Trois questions à Patrick Beaudouin

3 septembre 2020

Patrick Beaudouin a été député du Val-de-Marne de 2002 à 2012 et maire de Saint-Mandé de 1995 à 2020. Il est président de l’association nationale des anciens et amis des forces françaises de l’ONU.

1. La guerre de Corée est une guerre méconnue des Français. Or, c’est une guerre essentielle dans l’histoire contemporaine mondiale. Pourquoi ?

La guerre de Corée est, en effet, une guerre méconnue et, en conséquence, oubliée.

Pour bien en comprendre la genèse, il faut regarder une mappemonde et examiner la situation géographique de la péninsule coréenne : elle est géostratégique entre trois puissances régionales que sont la Russie, la Chine et le Japon et un élément majeur de contrôle des voies maritimes entre le Pacifique et l’Asie du Nord ou du Sud puis l’océan Indien via les Philippines. D’où une histoire politique mouvementée et instable et ce, depuis la fin du 19ème siècle.

En 1905, commence véritablement la colonisation, d’une manière très forte, de la Corée, par le Japon. Cette situation s’est poursuivie jusqu’à la capitulation du Japon le 15 août 1945. Lors de la conférence de Yalta, la péninsule est divisée en deux zones d’influence que sépare le 38e parallèle…au Nord, une zone d’occupation pour l’Union soviétique, au Sud celle pour les Etats-Unis.

La guerre froide ayant commencé, la commission mixte américano-soviétique échoue à trouver un accord pour créer un Etat Coréen indépendant unique et les Nations-Unies, fin 1947, décident alors d’organiser des élections préliminaires à la formation d’un gouvernement national. Le Nord les boycotte considérant qu’ONU égale USA. Le Sud les organise dans un contexte de désordre et d’intimidation, aboutissant à la proclamation, le 15 août 1948, de la République de Corée, entrainant de facto la proclamation, par le Nord, sous influence communiste, de la République Populaire Démocratique de Corée, le 9 septembre 1948. Les acteurs de la future guerre sont en place d’autant que chacun des deux Etats revendique la souveraineté sur l’ensemble de la péninsule avec le même but, la réunification à son profit.

En 1949, n’oublions pas la création par Mao Zedong de la République Populaire de Chine qui devient un soutien raisonné mais indéfectible du régime du Nord.

Ainsi, bien entouré et conseillé politiquement, bien équipé par l’Union Soviétique, à la tête d’un Etat plus industrialisé et riche en différents minerais, le leader communiste nord-coréen, Kim Il Sung, peut préparer son désir de réunification au profit de son idéologie. Il va le faire face à son adversaire du Sud, Syngman Rhee, nationaliste et anti-communiste, à la volonté tout aussi conquérante, mais peu armé, soutenu mollement par les Etats-Unis et à la tête d’un Etat politiquement divisé et plus pauvre, essentiellement agricole.

Avec l’accord de Staline (avril 1950) puis de Mao (mai 1950), le Nord attaque avec une totale surprise le Sud, le 25 juin 1950. Le 28 juin, Séoul, la capitale, tombe. Coréens et alliés vont résister sur la poche de Busan jusqu’au débarquement américain et des forces alliées à Incheon, le 15 septembre 1950. Les Nord-Coréens vont être refoulés jusqu’à la frontière chinoise. Tel qu’il l’avait annoncé « pas de troupes étrangères sur le fleuve Yalu (la frontière) » Mao envoie ses troupes massivement dès novembre 1950. C’est au tour des Coréens et des alliés d’être repoussés jusqu’au Sud du 38e parallèle. Grâce à la qualité du commandement américain, à la valeur des troupes coréennes (ROK) et alliés, à la puissance de feu, en particulier aérien, le front va se stabiliser dès fin 1951 sur le 38e parallèle. Les pourparlers de Panmunjon, engagés dès l’été 1951, vont aboutir et l’armistice signé le 27 juillet 1953 : la péninsule coréenne est alors séparée en deux au niveau du 38e parallèle par la Delimitarised Zone (DMZ) et cette situation dure depuis 67 ans maintenant.

2.  Vous présidez l’association des anciens de Corée. Quel est l’objectif de votre association et quelle est son histoire ?

L’association nationale des Anciens des Forces Françaises de l’ONU en Corée a été créée en 1954 par le Général Monclar pour rassembler les anciens combattants en Corée et perpétuer l’état d’esprit particulier de cette unité militaire au parcours improbable mais glorieux par les faits d’armes écrits par les volontaires français venus dire OUI à la Liberté et dire NON au totalitarisme. Monclar et ceux du Bataillon français en Corée souhaitaient préserver cette fraternité d’armes écrite pendant les trois ans de la guerre de Corée, conflit lointain, sous des températures extrêmes (jusqu’à – 30° à – 40°, mousson, pitons, murs d’artillerie, masses chinoises, corps à corps…).

L’association aujourd’hui travaille à la solidarité entre ses membres mais surtout au travail de Mémoire pour rappeler l’épopée très particulière des Français en Corée. Pour comprendre, il est nécessaire de revenir en 1950.

Par un vote de l’ONU, le 7 juillet 1950 – l’U.R.S.S. pratique alors la politique de la « chaise vide » – est votée la résolution 84 permettant la création d’un corps d’intervention sous commandement américain : 16 pays vont envoyer des troupes combattantes terrestres, navales et aériennes et 7 autres du soutien, en particulier, des navires hôpitaux.

La France répond présente. Elle envoie une unité navale, l’aviso « La Grandière », participer aux opérations navales et un bataillon terrestre. Fort de 1000 hommes, il sera affecté au 23 R.I de la 2ème Division U.S « Indian Head » dont la fameuse devise est « Second to None ». C’est un fait à souligner car cette division a été créée en France à Bourmont-en-Argonne en 1917 pendant la Première Guerre mondiale, a débarqué le 7 juin 1944 à Omaha Beach d’où une fraternité d’armes qui sera très forte une fois les Français engagés et ayant prouvés leur pleine valeur dès leurs premiers combats.

L’armée française déjà présente en Allemagne (occupation), en Indochine, les autorités françaises ont fait appel à des volontaires : 32000 Français se présentèrent.

L’envoi total fut de 3421 soldats entre novembre 1950 et juillet 1953. Débarqué à Pusan, cantonné à Suwon et après avoir été équipé à Daegu par l’U.S Army, le Bataillon est engagé dans le terrible hiver 1950-1951 pour la première fois à Wonju. Ce fut un premier engagement spécifique car les Français ont combattu de manière particulière par une charge à la baïonnette restée parmi les grands faits d’armes, même anachronique, de la guerre de Corée.

Cette première partie de guerre est dite de mouvement et le bataillon a participé à de très nombreux combats successifs : Twin-tunnels, Chipyong-ni, Côte 1037, Puchaetul « Massacres de Mai », puis la remontée sur le 38e parallèle, le Punchbowl, Inje où le front s’est stabilisé jusqu’à la fin de la guerre. En septembre-octobre 1951, a eu lieu la célèbre bataille de Crèvecœur (Heartbreak Ridge) où le bataillon s’est particulièrement illustré.

En 1952 et 1953 se déroulent les combats tout aussi intenses de la deuxième partie de la guerre, celle de position. Il s’agit de fixer et d’empêcher l’armée chinoise de percer à nouveau et de reprendre Séoul, batailles du Triangle de Fer, d’Arrow Head, du T-Bone, Song-Kok/ Chunga-San.

Ces combats ont été d’une très rare et violente intensité. L’illustre Général Monclar, Commandant du Bataillon – il a rendu ses 4 étoiles pour redevenir simple colonel – ancien héros de la Première Guerre mondiale et vainqueur à Narvik au printemps 40, a dit : « ceux qui ont fait la Corée ont fait Verdun ! ».

Les soldats français ont été présents par trois bataillons de 1000 hommes environ. Il y a eu 23 renforts envoyés de France de 1950 à 1953.

268 volontaires français ont été tués au combat et sont « Morts Pour la France » et 24 soldats coréens tués aussi au combat « Morts au Service de la France ».

En effet, la France est le seul pays allié à avoir intégré les Coréens dans une compagnie de combat, encadrée par des sous-officiers et officiers français, le bel esprit de l’amalgame.

1008 volontaires ont été blessés et nous comptons 8 disparus.

Après l’armistice, le Bataillon est parti en Indochine puis en Algérie où il a écrit, avec le même état d’esprit et de courage, d’autres belles pages de sa glorieuse Histoire.

3. Le 13 octobre, vous inaugurerez un mur de noms. Pouvez-vous nous présenter cette initiative ?

Nous sommes naturellement engagés dans la solidarité envers les derniers acteurs de cette épopée militaire.

Mais nous avons évoqué la guerre de Corée comme Oubliée.

Ainsi, avons-nous créé un Chemin de la Mémoire en Corée. Là où le Bataillon s’est battu, sur les pitons coréens, des monuments de granit exhortent le passant à se souvenir des combats où Français, Coréens et Américains ont, côte à côte, repoussés et vaincus l’ennemi, l’empêchant d’envahir la République de Corée et y installer la dictature.

Nous avons facilité l’édition ou la réalisation de livres, reportages, films ou expositions sur le Bataillon Français en Corée.

Mais notre plus beau combat est celui que nous venons de remporter. En effet, il n’existe pas en France de monument OFFICIEL rendant hommage au Bataillon et, surtout, à ces 268 « Morts Pour La France ». Le seul monument existant est un monument privé, financé par les membres de l’association et l’ambassade de Corée à Paris.

70 ans après le début de la Guerre de Corée, un Mur de Noms va être réalisé autour du monument sus-évoqué grâce à une décision de 2019 de Mr Emmanuel Macron, Président de la République. Il sera inauguré, le jeudi 13 octobre, par Madame Darrieusecq, Ministre déléguée aux Anciens Combattants et à la Mémoire.

Au nom des Anciens du Bataillon Français en Corée, de leur famille, de leurs descendants, j’exprime très sincèrement au Président de la République toute notre reconnaissance et toute notre gratitude pour ce noble geste qui répare une injustice mémorielle -incompréhensible mais réelle – de 70 ans.

Les soldats de la première véritable OPEX ne méritaient-ils pas, eux aussi, un hommage de la Nation comme leurs futurs et nobles héritiers, nos soldats d’aujourd’hui, ceux du Liban, du Tchad, de Côte d’Ivoire, d’Afghanistan, du Sahel ?

Le même jour, grâce à une initiative de son Président Serge Barcellini, le Souvenir Français et l’ANAFF-ONU/Corée, ensemble, liant ainsi les générations du feu, fleuriront dans toute la France, les tombes des anciens volontaires français partis en Corée pour défendre une valeur qui nous est chère, la Liberté.

Patrick Beaudouin

Président

ANAFF.ONU-Corée

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La guerre froide ayant commencé, la commission mixte américano-soviétique échoue à trouver un accord pour créer un Etat Coréen indépendant unique et les Nations-Unies, fin 1947, décident alors d’organiser des élections préliminaires à la formation d’un gouvernement national. Le Nord les boycotte considérant qu’ONU égale USA. Le Sud les organise dans un contexte de désordre et d’intimidation, aboutissant à la proclamation, le 15 août 1948, de la République de Corée, entrainant de facto la proclamation, par le Nord, sous influence communiste, de la République Populaire Démocratique de Corée, le 9 septembre 1948. Les acteurs de la future guerre sont en place d’autant que chacun des deux Etats revendique la souveraineté sur l’ensemble de la péninsule avec le même but, la réunification à son profit.

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Ainsi, bien entouré et conseillé politiquement, bien équipé par l’Union Soviétique, à la tête d’un Etat plus industrialisé et riche en différents minerais, le leader communiste nord-coréen, Kim Il Sung, peut préparer son désir de réunification au profit de son idéologie. Il va le faire face à son adversaire du Sud, Syngman Rhee, nationaliste et anti-communiste, à la volonté tout aussi conquérante, mais peu armé, soutenu mollement par les Etats-Unis et à la tête d’un Etat politiquement divisé et plus pauvre, essentiellement agricole.

Avec l’accord de Staline (avril 1950) puis de Mao (mai 1950), le Nord attaque avec une totale surprise le Sud, le 25 juin 1950. Le 28 juin, Séoul, la capitale, tombe. Coréens et alliés vont résister sur la poche de Busan jusqu’au débarquement américain et des forces alliées à Incheon, le 15 septembre 1950. Les Nord-Coréens vont être refoulés jusqu’à la frontière chinoise. Tel qu’il l’avait annoncé « pas de troupes étrangères sur le fleuve Yalu (la frontière) » Mao envoie ses troupes massivement dès novembre 1950. C’est au tour des Coréens et des alliés d’être repoussés jusqu’au Sud du 38e parallèle. Grâce à la qualité du commandement américain, à la valeur des troupes coréennes (ROK) et alliés, à la puissance de feu, en particulier aérien, le front va se stabiliser dès fin 1951 sur le 38e parallèle. Les pourparlers de Panmunjon, engagés dès l’été 1951, vont aboutir et l’armistice signé le 27 juillet 1953 : la péninsule coréenne est alors séparée en deux au niveau du 38e parallèle par la Delimitarised Zone (DMZ) et cette situation dure depuis 67 ans maintenant.

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Cette première partie de guerre est dite de mouvement et le bataillon a participé à de très nombreux combats successifs : Twin-tunnels, Chipyong-ni, Côte 1037, Puchaetul « Massacres de Mai », puis la remontée sur le 38e parallèle, le Punchbowl, Inje où le front s’est stabilisé jusqu’à la fin de la guerre. En septembre-octobre 1951, a eu lieu la célèbre bataille de Crèvecœur (Heartbreak Ridge) où le bataillon s’est particulièrement illustré.

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