L’oeil de l’historien : Fabrice Grenard

Fabrice Grenard, historien, directeur scientifique de la Fondation de la Résistance, auteur de plusieurs ouvrages sur la période de la Seconde Guerre mondiale, notamment La drôle de guerre : comment les Français sont entrés dans la guerre, Belin, 2015 ; Les Français sous l’Occupation en 100 questions (avec Jean-Pierre Azéma), Tallandier, 2016 ; La traque des résistants, Tallandier, 2019.

Les combattants de la drôle de guerre

C’est le journaliste et écrivain Roland Dorgelès qui semble avoir été, sinon l’inventeur, du moins celui qui a assuré la popularité de la formule de « drôle de guerre », dont il fit le titre de l’un de ses reportages aux armées en octobre 1939 pour le journal Gringoire.  Parce qu’elle précède l’effondrement de mai-juin 1940, cette période dite de la « drôle de guerre » a suscité de très nombreuses idées reçues : le pays n’aurait pas été prêt pour une nouvelle guerre et serait entré dans le conflit à reculons, la mobilisation aurait connu de très nombreux dysfonctionnements, les soldats de 1939 ne voulaient pas se battre, contrairement à leurs aînés de 1914 qui avaient fait preuve d’un formidable élan pour faire échec à l’offensive allemande. Cette vision des choses ne résiste pourtant pas à une étude attentive des faits et des comportements que l’on peut observer au sein de l’armée entre septembre 1939 et avril 1940.

Une mobilisation réussie

 

Le 3 septembre 1939 l’ensemble de l’armée française est mobilisé. Après les forces d’actives (échelon A) et les hommes se trouvant dans les régions frontalières (échelon B1), tous les réservistes (échelon B2) rejoignent leurs unités. Après la défaite, certains témoignages insisteront sur les défaillances qui ont pu être observées lors de la mobilisation, afin d’expliquer a posteriori que l’outil militaire n’était pas prêt et que la défaite était donc inéluctable. Des erreurs d’affectations ou des retards d’équipement étaient inévitables au regard de la quantité d’hommes mobilisés. Elles sont restées assez isolées et la mobilisation de 1939 fut dans son ensemble une réussite.

La France mobilise 29 classes d’âge, la plus ancienne remontant à la classe 1909. Les soldats les plus âgés, ceux des classes 1909 à 1917 (qui représentent près de 40 % des mobilisés) ont déjà connu l’expérience du feu en 1914-1918. Les plus jeunes, les conscrits de la classe 1938, n’ont pas encore achevé leur instruction militaire. Au total, 4 564 000 ressortissants français sont mobilisés, dont 725 000 servent hors de métropole. Cela représente près du quart de la population masculine française.

Tous les mobilisés, après avoir reçu leur fascicule, passent par l’un des dépôts militaires (275 en métropole) où leur sont remis leur paquetage et leur affectation. Un mobilisé sur deux rejoint une unité combattante, les autres étant affectés dans des services administratifs, des unités de transports ou travaillant pour le compte de l’Intendance. A la date du 15 septembre, l’armée est à pied d’œuvre. La SNCF a remarquablement fonctionné, appliquant de façon parfaite tous les plans préparés en vue du jour J.

Le « bon état d’esprit » des appelés

 

Les scènes de déchirement qui se développent dans l’intimité des familles ou l’absence de grandes manifestations accompagnant les soldats vers le front comme celles qui avaient pu se développer en 1914 ne signifient en aucun cas que le pays entre dans la guerre « à reculons ». La plupart des témoignages et rapports illustrent le « bon état d’esprit » des appelés. Il existe même chez ceux qui ont reçu leur ordre de mobilisation la satisfaction que cette fois-ci, contrairement aux mobilisations précédentes, on sache au moins à quoi s’en tenir. « J’ai été mobilisé trois fois : en septembre 1938, en mars et août 1939. J’en ai marre, ça ne peut plus durer et je veux aller jusqu’au bout, je préfère que ça pète un bon coup et qu’après on soit tranquille » rapporte Jean-Paul Sartre. « On entendait dire fréquemment : ‘il faut tout de même en finir avec ce peuple, ça fait trois guerres qu’il nous déclare’ » observe le commissaire divisionnaire de Thizy dans le département du Rhône.

Maintenant que la guerre est officiellement déclarée, le pacifisme fait place à la détermination. Comme en 1914, les Français sont prêts à faire une nouvelle fois leur devoir : « ils prenaient la guerre comme une tâche à accomplir, une corvée dont ils s’acquittaient sans discussion parce qu’ils étaient citoyens français » observe l’écrivain américain Henry Miller à propos des paysans du Midi. Dans une lettre adressée à Roosevelt le 8 septembre 1939, l’ambassadeur américain Bullitt évoque le « self control » et le « courage tranquille » qu’il a pu observer chez les Français lors de l’entrée en guerre. La proportion des insoumis et déserteurs est marginale et l’on compte aussi peu de manquement aux obligations militaires que lors de la mobilisation en 1914, avec quelques 3000 cas de désertion et 700 d’insoumission, soit à peine 0,1 % des appelés.

Les combats de la « drôle de guerre »

Les combats ne sont pas totalement inexistants au cours de la « drôle de guerre », même s’ils ne prennent pas la forme de grande offensive. 1136 soldats de l’armée de terre, 256 marins et 42 aviateurs français meurent en service commandé entre septembre 1939 et mars 1940.

Sur terre, après la petite offensive de la Sarre destinée à tester les défenses allemandes en septembre, les principales opérations sont le fait des « corps francs ». Des commandos très mobiles et lourdement armés ont pour objectif de mener des actions ponctuelles afin d’effectuer des missions de renseignements, de s’emparer d’un poste avancé, de constituer éventuellement des prisonniers ennemis.

Dans le domaine aérien, 11 264 sorties sont effectuées du côté français entre septembre 1939 et avril 1940. 176 avions allemands sont abattus contre 57 du côté français et 82 du côté britannique.

Sur mer, si la Kriegsmarine ne dispose pas de moyens suffisants pour affronter directement la Royal Navy et la Marine française, les sous-marins allemands en revanche font des ravages. En janvier 1940, les Alliés ont perdu 755 000 tonnes de navires. A partir du début de l’année 1940, les actions allemandes s’essoufflent : les Alliés coulent 14 de leurs sous-marins, tandis que l’organisation des transports en convois protégés par des navires de guerre s’avère efficace pour empêcher les attaques. Des bâtiments français s’illustrent dans cette première bataille de l’Atlantique comme le torpilleur Sirocco, ou le bâtiment hydrographe Amiral Mouchez.

La crise de l’hiver

Le premier hiver de la guerre provoque une baisse du moral chez de nombreux soldats. L’état d’esprit n’est plus le même qu’au cours des premières semaines du conflit, lorsque dominait la volonté des appelés de faire leur devoir et d’en découdre avec l’ennemi. Les premiers signes de démobilisation et de mécontentement apparaissent, témoignant d’une « dépression d’hiver ». L’attente d’une offensive se fait de plus en plus pesante. Les communiqués militaires et leur traditionnel « rien à signaler » provoquent un effet démoralisateur. D’aucuns commencent à trouver cette guerre immobile absurde, se demandant ce qu’ils faisaient toujours au front : « qu’on nous renvoie chez nous, puisqu’on ne sert à rien. On reviendra quand il faudra » confie un soldat à Roland Dorgelès.

L’attente des soldats devient d’autant plus pénible que les conditions de vie s’aggravent. Dans les régions de l’Est, il gèle presque sans interruption de la mi-décembre à la fin février, avec des minima de -15° à -24°. Dans son édition du 13 janvier, le journal La Croix lance un appel à la prière pour les soldats souffrant du froid : « La neige a tout recouvert. Les petits postes, les camouflages de pièces d’artillerie, les villages, les routes, les sous-bois, tout est blanc […] Mais ne croyez pas que la neige au front soit gaie […] elle vient alourdir le poids des heures de ceux qui dans l’inactivité attendent la grande heure, celle où ils seront des guerriers  […] aussi, en ces heures rudes, songez à la misère de ceux qui mangent froid, qui guettent, qui servent. Priez pour les soldats qui offrent pour le salut du pays cette somme d’efforts, de privations, de souffrances ». La troupe souffre d’autant plus que l’Intendance semble avoir du mal à suivre pour la distribution d’équipements adaptés. A la date du 1er janvier 1940, le GQG avoue un déficit à combler de 700 000 paires de brodequins, 200 000 culottes, 650 000 couvertures, 150 000 toiles de tente. Avec près de 4 000 décès liés à des maladies, un pic de mortalité important touche les mobilisés qui n’étaient pas toujours préparés physiquement à une telle épreuve.

Remonter le moral du soldat

Cette « dépression » de l’hiver 1940 est toutefois bien identifiée par la hiérarchie militaire, qui s’efforce d’y répondre en adoptant des mesures destinées à lutter contre l’inactivité des combattants et à remonter leur moral. L’état-major encourage à partir de janvier 1940 le développement du sport aux armées, avec des leçons de culture physique quotidiennes ainsi que la constitution d’équipes sportives amenées à s’affronter dans le cadre de championnats. Dans un autre domaine, des « foyers du soldat » sont créés à partir de janvier 1940 dans de nombreuses unités, constituant des lieux de sociabilité et de distraction avec pour objectif de casser la monotonie de la vie quotidienne. En février 1940, 1 100 foyers fonctionnent dans la zone des armées.

A la suite de la création en novembre 1939 du « théâtre aux armées », de grandes tournées sont organisées, auxquelles participent les vedettes du moment. C’est à l’occasion de la « tournée d’hiver » de Maurice Chevalier auprès des unités basées dans le secteur de la ligne Maginot que sa chanson « D’excellents Français » devient le symbole de la « drôle de guerre ». Ray Ventura, adapte en français un classique de l’armée britannique, clamant que les Alliés « iront pendre leur linge sur la ligne Siegfried ». D’autres vedettes reçoivent un franc succès, notamment la danseuse Joséphine Baker, la chanteuse Mistinguett, l’actrice Danielle Darrieux ou l’acteur comique Fernandel, que Les Actualités cinématographiques se plaisent à montrer « en bidasse » mettre de la bonne humeur dans les unités où il est envoyé.

Un effort important est apporté au ravitaillement alimentaire. En réalité, la ration quotidienne aux armées est plutôt élevée, souvent supérieure à celle des civils à l’arrière car l’Intendance est prioritaires en matière d’approvisionnement. Avec 600 grammes de pain, 400 à 500 grammes de viande, 32 grammes de sucre, 32 grammes de café, 60 grammes de riz ou de légumes secs, 60 grammes de lard ou de graisse et 120 grammes de confitures, le soldat français apparait plutôt bien nourri, mieux en tout cas que le soldat allemand. Des distributions spéciales ont néanmoins lieu à certaines occasions, notamment pour les fêtes de fin d’année, lorsque les soldats reçoivent un « gamelin », gâteau vitaminé, éponyme du général. Le ravitaillement des soldats en vin constitue une priorité : depuis septembre 1939, la ration réglementaire était d’un demi-litre par jour. Au moment des fêtes de fin d’année, dans le cadre de l’opération intitulée « le vin chaud du soldat », des distributions gratuites sont organisées.

Déclenchée en avril 1940, la campagne de Norvège marque le début de l’affrontement direct entre les belligérants, même s’il s’agit d’une guerre périphérique. Elle met un terme à la période dite de la « drôle de guerre ». Aucun signe particulier ne semble alors présager de l’effondrement brutal de l’armée quelques semaines plus tard. Le Deuxième bureau constate dans ses rapports que la dépression d’hiver a pu être surmontée : « le moral sort de cette crise bonifiée en quelque sorte. Il n’est plus question nulle part d’armistice bâclé, de paix blanche. On sent bien que l’armée retrouvera, le moment venu, toute sa combativité et tout son élan ». La troupe se prépare à en découdre et renoue avec l’état d’esprit de septembre 1939, lorsque les mobilisés étaient apparus fermement décidés « à en finir » une bonne fois pour toute. Dans ces conditions, la défaite cuisante de mai-juin 1940 résulte bien avant tout de la supériorité technique de l’adversaire et des erreurs stratégiques du haut-commandement plutôt que d’un manque de combativité des soldats (en six semaines de combats, l’armée française déplorera d’ailleurs des pertes importantes, autour de 60 000 morts).

 

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