Trois questions à Henri de Wailly

1 juin 2020

Henri de Wailly est officier et historien connu par ses travaux d’histoire contemporaine, principalement autour de la Seconde Guerre mondiale.

1) Pourquoi, 80 ans après 1940, est-il nécessaire de se souvenir de la bataille de France ?

Parce que cette défaite humiliante, infligée en quelques semaines, a provoqué quatre années d’une occupation tragique, mais aussi parce que le traumatisme semble ne s’en être jamais effacé. Il n’est pas de semaine que les médias français n’y fassent encore allusion aujourd’hui. Or, contrairement à ce que beaucoup pensent, l’armée française ne s’est pas effondrée sans combattre. Si elle a souffert d’une impréparation mortelle en matériel, en organisation et en formation, les combattants se sont bravement comportés. Le nombre de morts en six semaines est comparable à celui des pires moments de la guerre précédente pour la même durée. Ces combattants n’ont pas démérité. La raison de ce désastre est d’abord de les avoir engagés avec une inconséquence et une impréparation dramatique. On peut donc affirmer que les cent mille morts tombés en 1940 furent les premiers résistants. Il serait tout à fait injuste de les oublier, et même de les accabler comme s’ils avaient manqué à leur tâche. S’il est impossible, naturellement, de refaire l’histoire, il est important de rappeler leurs sacrifices afin de restaurer un peu de la fierté française longtemps accablée par leur dramatique échec. C’est la raison pour laquelle il est utile et même nécessaire de comprendre et rappeler ce que fut la bataille de France.

2) Comment avez-vous créé l’association « France 40 » ? Quelle est l’histoire de cette association ?

Pendant la guerre, Abbeville se trouvait en zone interdite, séparée du reste du pays, et sous administration militaire allemande. Ce n’est qu’en 1945 que ma famille put enfin y retourner. J’avais alors douze ans et une bicyclette avec laquelle je courais la campagne pour tenter de trouver du ravitaillement encore rare. À cette occasion, je découvris les traces encore bien visibles de la bataille de 1940, en particulier le vaste cimetière allemand et de nombreuses tombes militaires françaises et anglaises perdues dans la campagne. Il y avait encore des ferrailles, des trous d’obus, et je compris que les combats avaient été très importants. Personne, pourtant, ne savait ce qui s’était vraiment passé. Plus tard, en étudiant l’histoire, je m’aperçus au fil du temps que les plus grandes personnalités de l’époque étaient passées par Abbeville : en 1939 Gamelin et Daladier, Chamberlain et lord Ismay, chef d’état-major britannique, puis en 1940 Guderian, Weygand, de Gaulle, von Manstein, l’auteur du plan d’invasion, Hitler lui-même, ainsi que Goering en 1941. En 1972, j’ouvris un musée consacré à ces événements presque inconnus encore. Celui-ci rencontra un indiscutable succès, et des collectionneurs de véhicules de l’époque des reconstitueurs d’unités en uniforme vinrent bientôt ajouter à « France 40-Musée d’histoire » « France 40-Histoire vivante », puis « France 40-véhicules », si bien qu’il s’agit aujourd’hui d’un « Collectif France 40 » qui regroupe plus de sept associations françaises dédiées à cette époque. Le musée a disparu, la ville d’Abbeville ne l’ayant pas conservé, mais « France 40 », plus vivante que jamais, continue de rendre hommage à cette armée courageuse trahie par le sort.

3) Comment la participation du général de Gaulle a-t-elle conditionné les engagements de l’homme du 18 juin ?

Les souvenirs des combats de 1940 ont été largement masqués par les propagandes, puis par des légendes. J’ai voulu en savoir davantage. J’ai donc systématiquement recherché à partir des années 60 les témoins français, anglais, puis allemands de ces combats sur la Somme, en particulier les membres de l’état-major du général de Gaulle. J’ai poursuivi cette enquête en ne tenant compte que des témoignages directs et des documents de l’époque à l’exclusion des commentaires. J’ai ainsi découvert que la bataille d’Abbeville avait impliqué trois divisions blindées alliées qui avaient attaqué successivement et sans coordination la position allemande, la division de Gaulle étant la seconde. Au total, plus de 500 blindées ! C’était un événement tout à fait inconnu encore.

Aucune des trois attaques n’obtint le succès, mais le Général démontra son exceptionnelle détermination en attaquant l’ennemi avec une telle violence qu’il le mit en déroute, fait unique à l’époque. À ce titre il se montra avec ses troupes, dès avant le 18 juin, un authentique résistant. Fut-il un grand tacticien ? Probablement pas. Fut-il un bon stratège ? Indiscutablement, ayant compris depuis longtemps la part que les chars prendraient à cette bataille.

Dès le 5 juin, encore sur le terrain des combats, il confiait à un membre de son état-major la manière dont il voyait l’avenir, l’effondrement militaire et la demande d’un armistice qui le scandalisait. L’homme d’État pointait sous l’officier. Tous les jours il était d’ailleurs en rapport téléphonique avec le président du conseil Paul Reynaud. Nommé sous-secrétaire d’État à la guerre le 6 juin, il rencontra Churchill deux fois avant de se rendre à Londres, et c’est ainsi qu’il put, dès le lendemain de son arrivée en Angleterre, lancer son appel à la BBC.


Henri de Wailly

Charles de Gaulle et les chars

« La grande querelle ».

Au début des années 30 – douze ans seulement après la fin de la guerre précédente −, la doctrine d’emploi des chars d’assaut demeure la suivante : le char est une sorte de casemate mobile destinée à enfoncer le front, et permettre à l’infanterie de progresser. Il ne constitue donc qu’une subdivision de cette arme à laquelle il est soumis. Marchant au pas des hommes, les blindés progressent par bonds de quelques kilomètres, puis s’arrêtent pour être ravitaillés, pendant que les fantassins nettoient le terrain. C’est sur ce principe d’emploi que sont construits tous les chars français, lourds ou légers – B1-bis, D-2, R-35, R-40 −, sauf les chars la cavalerie, un peu plus rapides – H-35, H-39, Somua −.

Les Anglais, dans les plaines du Surrey, mais surtout les Allemands dans les plaines d’URSS, étudient en secret depuis les années 20 une utilisation différente d’engins moins blindés, mais plus rapides, employés en masse dans des unités autonomes.

En France c’est un fantassin, le lieutenant-colonel de Gaulle si intimement convaincu de la validité de ce nouvel emploi qu’il va en promouvoir le principe, basant sa carrière sur ce qu’il appellera « la grande querelle des chars ».

Vers l’armée de métier. Le scandale.

Lorsqu’en 1934, il publie Vers l’armée de métier, son livre ne soulève pas d’emblée un grand intérêt, aussi s’efforce-t-il de lui donner un écho important chez tous ceux, militaires ou pas, que concernent les questions de défense. Rencontrant des journalistes et donnant des conférences, il agite l’opinion, provoquant une certaine irritation dans les milieux militaires. De quoi se mêle ce fantassin ?

De Gaulle, en effet, contredit brutalement les doctrines officielles basées sur les expériences de la guerre précédente.

Sa thèse est la suivante : la France n’a ni frontière naturelle, ni assez d’hommes pour se défendre, mais le char lui offre la possibilité de s’opposer efficacement à une invasion. Il suffirait de constituer une force de 100 000 hommes bien formés, utilisant 3000 chars groupés au sein d’unités autonomes pour assurer la sécurité du pays. Une telle force mécanique serait en effet capable d’aller semer le désordre sur les arrières de l’ennemi et de le refouler. Formation, groupement et autonomie sont, démontre-t-il, les conditions du succès.

Pour faire connaître sa thèse, il rencontre des journalistes. On parle de ses idées dans les quotidiens et les hebdomadaires. Peu de temps après la publication de son ouvrage, il rencontre Paul Reynaud, jeune député de Paris ouvert aux idées neuves et si convaincu du sérieux du projet qu’il promet qu’il ira lui-même la défendre à la tribune de l’Assemblée. De Gaulle, pour la première fois, établit un contact avec les milieux politiques. Dans l’armée, on appelle cela du « grenouillage » et cela ne plaît pas. Il sera un moment rayé du tableau d’avancement pour le grade de colonel.

L’idée finit pourtant par faire du bruit et provoquer une polémique. Pour des raisons opposées, la gauche s’y montre aussi hostile que les milieux militaires. La thèse, en effet, ne provoquerait pas autant de bruit si elle n’était que technique, mais le style même de l’ouvrage, son vocabulaire hautain, et surtout son titre, ne peuvent qu’inquiéter la gauche pacifiste.

Le 15 mars 1935, la politique militaire du gouvernement fait l’objet d’interpellations au Palais-Bourbon. On y débat de la nécessité d’allonger la durée du service militaire pour contrer la politique militariste de l’Allemagne, mais l’armée de métier est pour la gauche un concept provocant. On craint les centurions. Le souvenir du général Boulanger n’est pas loin. 

La thèse principale du livre − les divisions cuirassées −, est donc occultée par celle de l’armée de métier contre laquelle Léon Blum s’enflamme, appuyé par les communistes. « − On veut nous faire approuver à la fois les deux ans le service militaire et l’armée de métier, s’insurge-t-il ! »

Opposant un veto formel à toute la thèse, le parlement retarde inconsidérément la mise sur pied d’unités cuirassées. L’antimilitarisme des uns et le conservatisme des autres rejettent notre armée des années en arrière, et cette décision politique consternante prépare le prochain désastre..

Vers l’armée de métier n’en demeure pas moins le tremplin de la carrière de Charles De Gaulle, puisque le voilà introduit et connu des milieux influents.

Les cris d’alarme du colonel de Gaulle.

Dans les années qui précèdent immédiatement la guerre, le colonel de Gaulle sollicite et obtient le commandement du 507ème régiment de chars à Metz. Après avoir parlé du « char papier », il acquiert l’expérience du « char métal ». Dès son arrivée, le ton change. Une stricte discipline s’instaure les chars manœuvrent sans arrêt. Les supérieurs de De Gaulle, stupéfaits, lui donnent des notes exceptionnellement élogieuses.

Le 2 septembre 1939, c’est la guerre. Placé à la tête des chars de la Vème Armée, cinq bataillons non endivisionnés, mais c’est la drôle de guerre, et rien ne bouge.

Alarmé par la chute brutale de la Pologne en septembre 1939, de Gaulle multiplie ses efforts pour attirer l’attention du général en chef, puis de l’opinion publique sur les leçons à tirer du succès allemand. Il rédige et diffuse plusieurs mémorandums pressants. Notamment la « Note relative aux modifications à apporter au règlement concernant l’emploi ses chars » qu’il adresse le 11 novembre 1939 par la voie hiérarchique au chef des armées, le général Gamelin, mais rien ne change.

Sa note n’ayant soulevé aucune réaction, de Gaulle, ignorant toute hiérarchie diffuse le 26 janvier 1940 à tous les décideurs français, civils et militaires, à quatre-vingts personnalités politiques un mémorandum intitulé « L’avènement de la force mécanique ». Aucun écho, là non plus.

Tous ses efforts n’auront pourtant pas été vains puisque à la fin de l’hiver, trois Divisions Cuirassées sont mises sur pied. Le colonel, impatient de se voir chargé de la prochaine quatrième, adresse à nouveau le 13 février 1940 au général Gamelin une note secrète jusqu’ici inconnue intitulée « Note sur la mise en œuvre et le commandement des chars dans l’attaque ». Ce document n’aura pas davantage de réponse que les précédents, mais le 12 mai, alors que l’attaque ennemie remporte ses premiers et fracassants succès, le colonel de Gaulle obtient enfin le commandement d’une 4ème Division Cuirassée qui n’existe encore que sur le papier.

Les opérations.

Dès qu’il reçoit son commandement, le 12 mai 1940, de Gaulle réunit son état-major et le 17, à peine a-t-il reçu l’ordre d’attaquer vers le Nord les éléments ennemis qui foncent de Sedan vers la Manche, et qu’à peine ses premières éléments lui proviennent, il prononce à Moncornet sa première attaque.

C’est l’échec immédiat, mais de Gaulle, attentif à gagner de l’audience, envoie un émissaire à Paris pour laisser supposer à un succès qui n’a pas eu lieu. Reprise plus tard à Londres avec grandiloquence, cette victoire usurpée s’inscrira dans la légende.

Le lendemain, la 4ème DCR renforcée prononce une attaque plus puissante à Crécy-sur-Serre, mais sans plus de succès. L’unité se retire alors au sud de l’Aisne où, puissamment renforcée, elle devient la plus puissante de toutes les unités blindées françaises.

Déplacée vers la basse-Somme, la 4ème DCR livre du 28 au 31 mai une puissante attaque devant Abbeville pour détruire la large tête de pont que Guderian y a solidement établi, mais face à une artillerie puissante et à une infanterie déterminée, elle ne parvient qu’à la réduire, et l’attaque devra être reprise par la 2ème DCR reconstituée, mais sans plus de succès.

Reynaud l’appelle au gouvernement le 6 juin. Dès lors, entrant en politique, il commence une nouvelle carrière. Au cours de la conférence au sommet du 14 juin à Tours il rencontre Churchill, qui le remarque, et il obtient ainsi, douze jours après avoir quitté ses chars, le 18 juin, l’accès au micro de la BBC. Les chars lui ont permis d’atteindre le sommet et de marquer l’histoire.

Stratège ou tacticien ? 

L’auteur de Vers l’armée de métier a eu l’immense mérite de formuler une théorie qui, sous une forme peut-être plus lyrique que militaire, posait le problème des chars de façon brève, claire et évocatrice. Les critiques qui lui ont été adressées ont été nombreuses, et souvent on évoquera l’influence des idées de Fuller en Angleterre, et rien de tout cela n’est faux, mais rien ne pèse à côté de l’œuvre d’un écrivain de talent capable, par des images fortes et des évocations puissantes, d’exposer une idée simple à des politiques à la culture parfois rudimentaire et le plus souvent ignorants des questions militaires.

Le plus grave reproche que l’on puisse faire à l’ouvrage, reproche qui lui vaudra son échec devant le Parlement, c’est d’avoir associé dans son titre la notion d’armée de  métier à celle de corps cuirassé, car c’est cette notion-là qu’ont avant tout réfuté les élus. Lesquels, en réalité, avaient lu le livre, hors son titre, avant de le condamner ?

Eut-il emporté l’adhésion, Vers l’armée de métier aurait-il pu servir de base à la mise en œuvre d’unités opérationnelles ? D’évidence, non. Tout était à construire dans un domaine que l’armée française ignorait encore. Une division blindée n’est pas une accumulation de chars, mais un amalgame d’unités spécialisées habituées à travailler ensemble – chars, infanterie, artillerie, génie, DCA, transports, ravitaillement, maintenance, reconnaissance, aviation d’assaut, et surtout transmissions −. Or il avait fallu près de dix ans au Reich pour le comprendre. Tout avait commencé en URSS en 1928 [1] et la marche sur Vienne lors de l’Anschluss en 1938 avait été encore l’occasion d’apprendre sur l’entretien et le ravitaillement. Seules des manœuvres sur le terrain nombreuses, organisées, réalisées et analysées pouvaient enseigner l’art d’utiliser les chars. Affirmer, comme certains l’ont fait, que le livre de Charles de Gaulle a inspiré Guderian ne fait que souligner l’ignorance du sujet. Si l’idée d’utiliser les chars en masse flottait dans les états-majors d’Europe, c’est en Allemagne que sont nées des Panzer divisions.

Von Thoma, l’un des principaux promoteurs des panzer divisions déclarera après-guerre à Liddell Hart [2] qui lui demandait « si les doctrines relatives aux chars allemands avaient subi l’influence du livre bien connu du général de Gaulle comme on l’a souvent prétendu. Sa réponse fut « non ». Nous n’y prêtâmes pas grande attention… Il ne donnait guère de conseils tactiques et planait dans les nuages. D’ailleurs, il fut de beaucoup postérieur aux démonstrations britanniques. »

Quoi qu’il en soit, de Gaulle reste aux yeux de l’histoire le seul à avoir tenté de réveiller la hiérarchie assoupie de ceux qui avaient fait la guerre précédente. Bravant à la fois sa hiérarchie et le Parlement, misant sa carrière sur l’arme nouvelle, il fut le seul théoricien français capable de clamer assez haut l’urgence qu’il y avait à construire une force cuirassée mobile.

Si son combat s’englua dans le marais parlementaire, l’épaisseur des hiérarchies, les jalousies professionnelles, s’il s’empêtra dans des questions administratives, les handicaps des productions industrielles au point de ne jamais pouvoir rattraper le retard sur l’Allemagne, il fut indiscutablement le promoteur le plus déterminé de l’arme blindée, et finalement le seul à prononcer des attaques significatives contre un adversaire qu’il n’était pas en mesure de battre.

A ce titre, Charles de Gaulle fut indiscutablement un stratège.


[1] C’est en Russie soviétique que l’Allemagne, contournant le dictat du traité de Versailles, et avant même l’arrivée de Hitler au pouvoir, commence à étudier la manœuvre des engins motorisés, alors des voitures de tourismes habillées de blindages en carton.

[2] B.H. Liddell Hart, Les Généraux allemands parlent, Ed. Stock, 1948.

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2) Comment avez-vous créé l’association « France 40 » ? Quelle est l’histoire de cette association ?

Pendant la guerre, Abbeville se trouvait en zone interdite, séparée du reste du pays, et sous administration militaire allemande. Ce n’est qu’en 1945 que ma famille put enfin y retourner. J’avais alors douze ans et une bicyclette avec laquelle je courais la campagne pour tenter de trouver du ravitaillement encore rare. À cette occasion, je découvris les traces encore bien visibles de la bataille de 1940, en particulier le vaste cimetière allemand et de nombreuses tombes militaires françaises et anglaises perdues dans la campagne. Il y avait encore des ferrailles, des trous d’obus, et je compris que les combats avaient été très importants. Personne, pourtant, ne savait ce qui s’était vraiment passé. Plus tard, en étudiant l’histoire, je m’aperçus au fil du temps que les plus grandes personnalités de l’époque étaient passées par Abbeville : en 1939 Gamelin et Daladier, Chamberlain et lord Ismay, chef d’état-major britannique, puis en 1940 Guderian, Weygand, de Gaulle, von Manstein, l’auteur du plan d’invasion, Hitler lui-même, ainsi que Goering en 1941. En 1972, j’ouvris un musée consacré à ces événements presque inconnus encore. Celui-ci rencontra un indiscutable succès, et des collectionneurs de véhicules de l’époque des reconstitueurs d’unités en uniforme vinrent bientôt ajouter à « France 40-Musée d’histoire » « France 40-Histoire vivante », puis « France 40-véhicules », si bien qu’il s’agit aujourd’hui d’un « Collectif France 40 » qui regroupe plus de sept associations françaises dédiées à cette époque. Le musée a disparu, la ville d’Abbeville ne l’ayant pas conservé, mais « France 40 », plus vivante que jamais, continue de rendre hommage à cette armée courageuse trahie par le sort.

3) Comment la participation du général de Gaulle a-t-elle conditionné les engagements de l’homme du 18 juin ?

Les souvenirs des combats de 1940 ont été largement masqués par les propagandes, puis par des légendes. J’ai voulu en savoir davantage. J’ai donc systématiquement recherché à partir des années 60 les témoins français, anglais, puis allemands de ces combats sur la Somme, en particulier les membres de l’état-major du général de Gaulle. J’ai poursuivi cette enquête en ne tenant compte que des témoignages directs et des documents de l’époque à l’exclusion des commentaires. J’ai ainsi découvert que la bataille d’Abbeville avait impliqué trois divisions blindées alliées qui avaient attaqué successivement et sans coordination la position allemande, la division de Gaulle étant la seconde. Au total, plus de 500 blindées ! C’était un événement tout à fait inconnu encore.

Aucune des trois attaques n’obtint le succès, mais le Général démontra son exceptionnelle détermination en attaquant l’ennemi avec une telle violence qu’il le mit en déroute, fait unique à l’époque. À ce titre il se montra avec ses troupes, dès avant le 18 juin, un authentique résistant. Fut-il un grand tacticien ? Probablement pas. Fut-il un bon stratège ? Indiscutablement, ayant compris depuis longtemps la part que les chars prendraient à cette bataille.

Dès le 5 juin, encore sur le terrain des combats, il confiait à un membre de son état-major la manière dont il voyait l’avenir, l’effondrement militaire et la demande d’un armistice qui le scandalisait. L’homme d’État pointait sous l’officier. Tous les jours il était d’ailleurs en rapport téléphonique avec le président du conseil Paul Reynaud. Nommé sous-secrétaire d’État à la guerre le 6 juin, il rencontra Churchill deux fois avant de se rendre à Londres, et c’est ainsi qu’il put, dès le lendemain de son arrivée en Angleterre, lancer son appel à la BBC.


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Au début des années 30 – douze ans seulement après la fin de la guerre précédente −, la doctrine d’emploi des chars d’assaut demeure la suivante : le char est une sorte de casemate mobile destinée à enfoncer le front, et permettre à l’infanterie de progresser. Il ne constitue donc qu’une subdivision de cette arme à laquelle il est soumis. Marchant au pas des hommes, les blindés progressent par bonds de quelques kilomètres, puis s’arrêtent pour être ravitaillés, pendant que les fantassins nettoient le terrain. C’est sur ce principe d’emploi que sont construits tous les chars français, lourds ou légers – B1-bis, D-2, R-35, R-40 −, sauf les chars la cavalerie, un peu plus rapides – H-35, H-39, Somua −.

Les Anglais, dans les plaines du Surrey, mais surtout les Allemands dans les plaines d’URSS, étudient en secret depuis les années 20 une utilisation différente d’engins moins blindés, mais plus rapides, employés en masse dans des unités autonomes.

En France c’est un fantassin, le lieutenant-colonel de Gaulle si intimement convaincu de la validité de ce nouvel emploi qu’il va en promouvoir le principe, basant sa carrière sur ce qu’il appellera « la grande querelle des chars ».

Vers l’armée de métier. Le scandale.

Lorsqu’en 1934, il publie Vers l’armée de métier, son livre ne soulève pas d’emblée un grand intérêt, aussi s’efforce-t-il de lui donner un écho important chez tous ceux, militaires ou pas, que concernent les questions de défense. Rencontrant des journalistes et donnant des conférences, il agite l’opinion, provoquant une certaine irritation dans les milieux militaires. De quoi se mêle ce fantassin ?

De Gaulle, en effet, contredit brutalement les doctrines officielles basées sur les expériences de la guerre précédente.

Sa thèse est la suivante : la France n’a ni frontière naturelle, ni assez d’hommes pour se défendre, mais le char lui offre la possibilité de s’opposer efficacement à une invasion. Il suffirait de constituer une force de 100 000 hommes bien formés, utilisant 3000 chars groupés au sein d’unités autonomes pour assurer la sécurité du pays. Une telle force mécanique serait en effet capable d’aller semer le désordre sur les arrières de l’ennemi et de le refouler. Formation, groupement et autonomie sont, démontre-t-il, les conditions du succès.

Pour faire connaître sa thèse, il rencontre des journalistes. On parle de ses idées dans les quotidiens et les hebdomadaires. Peu de temps après la publication de son ouvrage, il rencontre Paul Reynaud, jeune député de Paris ouvert aux idées neuves et si convaincu du sérieux du projet qu’il promet qu’il ira lui-même la défendre à la tribune de l’Assemblée. De Gaulle, pour la première fois, établit un contact avec les milieux politiques. Dans l’armée, on appelle cela du « grenouillage » et cela ne plaît pas. Il sera un moment rayé du tableau d’avancement pour le grade de colonel.

L’idée finit pourtant par faire du bruit et provoquer une polémique. Pour des raisons opposées, la gauche s’y montre aussi hostile que les milieux militaires. La thèse, en effet, ne provoquerait pas autant de bruit si elle n’était que technique, mais le style même de l’ouvrage, son vocabulaire hautain, et surtout son titre, ne peuvent qu’inquiéter la gauche pacifiste.

Le 15 mars 1935, la politique militaire du gouvernement fait l’objet d’interpellations au Palais-Bourbon. On y débat de la nécessité d’allonger la durée du service militaire pour contrer la politique militariste de l’Allemagne, mais l’armée de métier est pour la gauche un concept provocant. On craint les centurions. Le souvenir du général Boulanger n’est pas loin. 

La thèse principale du livre − les divisions cuirassées −, est donc occultée par celle de l’armée de métier contre laquelle Léon Blum s’enflamme, appuyé par les communistes. « − On veut nous faire approuver à la fois les deux ans le service militaire et l’armée de métier, s’insurge-t-il ! »

Opposant un veto formel à toute la thèse, le parlement retarde inconsidérément la mise sur pied d’unités cuirassées. L’antimilitarisme des uns et le conservatisme des autres rejettent notre armée des années en arrière, et cette décision politique consternante prépare le prochain désastre..

Vers l’armée de métier n’en demeure pas moins le tremplin de la carrière de Charles De Gaulle, puisque le voilà introduit et connu des milieux influents.

Les cris d’alarme du colonel de Gaulle.

Dans les années qui précèdent immédiatement la guerre, le colonel de Gaulle sollicite et obtient le commandement du 507ème régiment de chars à Metz. Après avoir parlé du « char papier », il acquiert l’expérience du « char métal ». Dès son arrivée, le ton change. Une stricte discipline s’instaure les chars manœuvrent sans arrêt. Les supérieurs de De Gaulle, stupéfaits, lui donnent des notes exceptionnellement élogieuses.

Le 2 septembre 1939, c’est la guerre. Placé à la tête des chars de la Vème Armée, cinq bataillons non endivisionnés, mais c’est la drôle de guerre, et rien ne bouge.

Alarmé par la chute brutale de la Pologne en septembre 1939, de Gaulle multiplie ses efforts pour attirer l’attention du général en chef, puis de l’opinion publique sur les leçons à tirer du succès allemand. Il rédige et diffuse plusieurs mémorandums pressants. Notamment la « Note relative aux modifications à apporter au règlement concernant l’emploi ses chars » qu’il adresse le 11 novembre 1939 par la voie hiérarchique au chef des armées, le général Gamelin, mais rien ne change.

Sa note n’ayant soulevé aucune réaction, de Gaulle, ignorant toute hiérarchie diffuse le 26 janvier 1940 à tous les décideurs français, civils et militaires, à quatre-vingts personnalités politiques un mémorandum intitulé « L’avènement de la force mécanique ». Aucun écho, là non plus.

Tous ses efforts n’auront pourtant pas été vains puisque à la fin de l’hiver, trois Divisions Cuirassées sont mises sur pied. Le colonel, impatient de se voir chargé de la prochaine quatrième, adresse à nouveau le 13 février 1940 au général Gamelin une note secrète jusqu’ici inconnue intitulée « Note sur la mise en œuvre et le commandement des chars dans l’attaque ». Ce document n’aura pas davantage de réponse que les précédents, mais le 12 mai, alors que l’attaque ennemie remporte ses premiers et fracassants succès, le colonel de Gaulle obtient enfin le commandement d’une 4ème Division Cuirassée qui n’existe encore que sur le papier.

Les opérations.

Dès qu’il reçoit son commandement, le 12 mai 1940, de Gaulle réunit son état-major et le 17, à peine a-t-il reçu l’ordre d’attaquer vers le Nord les éléments ennemis qui foncent de Sedan vers la Manche, et qu’à peine ses premières éléments lui proviennent, il prononce à Moncornet sa première attaque.

C’est l’échec immédiat, mais de Gaulle, attentif à gagner de l’audience, envoie un émissaire à Paris pour laisser supposer à un succès qui n’a pas eu lieu. Reprise plus tard à Londres avec grandiloquence, cette victoire usurpée s’inscrira dans la légende.

Le lendemain, la 4ème DCR renforcée prononce une attaque plus puissante à Crécy-sur-Serre, mais sans plus de succès. L’unité se retire alors au sud de l’Aisne où, puissamment renforcée, elle devient la plus puissante de toutes les unités blindées françaises.

Déplacée vers la basse-Somme, la 4ème DCR livre du 28 au 31 mai une puissante attaque devant Abbeville pour détruire la large tête de pont que Guderian y a solidement établi, mais face à une artillerie puissante et à une infanterie déterminée, elle ne parvient qu’à la réduire, et l’attaque devra être reprise par la 2ème DCR reconstituée, mais sans plus de succès.

Reynaud l’appelle au gouvernement le 6 juin. Dès lors, entrant en politique, il commence une nouvelle carrière. Au cours de la conférence au sommet du 14 juin à Tours il rencontre Churchill, qui le remarque, et il obtient ainsi, douze jours après avoir quitté ses chars, le 18 juin, l’accès au micro de la BBC. Les chars lui ont permis d’atteindre le sommet et de marquer l’histoire.

Stratège ou tacticien ? 

L’auteur de Vers l’armée de métier a eu l’immense mérite de formuler une théorie qui, sous une forme peut-être plus lyrique que militaire, posait le problème des chars de façon brève, claire et évocatrice. Les critiques qui lui ont été adressées ont été nombreuses, et souvent on évoquera l’influence des idées de Fuller en Angleterre, et rien de tout cela n’est faux, mais rien ne pèse à côté de l’œuvre d’un écrivain de talent capable, par des images fortes et des évocations puissantes, d’exposer une idée simple à des politiques à la culture parfois rudimentaire et le plus souvent ignorants des questions militaires.

Le plus grave reproche que l’on puisse faire à l’ouvrage, reproche qui lui vaudra son échec devant le Parlement, c’est d’avoir associé dans son titre la notion d’armée de  métier à celle de corps cuirassé, car c’est cette notion-là qu’ont avant tout réfuté les élus. Lesquels, en réalité, avaient lu le livre, hors son titre, avant de le condamner ?

Eut-il emporté l’adhésion, Vers l’armée de métier aurait-il pu servir de base à la mise en œuvre d’unités opérationnelles ? D’évidence, non. Tout était à construire dans un domaine que l’armée française ignorait encore. Une division blindée n’est pas une accumulation de chars, mais un amalgame d’unités spécialisées habituées à travailler ensemble – chars, infanterie, artillerie, génie, DCA, transports, ravitaillement, maintenance, reconnaissance, aviation d’assaut, et surtout transmissions −. Or il avait fallu près de dix ans au Reich pour le comprendre. Tout avait commencé en URSS en 1928 [1] et la marche sur Vienne lors de l’Anschluss en 1938 avait été encore l’occasion d’apprendre sur l’entretien et le ravitaillement. Seules des manœuvres sur le terrain nombreuses, organisées, réalisées et analysées pouvaient enseigner l’art d’utiliser les chars. Affirmer, comme certains l’ont fait, que le livre de Charles de Gaulle a inspiré Guderian ne fait que souligner l’ignorance du sujet. Si l’idée d’utiliser les chars en masse flottait dans les états-majors d’Europe, c’est en Allemagne que sont nées des Panzer divisions.

Von Thoma, l’un des principaux promoteurs des panzer divisions déclarera après-guerre à Liddell Hart [2] qui lui demandait « si les doctrines relatives aux chars allemands avaient subi l’influence du livre bien connu du général de Gaulle comme on l’a souvent prétendu. Sa réponse fut « non ». Nous n’y prêtâmes pas grande attention… Il ne donnait guère de conseils tactiques et planait dans les nuages. D’ailleurs, il fut de beaucoup postérieur aux démonstrations britanniques. »

Quoi qu’il en soit, de Gaulle reste aux yeux de l’histoire le seul à avoir tenté de réveiller la hiérarchie assoupie de ceux qui avaient fait la guerre précédente. Bravant à la fois sa hiérarchie et le Parlement, misant sa carrière sur l’arme nouvelle, il fut le seul théoricien français capable de clamer assez haut l’urgence qu’il y avait à construire une force cuirassée mobile.

Si son combat s’englua dans le marais parlementaire, l’épaisseur des hiérarchies, les jalousies professionnelles, s’il s’empêtra dans des questions administratives, les handicaps des productions industrielles au point de ne jamais pouvoir rattraper le retard sur l’Allemagne, il fut indiscutablement le promoteur le plus déterminé de l’arme blindée, et finalement le seul à prononcer des attaques significatives contre un adversaire qu’il n’était pas en mesure de battre.

A ce titre, Charles de Gaulle fut indiscutablement un stratège.


[1] C’est en Russie soviétique que l’Allemagne, contournant le dictat du traité de Versailles, et avant même l’arrivée de Hitler au pouvoir, commence à étudier la manœuvre des engins motorisés, alors des voitures de tourismes habillées de blindages en carton.

[2] B.H. Liddell Hart, Les Généraux allemands parlent, Ed. Stock, 1948.

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