
Claire Rol-Tanguy est née le 2 octobre 1946 à Paris. Après des études à l’ENC de Paris-Bessières, elle mène une carrière professionnelle d’administration des entreprises partagée entre les domaines de la maîtrise d’œuvre dans un grand cabinet parisien d’urbanisme et d’architecture, et celui de la maîtrise d’ouvrage dans des sociétés d’économies mixtes de la région parisienne, enfin comme Secrétaire Générale de la filiale d’aménagement et de construction de la SNCF. Elle est également Conseillère municipale et Maire-adjointe de la Ville de Montreuil (Seine-Saint-Denis) de 1977 à 1995.
1- Pouvez-vous nous présenter l’histoire et les objectifs de votre association ?
L’ACER a été créée officiellement en 1996, à la demande des vétérans de l’Amicale des Anciens volontaires en Espagne Républicaine, elle-même créée dès 1937 pour accompagner le retour en France des premiers volontaires rapatriés après leurs blessures sur les fronts de Madrid et d’Andalousie. Ces vétérans voyaient leurs rangs s’amenuiser au fil des ans et souhaitaient que leurs combats passés en Espagne pour la défense de la Liberté ne tombent pas dans l’oubli.
Ce sont donc 4 fils d’anciens brigadistes : Jean-Claude Lefort et François Asensi, députés, Jose Fort journaliste, et Pierre Rebière qui se sont engagés dès 1995 à faire perdurer cette mémoire, avec des premiers objectifs précis :
La carte d’ancien combattants sera enfin accordée aux vétérans le 6 décembre 1996 par un vote de l’Assemblée Nationale sous le nom d’«amendement Malraux», dans le sillage du transfert des cendres d’André Malraux au Panthéon. L’association a d’ailleurs toujours tenu à rappeler l’engagement personnel du Président Jacques Chirac et du Président de l’Assemblée Nationale Philippe Seguin pour faire aboutir cette demande légitime, la France étant un des derniers pays à l’avoir fait en Europe.
En 1999, une stèle avec un dessin de l’architecte brésilien Oscar Niemeyer était érigée à Champigny-sur-Marne au cours d’un événement rassemblant les derniers brigadistes survivants.
En 2001, grâce au soutien d’historiens et de la Bibliothèque de l’Université de Nanterre, une partie des dossiers des B.I. archivés à Moscou, concernant les volontaires français, revenait en France sous forme de microfilms mis à la disposition des chercheurs et du public.
La vie de l’association s’est développée jusqu’à ce jour pour participer à la transmission de l’histoire de la guerre d’Espagne et, plus particulièrement, l’engagement de milliers de volontaires internationaux dans la défense de la République espagnole, estimés entre 40 000 et 50 000 ; parmi les 40 000 engagés dans les Brigades Internationales figuraient 10 000 Français.
Un monument parisien dédié aux Brigades internationales a été inauguré en 2016 à la gare d’Austerlitz, principale gare de départ des volontaires, Français et étrangers. Cette trace de leur engagement manquait dans l’espace parisien alors que Londres, Berlin, San Francisco et Seattle, Amsterdam, Canberra, Ottawa, Stockholm, Oslo, Belfast… avaient depuis longtemps dédié un lieu de mémoire à leurs volontaires.
La même année, une exposition était réalisée avec l’ONaCVG sur l’histoire des Brigades Internationales dans la guerre d’Espagne et le parcours de nombreux anciens d’Espagne dans la Résistance ; elle continue de tourner dans des communes, des associations, des établissements scolaires dans toute la France.
À la transmission, nous ajoutons aussi la restitution, celle de la parole de ces combattants car la mise en ligne depuis plusieurs années de toutes les archives des Brigades Internationales conservées à Moscou a ouvert un extraordinaire champ de recherches à notre association. Nous avons pu engager un travail bénévole pour compléter les biographies des volontaires déjà mises en ligne par le Dictionnaire Maitron à partir du fichier de l’Amicale des Volontaires AVER. Notre site www.brigadesinternationales.fr s’enrichit au fur et à mesure de l’avancée de nos travaux.
Nous avons aussi découvert des textes écrits sur place ou peu après leur retour en France par des volontaires eux-mêmes, que seuls quelques historiens connaissaient. Au-delà de leur intérêt historique indéniable, ces textes jusqu’alors inédits, d’une rare puissance évocatrice, décrivant les combats, les souffrances, les motivations, les espoirs de ces volontaires nous ont beaucoup touchés. Nous avons décidé de les publier nous-mêmes avec l’appui de l’historien Edouard Sill. C’est une grande fierté pour nous de restituer leur parole.
Enfin, les activités de l’ACER s’inscrivent pleinement dans le large mouvement des associations mémorielles de la Seconde Guerre mondiale pour promouvoir les valeurs républicaines et progressistes qui animaient les Résistants, et dénoncer toute forme de résurgence des idées mortifères du franquisme espagnol, des idéologies nazie et fasciste, celles de la collaboration vichyste, qui ont entraîné l’Europe et le monde dans les horreurs de la Seconde Guerre mondiale.
2/ La qualité d’ancien combattant des volontaires français dans la guerre d’Espagne n’a été reconnue en France qu’en 1996, tandis que la même année, les Cortès espagnols accordaient la nationalité espagnole aux survivants des Brigades Internationales.
Comment expliquez-vous ce double geste tardif, et que révèle-t-il du regard longtemps porté, en France comme en Espagne, sur ces combattants et leur engagement ?
Ce fut en effet un geste bien tardif des deux côtés des Pyrénées, sans doute pour des raisons différentes.
Après la Libération de la France, on peut comprendre que l’heure fut d’abord à la reconnaissance des membres de la Résistance française.
Mais durant la période de la guerre froide avec ses blocages idéologiques, le refus institutionnel de reconnaissance fut facilité par l’argument de la politique de non-intervention de la France en 1936 dans le conflit espagnol. Il n’était pas à l’ordre du jour de reconnaître que les volontaires avaient défendu une légalité républicaine face à une coalition de rebelles et d’états fascistes comme l’Allemagne, l’Italie et le Portugal, ou encore qu’en luttant pour l’Espagne, ils avaient lutté aussi pour la France et la Paix en Europe.
L’histoire s’était néanmoins emparée de la guerre d’Espagne et du rôle des Brigades Internationales pour en faire une fresque historique et romantique à la fois. Mais une certaine lecture politique et historiographique de la défaite républicaine espagnole qui a longtemps sévi a aussi eu des conséquences, fixant des clichés ou des accusations non fondées qui ont la vie dure. Pendant très longtemps, cette défaite a été attribuée aux dissensions du camp républicain, aux manœuvres de Staline, et, par facilité ou par calcul, les Brigades Internationales ont été assimilées aux ordres du Komintern plutôt qu’aux ordres du gouvernement républicain, ce qu’elles avaient pourtant été. André Marty, l’organisateur des Brigades Internationales, était qualifié sans preuves de « bourreau d’Albacete », les armes livrées par les Soviétiques étaient dites de piètre qualité, au rebours de l’avis des combattants. La publication de quelques témoignages à charge, même contestés par des survivants, a bénéficié d’une certaine complaisance d’éditeurs qui ne cherchaient pas à se documenter sur leur véracité.
Aujourd’hui, le temps ayant fait son œuvre de décantation, et grâce au travail de nombreux historiens, l’idée que cette guerre fut « la première guerre mondiale contre le fascisme » est difficilement contestable, et que le déséquilibre des forces militaires entre les deux camps avait été déterminant dans la défaite, même si les querelles au sein du camp républicain avaient pu être lourdes de conséquences.
À mon avis, cela donne une vigueur renouvelée à la compréhension de l’engagement généreux de ces volontaires. Car cette analyse rejoint complètement les espoirs qu’ils exprimaient quand ils s’engageaient pour l’Espagne et qu’ils ont toujours réaffirmé dans leurs témoignages : donner un coup d’arrêt au fascisme international, à l’expansionnisme allemand et italien menaçant la France et l’Europe, secourir un peuple spolié, par un soulèvement militaire, de son vote pour conquérir de nouveaux droits politiques et sociaux.
Et quand ils sont rentrés en France en novembre 1938 par décision du gouvernement espagnol, ils ont vu, comme dans un mauvais film, se dérouler exactement ce qu’ils voulaient éviter. Et leurs frères de combats, Espagnols, Allemands, Italiens, Tchèques… se sont retrouvés internés dans des camps par le gouvernement français.
Pourtant, à la déclaration de guerre, chaque ancien d’Espagne mobilisé a répondu à l’appel, plusieurs y ont gagné des Croix de Guerre, et, après la débâcle, beaucoup d’entre eux ont fait partie des premiers résistants. Au moment du lancement de la lutte armée par les FTP, ils ont pris une part importante tant leur expérience était reconnue. Mais on les retrouve dans d’autres réseaux sur tout le territoire, dans les maquis et dans les Forces Françaises Libres. Ils auront laissé en route beaucoup de « Morts pour la France ».
On peut rappeler les 4 Compagnons de la Libération qui furent membres des Brigades Internationales : Louis Blézy (FTP-FFI – Libération de Marseille), Louis Godrefroy (FTP-FFI région Centre), Joseph Putz (FFL 2e DB), et Henri Rol-Tanguy (FTP-FFI – Libération de Paris).
En Espagne, après le long joug imposé à son peuple par Franco, la loi d’amnistie en 1977 et son pacte de l’oubli furent le prix à payer pour assurer la transition vers la démocratie. Le réveil des mémoires s’amorce dans les années 1990, souvent porté par la société civile. Plusieurs lois viendront marquer à chaque fois des avancées, la dernière étant de 2022, permettant progressivement de mieux connaître l’étendue des crimes franquistes pendant la guerre et pendant la dictature, mais aussi de réhabiliter la mémoire de la période républicaine en la sortant de l’oubli et de la falsification.
Pour les volontaires, c’est par un vote unanime des Cortes que le gouvernement espagnol accordera en 1996 la nationalité espagnole aux survivants internationaux, répondant à la promesse faite au moment de leur départ. La réception aux Cortes fut un grand moment pour les survivants venus de différents pays, de même que la réception de la délégation française à l’ambassade de France à Madrid.
En 1999, Jean-Pierre Masseret, ministre des Anciens Combattants, rendra à ces Volontaires de la Liberté un bel hommage en déclarant :
« Ils ont accepté de prendre des risques très lourds parce qu’ils avaient conscience d’avoir choisi le bon combat. Ce faisant ils ont illustré une certaine idée de la France. Pour emprunter cette fois à André Malraux qui fut l’un des volontaires français en Espagne, « la France est grande quand elle n’est pas retranchée sur la France… elle n’est jamais aussi grande que lorsqu’elle parle pour tous les hommes… S’ils n’ont pas combattu directement et officiellement pour la défense de la Nation, ils ont combattu pour illustrer les valeurs qui sont au fondement même de celle-ci. Ils ne portaient pas nos couleurs, mais ils brandissaient notre idéal. Ils nous ont rendu fiers d’être Français ».
3/ A l’approche du centenaire de la guerre d’Espagne, quels sont, selon vous, les principaux défis pour transmettre cette mémoire aux générations futures et continuer à en faire un enjeu vivant dans le débat public ?
Les défis pour une association comme la nôtre sont nombreux et variés : le temps qui recouvre d’oubli des pans entiers de notre histoire, les choix qui sont faits dans l’enseignement de l’histoire, l’âge de nos adhérents, etc…
Sans nul doute, cet engagement total au 20e siècle de milliers de Français, unis à des milliers d’Européens et d’Américains contre des idéologies mortifères d’asservissement des peuples, est une des plus belles expressions de la solidarité internationale, et mérite d’être racontée aux nouvelles générations.
Les exemples du courage, de la lucidité et de l’’héroïsme dont ces combattants volontaires ont fait preuve sont nombreux et formateurs. Mais sans jamais oublier la complexité des situations, les faiblesses humaines et les erreurs, les souffrances multiples, ces belles pages d’histoire mêlant sur les fronts d’Espagne d’anciens soldats et officiers allemands et français de la Première Guerre mondiale, et celles, tout aussi réelles, de démoralisation et de désertions au fil de combats terriblement meurtriers. Sans oublier la répression stalinienne subie par des volontaires à leur
retour ou après la guerre en Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, ni les persécutions organisées par le sénateur McCarthy contre les volontaires américains.
Nous avons besoin aujourd’hui que ce grand élan de solidarité perdure dans la mémoire collective de notre pays. Il doit trouver sa place dans le récit national comme celui des premiers combattants armés contre le fascisme international, combat poursuivi dans la Résistance en France, où anciens d’Espagne français et étrangers, Espagnols de l’armée républicaine en exil, ont continué leur combat commun sur le sol français jusqu’à la victoire finale.
Pour notre part, nous y travaillons comme association au service de la mémoire. Il est de notre responsabilité, nous semble-t-il, de mobiliser les institutions de notre pays sur ce sujet, de collaborer avec les organisations politiques et syndicales qui ont joué un grand rôle pour organiser et soutenir la solidarité sous toutes ses formes à l’Espagne républicaine. La France fut le centre névralgique de cette solidarité pour le passage des volontaires, des vivres, des médicaments, et des armes destinées la République espagnole. La guerre d’Espagne, c’est aussi une histoire française.
En cette année 2026, le cinquantenaire de la mort d’André Malraux nous rappelle son engagement, jamais renié, d’homme d’action et d’écrivain militant en Espagne. Ses relations étroites avec les Brigades Internationales lui ont permis d’accueillir dans son escadrille les pilotes, mitrailleurs, et mécaniciens d’aviation dont il avait besoin. Plusieurs ont rejoint à la dissolution de l’escadrille, les rangs des Brigades Internationales ou ceux de l’aviation républicaine espagnole.
La journée d’études, initiée par l’ACER, au Mémorial de Rivesaltes programmée le 16 octobre 2026 sur le thème : « les Brigades Internationales : 90 ans d’une mémoire partagée. État des lieux et perspectives 1936-1996-2026 » a d’ailleurs été labellisée par la mission du Cinquantenaire André Malraux. L’objectif de cette journée est bien de faire un point d’étape, de partager les défis de cette transmission entre associations, institutions, chercheurs, des deux côtés des Pyrénées.
Les défis à relever passent aussi par notre capacité à s’adresser à la jeunesse, à capter son attention parmi toutes les sollicitations dont elle fait l’objet. À la demande de professeurs, nous rencontrons des classes de collèges et de lycées et l’échange est toujours fructueux autour du sens du volontariat. Le Prix lycéen « ACER Henri Rol-Tanguy » institué depuis 2 ans pour les classes Bachibac de la région parisienne sur le thème de la guerre d’Espagne, soutenu par l’ONaCVG et l’Ambassade d’Espagne, est un succès, grâce à l’engagement des professeurs et des lycéens. Le « Prix universitaire ACER Henri Rol-Tanguy » qui s’adresse depuis 2014 aux étudiants en Master 2 continue à recevoir chaque année des candidatures examinées par un jury scientifique.
C’est pour rappeler la portée historique et humaine de cet épisode majeur du XXe siècle qui a vu des milliers d’hommes et de femmes, de 70 nationalités, faire le choix de l’antifascisme, de la solidarité et de la défense des valeurs démocratiques, que nous avons décidé de nous lancer dans la création d’une BD historique, un medium qui a les faveurs de la jeunesse et du grand public. Elle permettra de suivre l’itinéraire des volontaires de la 14e Brigade Internationale franco-belge la Marseillaise, depuis les départs massifs et l’enthousiasme des premiers jours jusqu’à l’âpreté des combats face aux rebelles franquistes puissamment soutenus en hommes et en matériel par l’Italie et l’Allemagne. Sa sortie est prévue en octobre 2026.
Nous avons souhaité rendre hommage aux 3 000 Français tombés en Espagne ; c’est à Barcelone, début 2027, que nous irons inaugurer une stèle à leur mémoire au cimetière de Montjuic, et nous sommes honorés que la ville de Barcelone ait accepté notre demande. Nous souhaitons vivement que Le Souvenir Français soit associé à cet événement.
Il reste beaucoup à faire aux chercheurs, aux associations, aux bénévoles pour faire émerger et restituer aux familles, au public, toute cette mémoire pour partie encore enfouie dans des archives, y compris familiales, pour faire le recensement le plus exhaustif possible des volontaires français et immigrés installés en France, pour mettre en réseau à l’échelle européenne toutes les sources de cette histoire qui a valeur d’exemple.
Nous nous sentons, comme d’autres associations mémorielles, pleinement engagés dans la société pour faire entendre notre voix singulière au nom des anciens volontaires en Espagne républicaine, dans une période de dangereuses résurgences idéologiques d’exclusion, de racisme et d’antisémitisme, de promotion de la violence, et de graves atteintes au droit international.
Pour en savoir plus sur la mémoire de la Guerre d’Espagne en France A) Ouvrages généraux sur la Guerre d’Espagne 1 – Dictionnaire de la guerre civile espagnole et de ses prémices 1930-1939, Miguel Ruiz, Librairie Gallimard, 2020. Plus d’infos : https://www.librairie-gallimard.com/livre/9782322193219-dictionnaire-de-la-guerre-civile-espagnole-et-de-ses-premices-1930-1939-miguel-ruiz/ 2 – La guerre d’Espagne, Un conflit qui a façonné l’Europe, Jordi Canal, Vincent […]
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