Un ancien président du Souvenir Français décoré par le Président de la République

19 novembre 2019

Ancien résistant, Jean Nallit fut  président du comité de Caluire-et-Cuire du Souvenir Français  pendant plus de 30 ans. 

Le 9 octobre, Jean Nallit a reçu les insignes de Grand-Croix de la Légion d’Honneur du Président Macron.

TRANSCRIPTION DU DISCOURS DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE LORS DE LA REMISE DE LA LÉGION D’HONNEUR À M. JEAN NALLIT

9 OCTOBRE 2019 – SEUL LE PRONONCÉ FAIT FOI

Des hommes, au fond, on peut dire que vous connaissez le meilleur et le pire. Fantassin du peuple de la nuit, vous avez connu les héros de la résistance et les bourreaux du nazisme, les contempteurs de PÉTAIN et les suppôts d’HITLER, vous avez été un compagnon de l’ombre de Jean MOULIN et un martyr de Klaus BARBIE. Vous avez vécu les réseaux de la dignité, les camps de l’enfer, le silence des suppliciés et les cris des SS. Je crois que c’est, au fond, seulement parce que vous avez côtoyé de près le meilleur et parce que le meilleur vivait en vous que vous avez, au fond, pu soutenir le pire, y survivre et en revenir. Car qui peut se relever de ce que vous avez vécu ? Il n’y a pas d’école de l’héroïsme mais il y a bien des écoles de la lucidité. Votre père, grand invalide de la Première guerre mondiale, était au cœur même de votre famille l’incarnation des sacrifices immenses que peut exiger la défense d’une nation, de sa liberté et de ses valeurs. Il y eut aussi la lecture du Progrès que vos parents recevaient quotidiennement et qui vous montrait jour après jour les ailes noires du nazisme se déployer sur l’Allemagne, la Tchécoslovaquie, l’Autriche et c’est ainsi que, très jeune encore, vous avez mûri la résolution de ne jamais accepté de vivre dans leur ombre. Il y eut encore ce professeur de l’Ecole des métiers de la métallurgie où vous avez été formé qui vous alertait sur les risques que le fascisme faisait peser sur l’humanité et qui vous exhortait à réagir. C’est cette école de la lucidité dont on peut dire durant ces années que vous l’avez faite. 

Alors quand la guerre a éclaté, que votre école a fermé – tous les professeurs étant mobilisés – vous ne faisiez pas partie des tièdes, si je puis dire. Vous brûliez plutôt d’aller vous battre mais, mineur, il vous fallait l’autorisation de votre père et il vous la refusa considérant que son invalidité était un tribut déjà assez lourd versé à notre pays. Mais rien ni personne n’a pu vous empêcher de tout faire, de tout donner à votre tour pour défendre l’essentiel. Vint la débâcle et Vichy, vous aviez à peine 17 ans, vous aviez encore des traits d’enfant, une voix d’adolescent mais déjà la force d’âme des plus grands et votre révolte intérieure se sentait, se voyait si bien que plusieurs de vos camarades de la centrale thermique de la Compagnie du gaz où vous travailliez alors comme tourneur-ajusteur vous invitèrent à prendre part à leur combat secret. C’est là, à l’usine, que vous avez noué, parmi les militants CGT et CFDT, vos premiers contacts avec la résistance. Début 1943 vous refusez tout net d’entrer aux Chantiers de jeunesse, organisation paramilitaire vichyste, et vous basculez dans la clandestinité. Vous rejoignez le Réseau Charette, du nom de ce général vendéen révolté mené par le neveu de DE GAULLE. A une recrue si jeune, on confia d’abord des missions de distribution, des tracts et des journaux. Mais votre dévouement et votre courage ont vite rappelé que la valeur n’attend pas le nombre des années et vous fûtes bientôt nommé assistant du responsable régional de la fabrication des faux papiers destinés à l’évasion des prisonniers de guerre français. Les faux papiers, je crois qu’on peut dire que ce fut votre spécialité. 

Au milieu des renoncements, des compromissions et des lâchetés un formidable élan souterrain s’est alors mis en place. Des familles entières se sont engagées et c’était le cas dans votre famille, chez les NALLIT. Votre mère était secrétaire du Réseau Charette, votre sœur agent de liaison, peu à peu vous avez bien fini par convaincre tout le monde. Les mouvements résistants s’entraidaient, vos échanges avec l’armée juive vous permettaient d’anticiper les rafles, les mandats d’arrêt de la Gestapo, des héros se croisaient, anonymes. Vous avez, je l’ai évoqué, rencontré Jean MOULIN plusieurs fois sans même savoir son nom. Des employés de mairie vous fournissaient des listes de noms utilisables et crédibles et les faux que vous fabriquiez chez vous étaient envoyés dans les camps de prisonniers de guerre dissimulés dans des colis. Ce ne sont pas moins de 30 000 faux papiers que vous avez contribués à fabriquer en trois ans, au moins 300 pour des évasions juives mais des milliers pour protéger des femmes et des hommes et permettre à tant de résistants de faire leur œuvre. Vos faux étaient d’une telle qualité, je le dis dans cette maison, que beaucoup ne furent jamais découverts même après-guerre. C’était de véritables boucliers que vous forgiez pour les autres à force de courage. Faussaire magnifique dans un régime qui était une contrefaçon odieuse de la République française, vos actions ne se limitaient toutefois pas à ces falsifications salvatrices. GRATIEN, puisque tel était votre nom de résistant, fit aussi sauter quinze trains de permissionnaires, surveillait les mouvements des péniches qui transportaient des pièces de sous-marins, cachait des clandestins dans les maquis lyonnais en vue du débarquement et de la reprise des combats. En mars 1944 l’étau de la Gestapo se fit plus menaçant mais l’imminence d’un débarquement se précisait de jour en jour et il flottait dans les mouvements de résistance comme déjà un air de victoire, un peu la vôtre aussi. Et c’est hélas comme beaucoup sur cette dernière ligne droite, alors que vous accomplissez une ultime mission de livraison de faux ordres de démobilisation à un ami, que vous êtes tombé dans une embuscade allemande. Dans une abnégation totale vous passiez votre vie à assurer la sécurité des autres au mépris de la vôtre préparant à longueur de journée des fausses identités, des fausses adresses. Vous ne vous étiez pas protégé vous. On trouva à votre domicile une machine à écrire, des papiers vierges et des tampons qui vous accusaient. Commencèrent alors d’épouvantables séances de torture dans les caves de la Gestapo, dans les sous-sols de l’Ecole de Santé des Armées de Lyon, là même où l’année précédente Jean MOULIN fut supplicié avec acharnement pendant des jours et des jours. Sous les gifles, les coups de cravache, la torture de la baignoire, il vous fallait tenir, tenir pour ne pas livrer à la mort plus de 40 contacts qui étaient les vôtres. Et vous avez tenu. Vous êtes resté mutique et vous avez fini par lasser l’acharnement des hommes de Klaus BARBIE. Grâce à votre silence héroïque aucun membre de votre réseau n’a été inquiété. Mais à quel prix, à quel prix de sang ? Vos plaies étaient si profondes que pendant près de 6 mois vous n’avez pu vous asseoir et ce fut une nouvelle preuve, la première grande épreuve de cette force d’âme presque surhumaine dont les mois suivants sans doute encore davantage ont témoigné. 

Vous passez ensuite de la prison au camp de transit de Royallieu à Compiègne. Puis un matin vous êtes poussé vers la gare sous la menace des armes, on vous entasse à 120 par wagon dans un train de marchandises cadenassé de l’extérieur avec un petit tonneau de 30 litres d’eau qui se renverse immédiatement. Quatre jours, quatre nuits asphyxiantes, pestilentielles, passent sans manger ni boire dans cette moiteur gémissante où la folie rampe. Au matin du cinquième jour dix personnes sont mortes et la porte du wagon s’ouvre dans les aboiements des chiens, les cris des SS sur une plaine hérissée de baraquements barbelés. C’était Buchenwald. Malgré le printemps, le sol est plein de neige encore et vous êtes intégralement nus. Hébété, hagard, vous titubez, la raison défaille. Elle revient une fois encore pour sauver l’un de vos compagnons qui, pris par la folie, se mit à entonner La Marseillaise et vous le bâillonnez. Vous êtes empoigné, rasé, désinfecté, habillé de vêtements rayés, immatriculé. Vous n’êtes plus Jean NALLIT vous êtes le numéro 49 839. On a nié votre nom, votre apparence humaine, votre dignité, vos besoins élémentaires, votre espace vital comme tant d’autres durant cette période. Vous dormiez à deux sur une couchette de planche dans les lits superposés du bloc 48 sans paillasse, dévorés par les poux, par la faim. Votre sommeil y était haché par les flux inopinés des capos, vous étiez levé à 4h du matin pour des heures d’appel, armes et projecteurs de mirador braqués sur vous. Alors que vous cassiez des pierres, vous fabriquiez des pièces d’avion en usine 12h par jour. Vous n’aviez pour toute la journée qu’un café fait d’orge grillé, une tranche de pain, une soupe claire de rutabaga. En avril 1945, fuyant devant la double avancée russe et américaine, les SS embarquent votre commando dans une longue marche pour vous y noyer. Ce cortège macabre dont les bottes des soldats nazis battaient la mesure se clairsemait à vue d’œil. Vous ne mangiez plus alors que des rutabagas crus, et à la faim tenaillante s’ajoutaient le froid, la fatigue, le désespoir, les hommes tombés les uns après les autres. Et comme s’il eut fallu que vous buviez le calice jusqu’à la lie, ce n’est que le 8 mai 1945, le 8 mai, le jour même de la proclamation de la victoire des Alliés et de la fin de la guerre, après douze mois de camp, après 900 kilomètres de marche, que trois américains en Jeep vinrent sonner la libération des quelques centaines de survivants faméliques en haillons qui étaient parvenus jusqu’aux environs de Lübeck, tout près de leur destination finale. Votre calvaire s’achevait enfin. 

Sur les 5 000 prisonniers enrôlés dans cette funeste traversée, 500 survécurent. Vous y avez atteint les dernières limites de la résistance vitale, ou plutôt vous les avez repoussées. Le plus dur, avez-vous dit, était d’être en fin de colonne, parce que l’herbe du bord des chemins était déjà mangée. Vous avez donc été, durant ces années, un résistant dans tous les sens du terme. Vous avez résisté au défaitisme, au nazisme, à la collaboration mais aussi à toutes les épreuves que la Gestapo et les SS vous ont fait subir depuis votre arrestation à Lyon, en mars 1944, les séances de torture, les incarcérations, le camp de Buchenwald, les travaux forcés, cette marche de la mort. À l’évidence, vous avez su puiser en vous des réserves hors normes de vie et d’espoir qui vous ont permis de surmonter la douleur et l’épuisement, la dénutrition et la maladie, l’effroi et la désolation. Et si j’ai voulu ici rappeler, en vous décorant aujourd’hui, ces détails, ce n’est pas par goût du sordide, c’est par souci de la vérité, et c’est pour que chacun puisse mesurer le quotidien et le détail de ce que vous avez non pas subi mais ce à quoi vous avez résisté. C’est pour que chacun mesure la force d’âme qu’il faut, mais dont un Français est capable quand il décide de se battre pour son pays et pour la liberté. Quand les portes de l’enfer ont finalement cédé, elles ont laissé échapper un squelette chancelant. Votre propre mère n’a pas reconnu son fils. Vous aviez 22 ans et vous pesiez 38 kilos. Survivre, cela impliquait de vous reconstruire physiquement, moralement, socialement. La Jeep américaine du 8 mai 1945 avait banni à jamais la faim et l’effroi mais pas encore tout à fait la souffrance. Comment aurait-il pu en être autrement, lorsqu’on est allé, comme vous, Monsieur, jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au fond de l’horreur et que tant d’autres ne voulaient pas voir ? 

Revenu au monde de la vie, il a fallu vous réintégrer dans une société qui avait continué à vivre sans vous. Dans votre usine du Rhône, vos collègues étaient montés en grade et regardaient de haut ce nouveau venu qui demandait une place, incapable, vous ont-ils dit alors. Et votre existence même dérangeait, comme tant de ces héros de l’ombre pour qui revenir à la vie normale n’était plus possible. Vous étiez le spectre d’un passé qu’on ne voulait plus voir, les uns pour des raisons coupables et beaucoup tout simplement parce que la région lyonnaise avait été libérée en septembre 1944, depuis un an déjà, et chacun essayait d’oublier. Et voilà que le retour des rescapés à l’été puis à l’automne 1945 hurlait à la société ce qu’elle taisait soigneusement depuis plus d’un an. Ce passé-là ne passait pas. Alors cela allait devenir votre nouveau combat, vous faire le passeur de ce passé, le dire, le raconter, le faire connaître et reconnaître, ne pas vous taire, pas tant pour vous, là encore, que pour tous ces visages disparus, ces frères d’armes qui étaient tombés. Mais avant de repartir au combat, vous avez eu la chance de trouver sur le sentier escarpé et sinueux de votre reconstruction le chemin de la joie, du bonheur. Gilberte FLORIN, issue elle aussi d’une famille de résistants, vous a aidé à retrouver le goût de la vie. En 1948, vous épousez cette femme, qui est de la même trempe que vous, elle qui a passé ses années d’adolescence à résister aux côtés de son père, à aider la Croix-Rouge, à soutenir les grands brûlés de la guerre et, au fond, comme deux héros faits l’un pour l’autre, vous avez l’an dernier célébré vos noces de platine, 70 ans de mariage. Aux visages chers qui vous entourent ce soir, ceux de vos enfants, Marie-Claude et Jean-Loup, de vos petits-enfants Laurent et Corentin, de votre arrière-petit-fils Killian, s’ajoutent tous ceux des gens auxquels vous avez apporté tant et tant, car vous êtes, je le disais, devenu un passeur de notre histoire. 

Parallèlement à votre carrière de contremaître en transport gaz à GDF en charge de l’exploitation des canalisations de l’entreprise, vous avez trouvé l’énergie de créer, de présider le Souvenir français de Caluire-et-Cuire, la ville où vous vivez et dont vous êtes, si je puis dire ainsi, une figure tutélaire. Particulièrement attentif à la transmission auprès des jeunes générations, vous avez aussi, avec votre épouse, contribué à créer à Lyon le concours de la Résistance et de la déportation, concours qui irrigua ensuite ce qui, dans notre pays, se diffusa partout. Ce concours historique désormais national propose chaque année, à 50 000 lycéens volontaires, un sujet de dissertation sur la résistance française, et non seulement il maintient vivace la passion de l’étude de cette période, il suscite des vocations de chercheurs, mais il contribue à entretenir ou rallumer la flamme de l’esprit républicain. J’ai tant et tant d’adolescents qui pensaient qu’elle n’était pas faite pour eux, que ces destins n’étaient pas écrits pour eux, et par vos exemples, par ce concours, c’est le contraire qui leur est dit, appris, et qui est réveillé. Vous vous êtes rendus, chaque jeudi, au Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, aux différents musées et mémoriaux, pour témoigner devant les enfants des écoles. Ils en ressortaient toujours plus pensifs et plus graves d’avoir entendu raconter l’histoire de la bouche de celui qui l’avait vécue, étonnés sans doute aussi de découvrir tant d’héroïsme derrière tant d’humilité. 130 000 d’entre eux vous ont déjà entendu parler. Vous êtes devenu le colporteur de l’héroïsme, et cette œuvre est immense pour la République. Et quand vous achevez votre témoignage, chacun ne peut s’empêcher d’applaudir. Votre parole traverse les âges, elle traverse aussi les océans. 18 étudiants de Miami sont venus l’an dernier pour écouter votre témoignage et pour que celui-ci vous survive. Vous avez également, en 2003, publié vos mémoires. Si vous êtes ainsi animé par cette nécessité vitale de transmettre, c’est que vous savez que rien n’est jamais révolu. Vous comparez parfois notre société ébranlée par des velléités de repli à celle des années 1930, guettée par la tentation de la haine et de la violence. Il m’est arrivé de partager cette comparaison. En sentinelle vigilante, vous avez, sans relâche, monté la garde autour de nos valeurs républicaines pour que jamais personne ne revive ce que vous avez vécu. C’est pour tout cela qu’après avoir été médaillé de la Résistance en 1947, vous avez reçu, en 1992, le titre de Juste parmi les nations, et que vous recevez ce soir la plus haute distinction de la République française, car en fabriquant des fausses identités, vous avez contribué à maintenir l’identité profonde d’un pays qui vacillait. 

Dans les bois du maquis lyonnais, vous avez semé l’avenir, fait germer la libération. Votre silence dans les caves de la Gestapo a sauvé les vies de vos frères de résistance. Vous avez cru en la dignité humaine jusque dans les camps de l’enfer. En mai 1945, quand la marche vers la mort a cessé, vous l’avez changée en marche vers la vie. Chacun de vos pas, sur les cendres de l’Europe détruite, a été un pas vers la reconstruction, la vôtre, celle du monde en lequel vous n’avez cessé de croire. Et par votre préoccupation de transmettre, vous n’avez jamais quitté ce rôle d’agent de liaison que vous avez endossé à 18 ans, agent de liaison du peuple français pour lui-même et parfois malgré lui, de la République française avec ses propres valeurs, du peuple français et de la République avec sa propre histoire. 

Aujourd’hui, cher Jean NALLIT, la République française vous rend honneur parce que vous avez contribué à sauver le sien et n’avez jamais cessé. Elle sait tout ce qu’elle vous doit, et vous exprime sa plus haute reconnaissance en vous élevant à la plus haute de ses dignités. C’est pourquoi, Monsieur Jean NALLIT, au nom de la République française, nous vous élevons à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur.

A cette occasion, nous célébrons son action pour la France ainsi que pour notre association, en republiant son interview réalisé avec nos équipes en novembre 2016 :

1) Décrivez-nous votre parcours de Résistant.

Très tôt, je m’inquiète de la montée du nazisme, avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir. J’ai 12 ans, je suis influencé, peut-être par mon père, grand invalide de guerre. Mes parents sont abonnés au journal Le Progrès qui mentionne les exactions du régime qui s’instaure : l’invasion de la Tchécoslovaquie, de l’annexion de l’Autriche, l’intervention de l’Allemagne et de l’Italie contre la République espagnole. Tous ces évènements me portent à résister, si ce régime vient chez nous.

En juin 1940, c’est la débâcle de l’Armée Française et, sur le conseil de mes parents, je pars de Lyon, à bicyclette, pour éviter d’être présent lors de l’arrivée de l’armée allemande. Lorsque je quitte la ville, les dépôts de carburants du port Edouard Herriot sont en feu.

Je reprends le travail à la centrale électrique et retrouve les anciens ouvriers « affectés spéciaux » qui sont déjà engagés dans la Résistance. Mon comportement et mes réactions face à l’occupation et au gouvernement de Vichy sont observés par ces camarades de travail et un jour de 1941, un de ceux-ci qui appartient à la Résistance se dévoile et me demande si je veux les aider : ma réponse est affirmative et immédiate. Je rentre ainsi dans la Résistance ouvrière et, par la suite, dans le Réseau « Charrette », Réseau créé par le neveu du Général de Gaulle. Je deviens adjoint au responsable du service identité et impression pour la région lyonnaise.

Ces activités me valent mon arrestation, la torture et la déportation à Buchenwald.

2) Vous êtes aujourd’hui un exceptionnel « Transmetteur de mémoire » auprès des jeunes générations, comment êtes-vous reçu ?

Je transmets la mémoire depuis très longtemps, parle aux élèves des collèges et lycées et j’interviens au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation à Lyon et au Mémorial de Montluc dans le cadre des échanges scolaires. J’interviens également devant des élèves étrangers : anglais, allemands, finlandais, suédois, suisses, italiens, espagnols. Je parle aussi sur les bateaux de tourisme américains qui descendent la Saône et le Rhône.

Je suis bien accueilli, chaque intervention se termine par des applaudissements : c’est un grand réconfort et un encouragement. J’ai témoigné devant plus de 100 000 élèves !

3) Depuis quand présidez-vous le comité du Souvenir Français de Caluire ? Pourquoi vous êtes engagé dans notre association ?

A la demande du Colonel Béret, délégué général de l’époque, nous avons créé, mon épouse et moi, le comité de l’association Le Souvenir Français de Caluire-et-Cuire en 1982. Nous avons obtenu un « Espace du Souvenir Français » devant le monument aux Morts, place Gouailhardou. Notre comité est toujours dynamique. Il s’impose en effet dans cette commune de Caluire tant marquée par l’arrestation de Jean Moulin.

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Des hommes, au fond, on peut dire que vous connaissez le meilleur et le pire. Fantassin du peuple de la nuit, vous avez connu les héros de la résistance et les bourreaux du nazisme, les contempteurs de PÉTAIN et les suppôts d’HITLER, vous avez été un compagnon de l’ombre de Jean MOULIN et un martyr de Klaus BARBIE. Vous avez vécu les réseaux de la dignité, les camps de l’enfer, le silence des suppliciés et les cris des SS. Je crois que c’est, au fond, seulement parce que vous avez côtoyé de près le meilleur et parce que le meilleur vivait en vous que vous avez, au fond, pu soutenir le pire, y survivre et en revenir. Car qui peut se relever de ce que vous avez vécu ? Il n’y a pas d’école de l’héroïsme mais il y a bien des écoles de la lucidité. Votre père, grand invalide de la Première guerre mondiale, était au cœur même de votre famille l’incarnation des sacrifices immenses que peut exiger la défense d’une nation, de sa liberté et de ses valeurs. Il y eut aussi la lecture du Progrès que vos parents recevaient quotidiennement et qui vous montrait jour après jour les ailes noires du nazisme se déployer sur l’Allemagne, la Tchécoslovaquie, l’Autriche et c’est ainsi que, très jeune encore, vous avez mûri la résolution de ne jamais accepté de vivre dans leur ombre. Il y eut encore ce professeur de l’Ecole des métiers de la métallurgie où vous avez été formé qui vous alertait sur les risques que le fascisme faisait peser sur l’humanité et qui vous exhortait à réagir. C’est cette école de la lucidité dont on peut dire durant ces années que vous l’avez faite. 

Alors quand la guerre a éclaté, que votre école a fermé – tous les professeurs étant mobilisés – vous ne faisiez pas partie des tièdes, si je puis dire. Vous brûliez plutôt d’aller vous battre mais, mineur, il vous fallait l’autorisation de votre père et il vous la refusa considérant que son invalidité était un tribut déjà assez lourd versé à notre pays. Mais rien ni personne n’a pu vous empêcher de tout faire, de tout donner à votre tour pour défendre l’essentiel. Vint la débâcle et Vichy, vous aviez à peine 17 ans, vous aviez encore des traits d’enfant, une voix d’adolescent mais déjà la force d’âme des plus grands et votre révolte intérieure se sentait, se voyait si bien que plusieurs de vos camarades de la centrale thermique de la Compagnie du gaz où vous travailliez alors comme tourneur-ajusteur vous invitèrent à prendre part à leur combat secret. C’est là, à l’usine, que vous avez noué, parmi les militants CGT et CFDT, vos premiers contacts avec la résistance. Début 1943 vous refusez tout net d’entrer aux Chantiers de jeunesse, organisation paramilitaire vichyste, et vous basculez dans la clandestinité. Vous rejoignez le Réseau Charette, du nom de ce général vendéen révolté mené par le neveu de DE GAULLE. A une recrue si jeune, on confia d’abord des missions de distribution, des tracts et des journaux. Mais votre dévouement et votre courage ont vite rappelé que la valeur n’attend pas le nombre des années et vous fûtes bientôt nommé assistant du responsable régional de la fabrication des faux papiers destinés à l’évasion des prisonniers de guerre français. Les faux papiers, je crois qu’on peut dire que ce fut votre spécialité. 

Au milieu des renoncements, des compromissions et des lâchetés un formidable élan souterrain s’est alors mis en place. Des familles entières se sont engagées et c’était le cas dans votre famille, chez les NALLIT. Votre mère était secrétaire du Réseau Charette, votre sœur agent de liaison, peu à peu vous avez bien fini par convaincre tout le monde. Les mouvements résistants s’entraidaient, vos échanges avec l’armée juive vous permettaient d’anticiper les rafles, les mandats d’arrêt de la Gestapo, des héros se croisaient, anonymes. Vous avez, je l’ai évoqué, rencontré Jean MOULIN plusieurs fois sans même savoir son nom. Des employés de mairie vous fournissaient des listes de noms utilisables et crédibles et les faux que vous fabriquiez chez vous étaient envoyés dans les camps de prisonniers de guerre dissimulés dans des colis. Ce ne sont pas moins de 30 000 faux papiers que vous avez contribués à fabriquer en trois ans, au moins 300 pour des évasions juives mais des milliers pour protéger des femmes et des hommes et permettre à tant de résistants de faire leur œuvre. Vos faux étaient d’une telle qualité, je le dis dans cette maison, que beaucoup ne furent jamais découverts même après-guerre. C’était de véritables boucliers que vous forgiez pour les autres à force de courage. Faussaire magnifique dans un régime qui était une contrefaçon odieuse de la République française, vos actions ne se limitaient toutefois pas à ces falsifications salvatrices. GRATIEN, puisque tel était votre nom de résistant, fit aussi sauter quinze trains de permissionnaires, surveillait les mouvements des péniches qui transportaient des pièces de sous-marins, cachait des clandestins dans les maquis lyonnais en vue du débarquement et de la reprise des combats. En mars 1944 l’étau de la Gestapo se fit plus menaçant mais l’imminence d’un débarquement se précisait de jour en jour et il flottait dans les mouvements de résistance comme déjà un air de victoire, un peu la vôtre aussi. Et c’est hélas comme beaucoup sur cette dernière ligne droite, alors que vous accomplissez une ultime mission de livraison de faux ordres de démobilisation à un ami, que vous êtes tombé dans une embuscade allemande. Dans une abnégation totale vous passiez votre vie à assurer la sécurité des autres au mépris de la vôtre préparant à longueur de journée des fausses identités, des fausses adresses. Vous ne vous étiez pas protégé vous. On trouva à votre domicile une machine à écrire, des papiers vierges et des tampons qui vous accusaient. Commencèrent alors d’épouvantables séances de torture dans les caves de la Gestapo, dans les sous-sols de l’Ecole de Santé des Armées de Lyon, là même où l’année précédente Jean MOULIN fut supplicié avec acharnement pendant des jours et des jours. Sous les gifles, les coups de cravache, la torture de la baignoire, il vous fallait tenir, tenir pour ne pas livrer à la mort plus de 40 contacts qui étaient les vôtres. Et vous avez tenu. Vous êtes resté mutique et vous avez fini par lasser l’acharnement des hommes de Klaus BARBIE. Grâce à votre silence héroïque aucun membre de votre réseau n’a été inquiété. Mais à quel prix, à quel prix de sang ? Vos plaies étaient si profondes que pendant près de 6 mois vous n’avez pu vous asseoir et ce fut une nouvelle preuve, la première grande épreuve de cette force d’âme presque surhumaine dont les mois suivants sans doute encore davantage ont témoigné. 

Vous passez ensuite de la prison au camp de transit de Royallieu à Compiègne. Puis un matin vous êtes poussé vers la gare sous la menace des armes, on vous entasse à 120 par wagon dans un train de marchandises cadenassé de l’extérieur avec un petit tonneau de 30 litres d’eau qui se renverse immédiatement. Quatre jours, quatre nuits asphyxiantes, pestilentielles, passent sans manger ni boire dans cette moiteur gémissante où la folie rampe. Au matin du cinquième jour dix personnes sont mortes et la porte du wagon s’ouvre dans les aboiements des chiens, les cris des SS sur une plaine hérissée de baraquements barbelés. C’était Buchenwald. Malgré le printemps, le sol est plein de neige encore et vous êtes intégralement nus. Hébété, hagard, vous titubez, la raison défaille. Elle revient une fois encore pour sauver l’un de vos compagnons qui, pris par la folie, se mit à entonner La Marseillaise et vous le bâillonnez. Vous êtes empoigné, rasé, désinfecté, habillé de vêtements rayés, immatriculé. Vous n’êtes plus Jean NALLIT vous êtes le numéro 49 839. On a nié votre nom, votre apparence humaine, votre dignité, vos besoins élémentaires, votre espace vital comme tant d’autres durant cette période. Vous dormiez à deux sur une couchette de planche dans les lits superposés du bloc 48 sans paillasse, dévorés par les poux, par la faim. Votre sommeil y était haché par les flux inopinés des capos, vous étiez levé à 4h du matin pour des heures d’appel, armes et projecteurs de mirador braqués sur vous. Alors que vous cassiez des pierres, vous fabriquiez des pièces d’avion en usine 12h par jour. Vous n’aviez pour toute la journée qu’un café fait d’orge grillé, une tranche de pain, une soupe claire de rutabaga. En avril 1945, fuyant devant la double avancée russe et américaine, les SS embarquent votre commando dans une longue marche pour vous y noyer. Ce cortège macabre dont les bottes des soldats nazis battaient la mesure se clairsemait à vue d’œil. Vous ne mangiez plus alors que des rutabagas crus, et à la faim tenaillante s’ajoutaient le froid, la fatigue, le désespoir, les hommes tombés les uns après les autres. Et comme s’il eut fallu que vous buviez le calice jusqu’à la lie, ce n’est que le 8 mai 1945, le 8 mai, le jour même de la proclamation de la victoire des Alliés et de la fin de la guerre, après douze mois de camp, après 900 kilomètres de marche, que trois américains en Jeep vinrent sonner la libération des quelques centaines de survivants faméliques en haillons qui étaient parvenus jusqu’aux environs de Lübeck, tout près de leur destination finale. Votre calvaire s’achevait enfin. 

Sur les 5 000 prisonniers enrôlés dans cette funeste traversée, 500 survécurent. Vous y avez atteint les dernières limites de la résistance vitale, ou plutôt vous les avez repoussées. Le plus dur, avez-vous dit, était d’être en fin de colonne, parce que l’herbe du bord des chemins était déjà mangée. Vous avez donc été, durant ces années, un résistant dans tous les sens du terme. Vous avez résisté au défaitisme, au nazisme, à la collaboration mais aussi à toutes les épreuves que la Gestapo et les SS vous ont fait subir depuis votre arrestation à Lyon, en mars 1944, les séances de torture, les incarcérations, le camp de Buchenwald, les travaux forcés, cette marche de la mort. À l’évidence, vous avez su puiser en vous des réserves hors normes de vie et d’espoir qui vous ont permis de surmonter la douleur et l’épuisement, la dénutrition et la maladie, l’effroi et la désolation. Et si j’ai voulu ici rappeler, en vous décorant aujourd’hui, ces détails, ce n’est pas par goût du sordide, c’est par souci de la vérité, et c’est pour que chacun puisse mesurer le quotidien et le détail de ce que vous avez non pas subi mais ce à quoi vous avez résisté. C’est pour que chacun mesure la force d’âme qu’il faut, mais dont un Français est capable quand il décide de se battre pour son pays et pour la liberté. Quand les portes de l’enfer ont finalement cédé, elles ont laissé échapper un squelette chancelant. Votre propre mère n’a pas reconnu son fils. Vous aviez 22 ans et vous pesiez 38 kilos. Survivre, cela impliquait de vous reconstruire physiquement, moralement, socialement. La Jeep américaine du 8 mai 1945 avait banni à jamais la faim et l’effroi mais pas encore tout à fait la souffrance. Comment aurait-il pu en être autrement, lorsqu’on est allé, comme vous, Monsieur, jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au fond de l’horreur et que tant d’autres ne voulaient pas voir ? 

Revenu au monde de la vie, il a fallu vous réintégrer dans une société qui avait continué à vivre sans vous. Dans votre usine du Rhône, vos collègues étaient montés en grade et regardaient de haut ce nouveau venu qui demandait une place, incapable, vous ont-ils dit alors. Et votre existence même dérangeait, comme tant de ces héros de l’ombre pour qui revenir à la vie normale n’était plus possible. Vous étiez le spectre d’un passé qu’on ne voulait plus voir, les uns pour des raisons coupables et beaucoup tout simplement parce que la région lyonnaise avait été libérée en septembre 1944, depuis un an déjà, et chacun essayait d’oublier. Et voilà que le retour des rescapés à l’été puis à l’automne 1945 hurlait à la société ce qu’elle taisait soigneusement depuis plus d’un an. Ce passé-là ne passait pas. Alors cela allait devenir votre nouveau combat, vous faire le passeur de ce passé, le dire, le raconter, le faire connaître et reconnaître, ne pas vous taire, pas tant pour vous, là encore, que pour tous ces visages disparus, ces frères d’armes qui étaient tombés. Mais avant de repartir au combat, vous avez eu la chance de trouver sur le sentier escarpé et sinueux de votre reconstruction le chemin de la joie, du bonheur. Gilberte FLORIN, issue elle aussi d’une famille de résistants, vous a aidé à retrouver le goût de la vie. En 1948, vous épousez cette femme, qui est de la même trempe que vous, elle qui a passé ses années d’adolescence à résister aux côtés de son père, à aider la Croix-Rouge, à soutenir les grands brûlés de la guerre et, au fond, comme deux héros faits l’un pour l’autre, vous avez l’an dernier célébré vos noces de platine, 70 ans de mariage. Aux visages chers qui vous entourent ce soir, ceux de vos enfants, Marie-Claude et Jean-Loup, de vos petits-enfants Laurent et Corentin, de votre arrière-petit-fils Killian, s’ajoutent tous ceux des gens auxquels vous avez apporté tant et tant, car vous êtes, je le disais, devenu un passeur de notre histoire. 

Parallèlement à votre carrière de contremaître en transport gaz à GDF en charge de l’exploitation des canalisations de l’entreprise, vous avez trouvé l’énergie de créer, de présider le Souvenir français de Caluire-et-Cuire, la ville où vous vivez et dont vous êtes, si je puis dire ainsi, une figure tutélaire. Particulièrement attentif à la transmission auprès des jeunes générations, vous avez aussi, avec votre épouse, contribué à créer à Lyon le concours de la Résistance et de la déportation, concours qui irrigua ensuite ce qui, dans notre pays, se diffusa partout. Ce concours historique désormais national propose chaque année, à 50 000 lycéens volontaires, un sujet de dissertation sur la résistance française, et non seulement il maintient vivace la passion de l’étude de cette période, il suscite des vocations de chercheurs, mais il contribue à entretenir ou rallumer la flamme de l’esprit républicain. J’ai tant et tant d’adolescents qui pensaient qu’elle n’était pas faite pour eux, que ces destins n’étaient pas écrits pour eux, et par vos exemples, par ce concours, c’est le contraire qui leur est dit, appris, et qui est réveillé. Vous vous êtes rendus, chaque jeudi, au Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, aux différents musées et mémoriaux, pour témoigner devant les enfants des écoles. Ils en ressortaient toujours plus pensifs et plus graves d’avoir entendu raconter l’histoire de la bouche de celui qui l’avait vécue, étonnés sans doute aussi de découvrir tant d’héroïsme derrière tant d’humilité. 130 000 d’entre eux vous ont déjà entendu parler. Vous êtes devenu le colporteur de l’héroïsme, et cette œuvre est immense pour la République. Et quand vous achevez votre témoignage, chacun ne peut s’empêcher d’applaudir. Votre parole traverse les âges, elle traverse aussi les océans. 18 étudiants de Miami sont venus l’an dernier pour écouter votre témoignage et pour que celui-ci vous survive. Vous avez également, en 2003, publié vos mémoires. Si vous êtes ainsi animé par cette nécessité vitale de transmettre, c’est que vous savez que rien n’est jamais révolu. Vous comparez parfois notre société ébranlée par des velléités de repli à celle des années 1930, guettée par la tentation de la haine et de la violence. Il m’est arrivé de partager cette comparaison. En sentinelle vigilante, vous avez, sans relâche, monté la garde autour de nos valeurs républicaines pour que jamais personne ne revive ce que vous avez vécu. C’est pour tout cela qu’après avoir été médaillé de la Résistance en 1947, vous avez reçu, en 1992, le titre de Juste parmi les nations, et que vous recevez ce soir la plus haute distinction de la République française, car en fabriquant des fausses identités, vous avez contribué à maintenir l’identité profonde d’un pays qui vacillait. 

Dans les bois du maquis lyonnais, vous avez semé l’avenir, fait germer la libération. Votre silence dans les caves de la Gestapo a sauvé les vies de vos frères de résistance. Vous avez cru en la dignité humaine jusque dans les camps de l’enfer. En mai 1945, quand la marche vers la mort a cessé, vous l’avez changée en marche vers la vie. Chacun de vos pas, sur les cendres de l’Europe détruite, a été un pas vers la reconstruction, la vôtre, celle du monde en lequel vous n’avez cessé de croire. Et par votre préoccupation de transmettre, vous n’avez jamais quitté ce rôle d’agent de liaison que vous avez endossé à 18 ans, agent de liaison du peuple français pour lui-même et parfois malgré lui, de la République française avec ses propres valeurs, du peuple français et de la République avec sa propre histoire. 

Aujourd’hui, cher Jean NALLIT, la République française vous rend honneur parce que vous avez contribué à sauver le sien et n’avez jamais cessé. Elle sait tout ce qu’elle vous doit, et vous exprime sa plus haute reconnaissance en vous élevant à la plus haute de ses dignités. C’est pourquoi, Monsieur Jean NALLIT, au nom de la République française, nous vous élevons à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur.

A cette occasion, nous célébrons son action pour la France ainsi que pour notre association, en republiant son interview réalisé avec nos équipes en novembre 2016 :

1) Décrivez-nous votre parcours de Résistant.

Très tôt, je m’inquiète de la montée du nazisme, avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir. J’ai 12 ans, je suis influencé, peut-être par mon père, grand invalide de guerre. Mes parents sont abonnés au journal Le Progrès qui mentionne les exactions du régime qui s’instaure : l’invasion de la Tchécoslovaquie, de l’annexion de l’Autriche, l’intervention de l’Allemagne et de l’Italie contre la République espagnole. Tous ces évènements me portent à résister, si ce régime vient chez nous.

En juin 1940, c’est la débâcle de l’Armée Française et, sur le conseil de mes parents, je pars de Lyon, à bicyclette, pour éviter d’être présent lors de l’arrivée de l’armée allemande. Lorsque je quitte la ville, les dépôts de carburants du port Edouard Herriot sont en feu.

Je reprends le travail à la centrale électrique et retrouve les anciens ouvriers « affectés spéciaux » qui sont déjà engagés dans la Résistance. Mon comportement et mes réactions face à l’occupation et au gouvernement de Vichy sont observés par ces camarades de travail et un jour de 1941, un de ceux-ci qui appartient à la Résistance se dévoile et me demande si je veux les aider : ma réponse est affirmative et immédiate. Je rentre ainsi dans la Résistance ouvrière et, par la suite, dans le Réseau « Charrette », Réseau créé par le neveu du Général de Gaulle. Je deviens adjoint au responsable du service identité et impression pour la région lyonnaise.

Ces activités me valent mon arrestation, la torture et la déportation à Buchenwald.

2) Vous êtes aujourd’hui un exceptionnel « Transmetteur de mémoire » auprès des jeunes générations, comment êtes-vous reçu ?

Je transmets la mémoire depuis très longtemps, parle aux élèves des collèges et lycées et j’interviens au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation à Lyon et au Mémorial de Montluc dans le cadre des échanges scolaires. J’interviens également devant des élèves étrangers : anglais, allemands, finlandais, suédois, suisses, italiens, espagnols. Je parle aussi sur les bateaux de tourisme américains qui descendent la Saône et le Rhône.

Je suis bien accueilli, chaque intervention se termine par des applaudissements : c’est un grand réconfort et un encouragement. J’ai témoigné devant plus de 100 000 élèves !

3) Depuis quand présidez-vous le comité du Souvenir Français de Caluire ? Pourquoi vous êtes engagé dans notre association ?

A la demande du Colonel Béret, délégué général de l’époque, nous avons créé, mon épouse et moi, le comité de l’association Le Souvenir Français de Caluire-et-Cuire en 1982. Nous avons obtenu un « Espace du Souvenir Français » devant le monument aux Morts, place Gouailhardou. Notre comité est toujours dynamique. Il s’impose en effet dans cette commune de Caluire tant marquée par l’arrestation de Jean Moulin.

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