dérogent pas à l’objectif initial : condamner rapidement à mort ou déporter secrètement pour créer une dissuasion efficace. Les déportés les plus dangereux s’y retrouvent ; ils partent rapidement, en dehors de toute procédure judiciaire, dans des transports secrets et sécurisés. Cette procédure essentielle est positionnée en amont du dispositif répressif. Elle enlève aux tribunaux des résistants parmi les plus compromis. Hervé Monjaret, le radio de Jean Moulin, arrêté le 4 avril 1943 est par exemple déporté comme « NN Gestapo » le 11 octobre. Au total, près de 1 700 sont ainsi déportés, jusqu’à ce que la Sipo-SD supprime en avril 1944 une procédure trop lourde administrativement alors qu’un débarquement allié se profile.

Il faut ajouter d’autres convois « spéciaux », formés à la suite du démantèlement de groupes de résistance, comme ceux du réseau Alliance dont la procédure est prise en charge par la Gestapo de Strasbourg.

Les transports de personnalités civiles et militaires, formés à partir de l’été 1943, sont d’une autre nature. Ils sont le fruit de l’inquiétude des Allemands de voir des personnalités, civiles et surtout militaires, notamment des colonels et des généraux, rejoindre le camp allié. La destination de ces convois et le régime appliqué à ces déportés, placés en « détention d’honneur » dans des camps spéciaux, ne changent rien à l’origine de ces mesures, éminemment répressives.

Mais un autre changement de taille, qui a évidemment marqué nos mémoires collectives, début 1943, a considérablement augmenté le nombre de déportés de répression et profondément modifié le dispositif répressif : face à la montée des forces de résistance et des besoins en main-d’œuvre « esclaves » des camps de concentration désormais parties prenantes de la « guerre totale » menée par le Reich, la SS et les services policiers nazis instaurent des procédures pour déporter l’essentiel des victimes de la répression directement vers les camps de concentration, plus rapidement et en dehors de toute procédure judiciaire. De janvier 1943 à août 1944, vingt-cinq convois massifs, composés à chaque fois d’au moins une vingtaine de wagons de marchandises et généralement d’au moins 1 000 déportés, quittent le camp de Compiègne, déportant près de 36 200 personnes au total. Plusieurs « programmes » se succèdent : « l’opération Meerschaum » au premier semestre 1943 ; les départs vers Buchenwald-Dora ensuite et jusqu’en janvier 1944, pour fournir de la main-d’œuvre à l’usine des armes secrètes ; le programme Kammler d’enfouissement des chaînes de production stratégiques à partir du printemps 1944.

Pour tenir les objectifs de la Guerre totale, à peine arrivés au camp central, les détenus sont rapidement transférés dans les Kommandos extérieurs installés près des sites de l’économie de guerre. Ainsi, près des trois quarts des déportés à Sachsenhausen en janvier, avril et mai 1943 sont affectés aux Kommandos d’Heinkel, Falkensee, Küstrin, Speer ou Klinker, c’est-à-dire majoritairement à des fabrications d’armement. Près de la moitié des 2 000 déportés partis en avril 1943 à Mauthausen travaillent dès l’été à la construction d’un tunnel (à Loibl Pass) ou au nouveau programme des fusées (à Wiener-Neustadt). C’est précisément pour fabriquer les V1 et V2, les armes secrètes d’Hitler, qu’est alors créé le site de Dora, dans les montagnes du Harz. Entre début septembre 1943 et fin janvier 1944, sept convois massifs prennent de France la direction de Buchenwald : une grande partie des 9 300 déportés qui y arrivent repartent rapidement pour Dora. A partir du printemps 1944, les déportés de France sont dirigés vers les Kommandos créés dans le cadre du programme Kammler – à Gusen, Ebensee et à Melk dans le complexe de Mauthausen, à Hersbrück une annexe de Flossenbürg, dans les chantiers des bases sous-marines du camp de Neuengamme, ou encore dans les nouveaux Kommandos de Buchenwald, à Ellrich, Langenstein ou Neu Stassfurt.

Si ces parcours concentrationnaires sont identiques par leur finalité – faire travailler des détenus, jusqu’à la mort – ils diffèrent donc par les conditions endurées par ces derniers. Les situations sont en effet très différentes d’un camp à l’autre, d’un Kommando à l’autre, selon les périodes et même au sein d’un même site. Elles sont meilleures dans les Kommandos d’usine que dans les chantiers d’enfouissement des chaînes de production stratégiques, où durant plusieurs mois le travail consiste surtout à dégager des galeries encombrées de pierres ou de blocs de sel, à fabriquer du béton, à pousser des wagonnets, souvent sous les coups des Kapos, le tout dans un air rare et vicié, sans eau ou presque. Les taux de mortalité présentent ainsi des écarts notables : 60 % environ des déportés de France partis vers Sachsenhausen en janvier et en mai 1943 reviennent à la Libération ; 75 % de ceux partis en avril. Mais les déportés de Dora ou de Gusen ne sont qu’environ 40 % à rentrer. Le taux de mortalité des femmes déportées, davantage affectées dans les usines dépendantes du camp de Ravensbrück, est ainsi plus faible que celui des hommes. Si un peu moins d’un déporté sur deux revient en 1945, trois femmes sur quatre sont rapatriées.

Déporter jusqu’au bout

Le débarquement de Normandie ne signe pas la fin des déportations. En effet, tant que la bataille de Normandie est incertaine, jusqu’à la fin juillet 1944, malgré la violence qui se déchaîne sur le front et lors de représailles tragiques à l’arrière, les procédures répressives en place depuis de longs mois perdurent, presque « normalement ». Les convois massifs partent, tous les quinze jours… Le véritable tournant dans l’évolution du dispositif répressif intervient non pas le 6 juin, mais le 31 juillet, avec la percée d’Avranches opérée par les troupes américaines. C’est le signal de l’évacuation des services allemands, qui s’accompagne de nombreuses exécutions sommaires et d’une importante vague de déportations. Au total, ce sont près de 23 000 déportés qui partent après le 6 juin 1944 des zones Nord et Sud, alors que le bilan, difficile à établir,  des victimes massacrées s’évalue en milliers. Réprimer jusqu’au bout donc, coûte que coûte.

Des lectures de la Résistance

Ce rapide tableau de la répression montre que derrière un arbitraire nazi souvent vu comme uniforme, il existe des temps et des politiques de déportation. D’abord judiciaire, la répression et les déportations sont ensuite marquées par la prise en mains des services policiers nazis, qui utilisent les tribunaux militaires et le sigle NN pour cibler des détenus considérés comme les plus dangereux et qui ajoutent rapidement au tableau de la répression les convois massifs, où se retrouvent toutes les autres victimes et de plus en plus de résistants au fil des mois. A partir de 1943, de véritables « programmes » successifs de déportation sont initiés. Si des motivations économiques expliquent le recours aux déportations massives, cet objectif cohabite donc avec celui d’une lutte de plus en plus intense menée contre la Résistance, les victimes de la répression « peuplant » ces convois. Des politiques répressives donc, au service d’objectifs implacables.

Thomas Fontaine

Docteur en histoire

Directeur du Musée de la Résistance nationale

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