Trois questions à l’ANAC

5 octobre 2026

Trois questions à l’ANAC (Association Nationale des Anciens Combattants de Suez et Chypre)

1 – Quels sont l’histoire et les objectifs de votre association ?

L’ANAC (Association Nationale des Anciens Combattants de Suez et Chypre) a été fondée en 2002 après qu’un ancien de l’armée de l’air, André Painsecq, ait lancé un appel afin de retrouver les militaires engagés dans l’opération Mousquetaire.

Rechercher les militaires de toutes les armées -TERRE-MER-AIR qui ont participé à L’opération « MOUSQUETAIRE ».

Quatre d’entre nous, anciens de la base de Reims passés par Akrotiri à Chypre, avons répondu à son appel.

L’association s’est alors construite autour de quatre grandes missions mémorielles. Il s’agissait d’abord :

  • Entretenir le souvenir de l’opération ;
  • Organiser des rassemblements, des cérémonies et des commémorations pour que rien ne soit oublié ;
  • Retrouver l’honneur justifié par la réalité des faits afin d’obtenir la reconnaissance du statut d’ancien combattant ;
  • Recenser par nous-mêmes, avec l’appui des médias et des archives, la liste de nos compagnons oubliés.

2 – Comment s’est « construite » la mémoire de l’expédition de Suez en France ?  

Alors que la France est entrée dans le conflit aux côtés des Britanniques et que le commandement de l’opération était assuré par ces derniers (les officiers français n’étant que leurs adjoints), il est pourtant frappant de constater combien la construction de la mémoire de ce conflit partagé diffère.

L’année 1956 constitue un moment de rupture. Tant pour la France que pour le Royaume-Uni, l’opération de Suez tourne rapidement au fiasco politique, illustrant le déclin des puissances coloniales, au point que le Premier ministre britannique, Anthony Eden, doit démissionner.

La mémoire de Suez est une mémoire douloureuse. Le Royaume-Uni, pourtant, a décidé de faire face à son passé.

Un mémorial a d’abord été érigé au National Memorial Arboretum (Alrewas, Angleterre), après le rachat du terrain par l’association des vétérans de l’expédition. S’il participe à la reconnaissance de l’événement, il offre également un lieu de rassemblement commun. En 2016, le ministère de la Défense britannique et la Royal British Legion y ont ainsi coorganisé une cérémonie pour les soixante ans du cessez-le-feu. Enfin, au-delà de cette reconnaissance institutionnelle, la mémoire de 1956 reste vivante à travers diverses initiatives documentaires, portées notamment par la BBC (Suez – A Very British Crisis, 2021).

Ces marques de reconnaissance pourraient sembler anodines, mais elles ne le sont pas, précisément parce qu’il n’existe rien de comparable en France. À propos de cette mémoire à deux vitesses, André Jesupret, ancien mécanicien sur des avions français à Chypre, écrit :

Peut-être que les Britanniques sont plus honnêtes. Ils voulaient connaître la vérité, alors ils ont parlé de ce qui s’était passé. Après tout, même si ce fut un désastre, cela fait partie de l’Histoire. Mais ici, on l’a tout simplement oublié.

En France, l’expédition de 1956 relève tout autant de la rupture que de la parenthèse, en partie parce qu’elle intervient en Égypte dans l’espoir d’enrayer les revendications indépendantistes en Algérie. Finalement, la mémoire de Suez a été largement éclipsée par ce conflit, et ce sont ceux qui ont pris part à l’opération qui en paient le prix.

3 – Quels sont les défis aujourd’hui pour faire vivre cette mémoire, 70 ans après les faits et alors que disparaissent les derniers témoins ?

Un certain nombre de défis se sont rapidement posés concernant la reconnaissance mémorielle et institutionnelle de notre statut.

Conformément au décret 57-630 signé entre autres par Guy Mollet et qui fixe l’attribution officielle de « la médaille commémorative des Opérations du Moyen-Orient » aux combattants, nous avons été décorés pour 113 jours de présence. Ce chiffre correspondait à la période comprise entre le 1er septembre et le 22 décembre 1956 inclus, alors que certains d’entre nous ne sont rentrés en France qu’en mai 1957, après dix mois de service à l’étranger, et que d’autres avaient accompli jusqu’à 28 mois de service militaire.

Bien que reconnus comme anciens combattants, nous sommes aujourd’hui encore privés de nos droits sociaux et financiers puisque la carte du combattant, qui exige 90 jours en unité combattante, nous a été refusée (seulement 60 jours ont été pris en compte). Nous demandons donc la révision, l’actualisation et l’adaptation qui nous est promise par l’art. L253ter afin que le nombre de jours de notre médaille (113) soit la base de notre reconnaissance.

Nos membres sont pourtant tout aussi méritants que les militaires de carrière, et la reconnaissance doit être totale, des soldats de première ligne aux mécaniciens et autres personnels d’intendance qui ont participé à l’exécution des missions. À Chypre, par plus de 40 °C, les soldats ont installé à la main la soute à munitions et ont construit une route avec des galets de mer qu’il fallait hisser sur la falaise. La nourriture manquait, quand elle n’était pas de mauvaise qualité, et les conditions sanitaires étaient plus que spartiates.

Malgré le fait que nous ne soyons pas encore reconnus à part entière comme Anciens Combattants, l’association a tenté d’agir à son échelle afin d’honorer la mémoire de ceux qui ont versé leur sang pour la patrie.

Nos différentes orientations mémorielles se sont traduites par des réalisations concrètes. La première a été de renforcer les liens entre nos adhérents grâce aux assemblées générales, tenues depuis 2002, et à des voyages sur les traces de notre histoire à Chypre. Le premier, en septembre 2004, préparait le cinquantenaire de l’opération qui s’est déroulé en 2006, entre Akrotiri, Nicosie et Famagouste, où nous sommes retournés sur les lieux-mêmes de notre débarquement, sous les auspices de Monsieur Murat, consul de France en 1956.

Le devoir de mémoire se prolonge également dans l’hommage que nous devons rendre à ceux qui ne sont plus là, nos camarades tombés pendant l’expédition. Nous avons recherché leurs noms et leurs parcours, et ce travail s’est concrétisé le 5 novembre 2008, à Tarbes, par l’inauguration d’une première plaque, apposée à l’entrée de la caserne du 35e RAP, sur laquelle étaient inscrits les noms de nos 18 camarades « Morts pour la France ».

Le 12 octobre 2026, dix-huit ans plus tard, un hommage national va leur être rendu avec l’apposition d’une nouvelle plaque gravée de leurs noms, sur le monument aux Morts pour la France en opérations extérieures à Paris (15ème arrondissement).

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