Trois questions à Michèle Périssère

4 mai 2020

Michèle Périssère est conservatrice en chef du musée du Service de santé des armées.

1. Alors que la France redécouvre l’importance de ses soignants, le musée du Service de santé des armées peut et doit « parler » aux Français. Comment et pourquoi ce musée a-t-il été créé ?

L’histoire du musée du Service de santé des armées est intimement liée à celle de l’Ecole du Val-de-Grâce. Cet établissement rattaché a été, dès l’origine, intégré à la mission pédagogique de l’Ecole et conçu comme un établissement complémentaire de l’enseignement qui y était dispensé.

La fondation du musée remonte à la création de l’école d’application du Service de santé militaire au Val-de-Grâce en août 1850. Dans l’ensemble monumental de l’abbaye royale, un hôpital militaire existe déjà depuis le 31 juillet 1793. Dès la création de l’Ecole, la mission pédagogique du musée est clairement définie et prend la forme d’un cabinet d’histoire naturelle et minéralogique constitué par les médecins, pharmaciens, vétérinaires et les officiers d’administration qui participent aux campagnes militaires.

En 1852 s’y ajoutent une collection de pièces anatomiques recueillies au cours des guerres par Hippolyte Larrey, Paul Legouest, Louis-Jacques Bégin, Lucien Jean-Baptiste Baudens ou encore Charles-Emmanuel Sédillot. Enfin en 1881, les professeurs Delorme, Chauvel, Nimier et Ferraton contribuent à l’accroissement du musée anatomique en réalisant des pièces expérimentales présentées dans l’amphithéâtre de chirurgie de l’Ecole d’application.

Le musée est à l’époque un musée essentiellement anatomique.

La notion de collection d’histoire apparait en 1886 quand le médecin inspecteur Dujardin-Baumetz réunit dans le pavillon sud de la cour Broussais des tableaux, bustes, souvenirs ayant trait à l’histoire du Corps de santé militaire. Le médecin inspecteur Delorme à partir de 1903, pendant sa direction de l’Ecole, constitue près du musée anatomique une collection d’appareils de transport et de spécimens variés du matériel sanitaire. Les collections sont en place mais il faut attendre la Première Guerre mondiale pour que soit créé officiellement un musée du Service de santé des armées

2. Avec la Première Guerre mondiale,  temps de rupture historique comme l’est aujourd’hui la pandémie, le musée connaît un formidable développement. Comment se produit la mutation entre un musée d’instruction et un musée généraliste ?

Grâce à Justin Godart, nommé le 1er juillet 1915, sous-secrétaire d’Etat du service de santé militaire, le musée du Service de santé des armées est créé sous la dénomination de «Documents et Archives de guerre ». Il est inauguré le 2 juillet 1916. Déjà destiné à l’instruction des élèves de l’Ecole d’application, le musée devient pendant la guerre 1914-1918, un musée illustrant l’ensemble des services du Service de santé. Le nouvel établissement est inauguré en pleine guerre alors que l’hôpital du Val-de-Grâce accueille de très nombreux blessés. Dans quelles conditions s’est construit ce musée au milieu du conflit ? des moyens très importants sont mobilisés pour réunir et conserver tous les objets et documents qui touchent à l’organisation et au perfectionnement du Service de santé. Ce sont presque 100 000 dossiers d’archives, 10 000 objets et 6 500 photographies qui sont rassemblés avec un seul thème : les secours aux blessés depuis le champ de bataille jusqu’à l’hôpital. Le professeur Jacob, médecin principal et futur directeur de l’Ecole d’application, est chargé de l’organisation de l’établissement. 35 spécialistes sont détachés des armées pour travailler sur les collections : médecins, conservateurs de musée, bibliothécaires, photographes. 

Cette volonté de conserver et de transmettre est inscrite dans l’arrêté de création du musée : « depuis le départ des hostilités, le corps médical tout entier a mis au service de la patrie son intelligence, son activité et son dévouement. Il importe qu’il reste une trace matérielle de ces efforts et il importe au plus haut degré que l’expérience acquise au point de vue scientifique et médical, constitue pour les études futures un élément d’instruction et de progrès. C’est pourquoi j’ai décidé de réunir et de conserver tous les objets et documents qui, à un titre quelconque, touchant à l’organisation et au perfectionnement du service de santé, qui intéressent les techniques employées et les résultats obtenus dans les diverses branches de l’art médical de la guerre ».

En 1918, par décret du 26 avril, l’établissement « Archives et Documents de guerre » devient « musée du Service de santé » et est rattaché à l’Ecole d’application. Il est placé sous l’autorité du directeur de l’Ecole. Conçu comme un conservatoire de pathologies de guerre, le musée est avant tout le musée « médico-chirurgical de la guerre 1914-1918 dont il est né et dont il a pour mission de perpétuer les enseignements scientifiques ». 

Le musée est florissant jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Il perd de son intérêt progressivement avec le développement de moyens modernes d’enseignement. Maquettes, moulages et aquarelles sont abandonnés au profit de la diapositive jusqu’au E-learning. Le musée décline et les collections passent du statut d’objets pédagogique à celui de matériel historique. Après un long déclin et la fermeture de plusieurs espaces d’exposition pour permettre à l’école de se développer, le musée est fermé en 1985. Les collections sont mises en caisse pour une partie et déplacées dans la crypte de l’église.

3. Le musée s’impose aujourd’hui comme un équipement culturel ouvert à tous les publics et à toutes les mémoires des soignants – celles d’hier et celles d’aujourd’hui. Le musée est-il en capacité de prendre en charge les mémoires du temps présent ? 

La création du nouvel hôpital en 1979 va libérer les bâtiments du cloître et une importante rénovation du site est lancée. Le renouveau du musée bénéficie de la restauration de l‘ensemble monumental. Le musée change son appellation et devient en juin 1992 le « musée du Service de santé au val-de-Grâce », il est dès lors un musée ouvert à tous les publics. Des salles réservées aux expositions temporaires sont inaugurées dès septembre 1993, à l’occasion du bicentenaire de l’installation du Service de santé au Val-de-Grâce et de l’achèvement de la restauration de l’ensemble monumental. La première exposition temporaire, consacrée à deux siècles de médecine militaire, préfigure le futur musée et permet de valider la pertinence des choix muséographiques. L’exposition permanente est ouverte au public en février 1998. Avec la présentation volontairement pédagogique des collections, le visiteur est amené à découvrir les fondements et les vocations multiples de la médecine aux armées et l’élargissement de son champ d’action. Le parcours se construit autour de quatre thèmes (l’évolution historique, la recherche scientifique, la participation au monde civil, l’hygiène et la prévention).

Ainsi un musée essentiellement anatomo-chirurgical s’est transformé en un musée d’histoire où les traces des actions du Service de santé des armées durant la Grande Guerre sont préservées. Après sa restructuration, c’est bien un musée d’histoire contemporaine qui est créé, outil de la formation du personnel qui le visite durant la formation initiale, ouvert à tous les publics, et intégrant les actions récentes du service de santé.

La coexistence en un même lieu d’une école et d’un musée en fait, pour l’institution, un élément fort pour « associer modernité et tradition indispensable au maintien des valeurs et de l’esprit ce corps ».

Lieu de mémoire, de conservation et d’études, le musée du Service de santé des armées, sans s’éloigner de sa vocation initiale, est devenu un équipement culturel ouvert à tous les publics, à toute la grande histoire de la santé et au service de la société. 

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