Trois questions à Philippe Claudel

2 septembre 2021

(Photo de Dominique Kucharzewski)

Philippe Claudel est le parrain du Souvenir Français pour l’année 2021

Il est né en 1962. Agrégé de lettres modernes et docteur ès lettres, il est maître de conférences en anthropologie culturelle à l’université de Lorraine. Écrivain et dramaturge ses principaux romans (Les âmes grises, La petite fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck, L’archipel du chien) sont traduits en plus de quarante langues et ses pièces (Parle-moi d’amour, Le Paquet, Compromis) jouées dans de nombreux pays. Il a fait paraître récemment Fantaisie allemande (éditions Stock). Comme cinéaste, il a écrit et réalisé cinq longs métrages :

   –   Il y a longtemps que je t’aime (2008), avec Kristin Scott Thomas et Elsa Zylberstein, BAFTA du meilleur film étranger, César du meilleur premier film, César de la meilleure actrice pour un rôle secondaire pour Elsa Zylberstein.

    – Tous les soleils (2011), avec Stefano Accorsi, Neri Marcorè, Clotilde Courau, Anouk Aimée.

    –  Avant l’hiver (2013), avec Kristin Scott Thomas, Daniel Auteuil, Leila Bekhti, Richard Berry.

    –  Une enfance (2015)avec Alexi Mathieu, Jules Gauzelin, Pierre Deladonchamps, Angelica Sarre. Prix du meilleur scénario au festival de Namur, Prix du meilleur film et prix du meilleur acteur au festival de Chicago.

     –  Le bruit des trousseaux (2021) diffusion le 8 décembre 2021 sur France 2, avec Cyril Descours, Déborah François, Angelica Sarre, Diane Rouxel.

Il est également l’auteur d’un documentaire :

     –   Louis-Marcel Opi, curé vosgien (2018) Arte, 26 mn.

1- Comment vous ouvrages reflètent-ils la mémoire de la région lorraine ?

Il est difficile pour moi de répondre à cette question pourtant simple et claire. Certains écrivains maîtrisent leur écriture et leurs sujets, les contrôlent et les dirigent. D’autres au contraire s’y perdent volontairement et avec délice. Je fais partie de façon radicale de la deuxième catégorie. Je ne choisis jamais le sujet de mes livres, je ne décide pas de leur thématique, pas plus que je ne cherche à les écrire dans tel ou tel style. J’ai souvent utilisé l’image d’un cheval sauvage pour faire comprendre aux lecteurs ma relation avec le texte en cours : je ne suis pas sur le cheval, mais je le piste, le traque, l’observe, et tente de le suivre, parfois avec difficulté. Il me mène là où il veut aller. Il est son propre maître et lui seul décide. Le roman lui-même, quand il est achevé, et que je le relis, témoigne de cette aventure tout intérieure, d’une poursuite poétique et parfois infernale d’un animal imaginaire, puissant et sans entraves. Cela étant posé, on comprendra aussi que je ne suis pas le meilleur analyste de mon travail. Je suis simplement un lecteur, comme les autres, de mes livres, ni plus perspicace, ni plus autorisé. Je me rends compte bien évidemment que, après plus de quarante ouvrages publiés, la question de la mémoire et celle du mal sont centrales dans mes textes. Et en ce qui concerne la mémoire, celle d’une terre, la Lorraine, et d’une histoire qui lui est liée, occupe une place de premier plan. L’explication en est doublement évidente : je suis né là, je vis là. Ma commune se situe à environ une heure de route de Gravelotte, une heure de route de Verdun, une heure de route de Natzweiler. Et étant né en 1962, je suis un être du XXème siècle, appartenant à la génération venue au monde peu de temps après le deuxième conflit mondial – 17 ans, quand on y songe, cela n’est pas grand-chose ! – et dont l’enfance s’est passé dans le ressassement des événements majeurs, nationaux, et mineurs, familiaux, lié aux conflits de 39-45, de 14-18, mais aussi de 1870 car ma grand-mère maternelle, pourtant née en 1900, ne cessait dans son langage de tous les jours d’employer des expressions populaires comme par exemple « ça tombe comme à Gravelotte », pour dire qu’il pleuvait dru ou  « Regarde-moi ce Uhlan ! » pour désigner un homme grand et fort, ce qui montre comment la langue se forme et se déforme au gré d’événements qui laissent leur marque profonde dans l’imaginaire, la sensibilité et la chair des hommes. Je ne me souviens d’aucun repas de famille durant lequel l’une ou l’autre guerre n’était évoquée. Mon père, d’ascendance vosgienne, était né en 1920. Sa mère avait été veuve dès août 14 d’un premier mari qui lui avait laissé deux enfants en bas âge, et elle avait épousé à la fin de la guerre le frère du défunt, comme cela se faisait souvent. Mon père a passé son enfance en ayant en quelque sorte deux pères, l’un fantomatique et idéalisé, mort pour la France peu de temps avant sa naissance, et l’autre ayant réchappé à la boucherie après avoir combattu durant quatre années. Par ailleurs, sa famille, de pauvres paysans, avait eu à souffrir de bien des pillages, exactions, exécutions sommaires, incendies. Mon arrière-grand-père paternel a été déporté, car les déportations ont existé déjà durant ce premier conflit mondial. Il est mort à Anvers et jeté là-bas dans une fosse commune. Il me faut ajouter aussi que la maison où mon père est né et a grandi se situe à un kilomètre à vol d’oiseau du Col de la Chapelotte qui fut le théâtre de combats violents en 1870 et en 14-18, que le maquis de Viombois est tout proche, et que le camp de concentration de Natzweiler-Struthof se trouve non loin. Mon père avant-guerre était bûcheron puis ouvrier dans l’usine textile Cartier-Bresson de Celles-sur-Plaine. Il devint résistant pendant le conflit, puis policier à la Libération. Marqué par sa jeunesse et son terroir, il avait une mémoire remarquable et ne cessait de commenter l’Histoire dont sa famille et sa terre avaient subi les conséquences. A tel point que ma mère, meurthe-et-mosellane, et issue elle aussi d’une famille très modeste et touchée par les trois conflits, supportait mal ces constats retours dans ce passé tragique et ne cessait de les lui reprocher, ce qui n’était pas mon cas, car les récits paternels me fascinaient : j’y sentais peut-être obscurément la présence d’une matière et d’une anti-matière humaines, qui allaient constamment, bien plus tard, nourrir mes livres, leur donner chair et squelette. J’ai une conscience très nette, et presque enivrée, de l’être que je suis, d’où je viens, et du lieu où je suis né et où j’habite toujours, et que je ne quitterais pour rien au monde, alors que je ne cesse de voyager pour les traductions de mes livres ou les sorties de mes films. C’est parce que je suis le fruit de cette histoire familiale et parce que je suis Lorrain – j’aurais pu parler aussi de la Guerre de Trente ans et du travail gravé de Jacques Callot sur ses malheurs, de Barrès, du paillasson qu’est la Lorraine et sur lequel toutes les armées d’Europe se sont essuyé les pieds depuis des siècles – que le phénomène du mal et la question de la guerre, le principe d’humanité et d’inhumanité, la question de la frontière, celle de l’Autre, à la fois, voisin, ennemi, frère jumeau, sont des points d’ancrage et d’interrogation constantes dans mon écriture. Cela dit, j’ai rarement écrit directement et clairement sur la Lorraine. Je constate avec le recul qui est désormais le mien, que les livres que j’ai publiés se détachent la plupart du temps de contingences trop marquées ou datées, pour tenter de cerner des invariants anthropologiques, et atteindre ainsi le statut de parabole, ou de mythes modernes, afin d’offrir aux lecteurs la possibilité de relier ces histoires de nulle part et de partout, à sa propre histoire personnelle ou nationale, comme dans les trois romans (Les Âmes grises, La Petite fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck) que j’ai regroupés, après leur publication, sous le titre de Trilogie de l’homme devant la guerre.

2- Comment vous adressez-vous à la jeunesse ?

Nul n’est propriétaire de son lectorat, et j’ajouterai qu’aucun auteur ne sait exactement qui le lit ni pourquoi. La lecture tient du miracle, celui d’une rencontre entre un être pensant et un autre être qui a pensé, traduit ses pensées par écrit, qui peut être le contemporain du lecteur comme une femme ou un homme mort des siècles avant lui. Je suis toujours ému de savoir que mes livres sont lus, et j’en suis toujours étonné, mais quand j’écris, je ne pense jamais au lecteur. Je ne présume ni de son intérêt ni de ses réactions, et donc encore moins de son âge. C’est après coup, par le biais du courrier que je reçois et du public que je rencontre que je peux donner un visage ou des âges à ce lectorat. La plus heureuse surprise qui me soit arrivée s’attache à un roman, Le Rapport de Brodeck, qui est une fable sur la tentation génocidaire, la dénonciation, la lâcheté et la haine. C’est un livre dense, établi sur une structure narrative baroque, nourri de références à la mythologie, à l’histoire, à la philosophie,  à la littérature, à la peinture. Toutes choses qui auraient pu me faire croire que le roman ne serait pas lu par un public jeune. Mais il a justement été plébiscité par ce public qui lui a décerné à l’unanimité le Prix Goncourt des lycéens, en 2007. Et je me souviens encore de la passion, de l’acuité et de l’intelligence avec lesquelles les jeunes lecteurs, qui avaient entre 15 et 18 ans, parlaient de ce livre. Et ce qui m’a plus particulièrement troublé, c’est lorsque beaucoup ont affirmé que Le Rapport de Brodeck, qui n’est pas un roman historique à proprement parler, leur avait permis de se rendre compte, plus précisément que tous les cours d’Histoire qu’ils avaient eus, et de façon brutale et éclairante, de ce qu’avaient pu être les génocides dont le XXème siècle a été encombré. Je leur répondais bien entendu que les cours de leurs professeurs n’étaient pas à minimiser, mais il est vrai qu’ils pointaient là ce que j’ai souvent expérimenté en tant que lecteur et en tant qu’écrivain, à savoir que travail historique et fiction ne sont pas à opposer mais permettent, en se complétant et en s’enrichissant mutuellement, de pouvoir préciser une approche des événements, et notamment des mentalités, passions et pulsions qui les ont fait se constituer. Mais je voudrais dire un mot de plus du travail des professeurs, qui sont des passeurs incontournables : c’est bien grâce à eux que nombre de mes livres sont lus et étudiés par des élèves et étudiants un peu partout dans le monde. C’est en particulier vrai pour le roman que je viens de citer mais aussi pour La Petite fille de Monsieur Linh qui ne cesse depuis son année de parution en 2005 de voyager et d’être saisi par des lecteurs, ici ou là, qui par le biais de ce récit approchent le phénomène du déracinement, du traumatisme des victimes des conflits et des souffrances de l’exil. Sans les professeurs, la culture ne peut exister. Elle deviendrait vite une plante asséchée, rangée sous cloche dans les réserves d’un musée infréquenté. Grâce au travail des professeurs, la culture s’irrigue et se nourrit, en même temps qu’elle irrigue et nourrit celles et ceux qu’ils aident à s’en emparer. Lorsqu’une nation ne sait pas reconnaître le travail essentiel de ses professeurs, leur en savoir gré et les en louer, elle se condamne à mourir à moyen terme, sous les coups de boutoir conjugués de l’ignorance et de la haine.

3- Vous êtes membre du Souvenir Français. Pourquoi ?

Vous aurez compris que j’ai été élevé et que j’ai grandi dans une famille et dans une région où la mémoire des guerres et des tragédies qu’elles entraînent était prégnante. Les cérémonies du 11 novembre et du 8 mai auxquelles j’assistais me permettaient de côtoyer des hommes dont les corps, pour beaucoup d’entre eux, témoignaient des souffrances et mutilations endurées. Ma petite ville se pavoisait à ces anniversaires d’armistice, bâtiments publics mais aussi maisons privées. Aujourd’hui, je continue personnellement à honorer les morts de ces guerres et ces jours de paix retrouvée en plantant le drapeau français sur la façade de ma maison. Je dois dire que nous ne sommes plus que quelques-uns à continuer cette coutume dans ma commune de 10 000 habitants. Les drapeaux tricolores ne s’affichent plus guère que dans des occasions sportives, lorsque l’équipe de France de football fait un beau parcours dans une compétition internationale par exemple. C’est ainsi. Mes grands-mères, mes parents payaient leur écot au Souvenir français quand nous allions fleurir les tombes de nos morts et qu’un tronc était installé à l’entrée du cimetière. Être membre du Souvenir français aujourd’hui me semble donc tout naturel. Les peuples sans mémoire se condamnent soit à l’errance, soit aux errements. Se souvenir ne signifie pas vivre dans un passé qui ne passe pas, mais bien au contraire enrichir un présent en le dotant de racines mémorielles, nourricières et éclairantes, et en le préservant de la tentation de reproduire ce qui a conduit droit au gouffre. Je suis par ailleurs très attaché aux notions de patrie et de nation. Nous sommes une nation, et notre patrie est une maison commune : des millions de jeunes gens sont morts au cours des 150 dernières années pour défendre ces concepts et pour nous permettre d’en jouir encore aujourd’hui. Se souvenir de leur sacrifice, honorer leurs tombes et les lieux où ils sont tombés, faire œuvre de pédagogie auprès des jeunes générations de façon à ce qu’elle appréhende au plus près ce qu’ont été les vies et morts de soldats qui avaient presque leur âge, tout cela entre dans le cadre des missions que s’est donné le Souvenir Français. C’est une mission d’humanité, tout simplement. Et l’humain est au cœur de ce qui me préoccupe, me fait vivre et me fait créer.

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Agenda du mois de septembre

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Philippe Claudel est le parrain du Souvenir Français pour l’année 2021

Il est né en 1962. Agrégé de lettres modernes et docteur ès lettres, il est maître de conférences en anthropologie culturelle à l’université de Lorraine. Écrivain et dramaturge ses principaux romans (Les âmes grises, La petite fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck, L’archipel du chien) sont traduits en plus de quarante langues et ses pièces (Parle-moi d’amour, Le Paquet, Compromis) jouées dans de nombreux pays. Il a fait paraître récemment Fantaisie allemande (éditions Stock). Comme cinéaste, il a écrit et réalisé cinq longs métrages :

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    –  Une enfance (2015)avec Alexi Mathieu, Jules Gauzelin, Pierre Deladonchamps, Angelica Sarre. Prix du meilleur scénario au festival de Namur, Prix du meilleur film et prix du meilleur acteur au festival de Chicago.

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     –   Louis-Marcel Opi, curé vosgien (2018) Arte, 26 mn.

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Cela étant posé, on comprendra aussi que je ne suis pas le meilleur analyste de mon travail. Je suis simplement un lecteur, comme les autres, de mes livres, ni plus perspicace, ni plus autorisé. Je me rends compte bien évidemment que, après plus de quarante ouvrages publiés, la question de la mémoire et celle du mal sont centrales dans mes textes. Et en ce qui concerne la mémoire, celle d’une terre, la Lorraine, et d’une histoire qui lui est liée, occupe une place de premier plan. L’explication en est doublement évidente : je suis né là, je vis là. Ma commune se situe à environ une heure de route de Gravelotte, une heure de route de Verdun, une heure de route de Natzweiler. 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Sa mère avait été veuve dès août 14 d’un premier mari qui lui avait laissé deux enfants en bas âge, et elle avait épousé à la fin de la guerre le frère du défunt, comme cela se faisait souvent. Mon père a passé son enfance en ayant en quelque sorte deux pères, l’un fantomatique et idéalisé, mort pour la France peu de temps avant sa naissance, et l’autre ayant réchappé à la boucherie après avoir combattu durant quatre années. Par ailleurs, sa famille, de pauvres paysans, avait eu à souffrir de bien des pillages, exactions, exécutions sommaires, incendies. Mon arrière-grand-père paternel a été déporté, car les déportations ont existé déjà durant ce premier conflit mondial. Il est mort à Anvers et jeté là-bas dans une fosse commune. Il me faut ajouter aussi que la maison où mon père est né et a grandi se situe à un kilomètre à vol d’oiseau du Col de la Chapelotte qui fut le théâtre de combats violents en 1870 et en 14-18, que le maquis de Viombois est tout proche, et que le camp de concentration de Natzweiler-Struthof se trouve non loin. Mon père avant-guerre était bûcheron puis ouvrier dans l’usine textile Cartier-Bresson de Celles-sur-Plaine. Il devint résistant pendant le conflit, puis policier à la Libération. Marqué par sa jeunesse et son terroir, il avait une mémoire remarquable et ne cessait de commenter l’Histoire dont sa famille et sa terre avaient subi les conséquences. A tel point que ma mère, meurthe-et-mosellane, et issue elle aussi d’une famille très modeste et touchée par les trois conflits, supportait mal ces constats retours dans ce passé tragique et ne cessait de les lui reprocher, ce qui n’était pas mon cas, car les récits paternels me fascinaient : j’y sentais peut-être obscurément la présence d’une matière et d’une anti-matière humaines, qui allaient constamment, bien plus tard, nourrir mes livres, leur donner chair et squelette. J’ai une conscience très nette, et presque enivrée, de l’être que je suis, d’où je viens, et du lieu où je suis né et où j’habite toujours, et que je ne quitterais pour rien au monde, alors que je ne cesse de voyager pour les traductions de mes livres ou les sorties de mes films. C’est parce que je suis le fruit de cette histoire familiale et parce que je suis Lorrain – j’aurais pu parler aussi de la Guerre de Trente ans et du travail gravé de Jacques Callot sur ses malheurs, de Barrès, du paillasson qu’est la Lorraine et sur lequel toutes les armées d’Europe se sont essuyé les pieds depuis des siècles – que le phénomène du mal et la question de la guerre, le principe d’humanité et d’inhumanité, la question de la frontière, celle de l’Autre, à la fois, voisin, ennemi, frère jumeau, sont des points d’ancrage et d’interrogation constantes dans mon écriture. Cela dit, j’ai rarement écrit directement et clairement sur la Lorraine. Je constate avec le recul qui est désormais le mien, que les livres que j’ai publiés se détachent la plupart du temps de contingences trop marquées ou datées, pour tenter de cerner des invariants anthropologiques, et atteindre ainsi le statut de parabole, ou de mythes modernes, afin d’offrir aux lecteurs la possibilité de relier ces histoires de nulle part et de partout, à sa propre histoire personnelle ou nationale, comme dans les trois romans (Les Âmes grises, La Petite fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck) que j’ai regroupés, après leur publication, sous le titre de Trilogie de l’homme devant la guerre.

2- Comment vous adressez-vous à la jeunesse ?

Nul n’est propriétaire de son lectorat, et j’ajouterai qu’aucun auteur ne sait exactement qui le lit ni pourquoi. La lecture tient du miracle, celui d’une rencontre entre un être pensant et un autre être qui a pensé, traduit ses pensées par écrit, qui peut être le contemporain du lecteur comme une femme ou un homme mort des siècles avant lui. Je suis toujours ému de savoir que mes livres sont lus, et j’en suis toujours étonné, mais quand j’écris, je ne pense jamais au lecteur. Je ne présume ni de son intérêt ni de ses réactions, et donc encore moins de son âge. C’est après coup, par le biais du courrier que je reçois et du public que je rencontre que je peux donner un visage ou des âges à ce lectorat. La plus heureuse surprise qui me soit arrivée s’attache à un roman, Le Rapport de Brodeck, qui est une fable sur la tentation génocidaire, la dénonciation, la lâcheté et la haine. C’est un livre dense, établi sur une structure narrative baroque, nourri de références à la mythologie, à l’histoire, à la philosophie,  à la littérature, à la peinture. Toutes choses qui auraient pu me faire croire que le roman ne serait pas lu par un public jeune. Mais il a justement été plébiscité par ce public qui lui a décerné à l’unanimité le Prix Goncourt des lycéens, en 2007. Et je me souviens encore de la passion, de l’acuité et de l’intelligence avec lesquelles les jeunes lecteurs, qui avaient entre 15 et 18 ans, parlaient de ce livre. Et ce qui m’a plus particulièrement troublé, c’est lorsque beaucoup ont affirmé que Le Rapport de Brodeck, qui n’est pas un roman historique à proprement parler, leur avait permis de se rendre compte, plus précisément que tous les cours d’Histoire qu’ils avaient eus, et de façon brutale et éclairante, de ce qu’avaient pu être les génocides dont le XXème siècle a été encombré. Je leur répondais bien entendu que les cours de leurs professeurs n’étaient pas à minimiser, mais il est vrai qu’ils pointaient là ce que j’ai souvent expérimenté en tant que lecteur et en tant qu’écrivain, à savoir que travail historique et fiction ne sont pas à opposer mais permettent, en se complétant et en s’enrichissant mutuellement, de pouvoir préciser une approche des événements, et notamment des mentalités, passions et pulsions qui les ont fait se constituer. Mais je voudrais dire un mot de plus du travail des professeurs, qui sont des passeurs incontournables : c’est bien grâce à eux que nombre de mes livres sont lus et étudiés par des élèves et étudiants un peu partout dans le monde. C’est en particulier vrai pour le roman que je viens de citer mais aussi pour La Petite fille de Monsieur Linh qui ne cesse depuis son année de parution en 2005 de voyager et d’être saisi par des lecteurs, ici ou là, qui par le biais de ce récit approchent le phénomène du déracinement, du traumatisme des victimes des conflits et des souffrances de l’exil. Sans les professeurs, la culture ne peut exister. Elle deviendrait vite une plante asséchée, rangée sous cloche dans les réserves d’un musée infréquenté. Grâce au travail des professeurs, la culture s’irrigue et se nourrit, en même temps qu’elle irrigue et nourrit celles et ceux qu’ils aident à s’en emparer. Lorsqu’une nation ne sait pas reconnaître le travail essentiel de ses professeurs, leur en savoir gré et les en louer, elle se condamne à mourir à moyen terme, sous les coups de boutoir conjugués de l’ignorance et de la haine.

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