L’œil de l’historien Patrick SOUTY

3 septembre 2020

Professeur en lycée et collège enseignant l’Histoire-Géographie et le Droit & Grands Enjeux du Monde Contemporain, Patrick SOUTY est diplômé des Langues Orientales (Inalco) où il a étudié plusieurs langues du sud-est asiatique et de l’université de Poitiers en III° cycle d’Histoire. Auteur de deux ouvrages parus aux Presses Universitaires de Lyon sur les Guerres du Pacifique et de Corée, il en prépare un troisième sur les multiples facettes de l’engagement français dans la région.


La guerre de Corée

La Seconde Guerre mondiale s’est achevée avec les deux bombes atomiques américaines larguées les 6 et 9 août 1945 sur Hiroshima et Nagasaki, il y a 75 ans. La reddition japonaise, signée le 2 septembre 1945 à bord du cuirassé USS Missouri en baie de Tokyo semblait sceller la fin de la guerre, des guerres avec l’établissement d’un nouvel ordre mondial et ouvrir une ère de paix durable. Cependant, les failles dans la Grande Alliance apparaissent dès avant la fin du conflit mondial entre Truman et Staline[1]. En Europe, la guerre a trouvé sa conclusion près de quatre mois auparavant, le 8 mai 1945 avec la reddition allemande.   

Avec la défaite du Japon, et celle de l’Allemagne, il faut gérer les territoires des pays vaincus à occuper.  En Asie orientale, encore appelée Extrême-Orient, la Corée, sous protectorat japonais depuis 1905 suite à la guerre russo-japonaise et annexée en 1910, est considérée comme partie intégrante du Japon et doit subir le même sort que lui.

La péninsule se trouve alors divisée en deux zones d’occupation, césurée par le 38° parallèle entre le nord occupé par les Soviétiques (qui sont aussi en Mandchourie) et le sud par les Américains qui reçoivent les îles Japonaises moins le sud de Sakhaline et les Kouriles, revenues aux Soviétiques.

Avec les débuts de la guerre froide, la Corée se trouve juridiquement constituée de deux Etats plus tôt que l’Allemagne en Europe (ce sera en 1949) : le 15 août 1948 est proclamée une République au sud (ROK, capitale Séoul) dans l’ancienne zone d’occupation américaine, au nord, la République Démocratique et Populaire de Corée (RDPK) voit le jour le 3 décembre dans la zone soviétique.

Il y a 70 ans, la guerre de Corée éclatait.

Avec l’avènement de la Chine communiste continentale (la RPC), Les Etats-Unis définissent de suite un périmètre de sécurité en Asie orientale, exposé par le Secrétaire d’Etat américain, Dean Acheson, le 12 janvier 1950, dans lequel les ensembles insulaires sont inclus, Japon, Formose (aujourd’hui Taïwan) et Philippines. La Corée du Sud, omise, est perçue comme une proie à prendre par les Communistes de la RDPK qui veulent réunifier la péninsule. Le 25 juin 1950, ils attaquent le Sud, Séoul tombe le 29 juin. Les Sudistes, moins bien encadrés et lourdement armés, refluent avec les quelques éléments américains présents.

Un conflit aux allures planétaires

Les Etats-Unis présentent une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU[2], le 27, déclarant le Nord agresseur et engageant alors une intervention de troupes sous son égide pour rétablir in statu quo ante la situation dans la péninsule. Le délégué soviétique, J. Malik ne siège pas sur ordre de Staline depuis le refus de l’ONU d’admettre la toute nouvelle République populaire de Chine (RPC) proclamée le 1er octobre 1949. Ainsi, il n’y a pas de veto opposable, les trois autres membres permanents, France, Grande-Bretagne et Chine nationaliste (repliée sur l’île de Formose), suivent Washington, également membre permanent.

Entre guerre de mouvement et guerre de position

Les Nord-Coréens progressent rapidement face aux Sudistes, désorganisés, bientôt retranchés dans un réduit au sud-est entre Taegu et Pusan, au sud-est, qui fait face au Japon. Les Etats-Unis sont pris au dépourvu alors qu’ils n’ont pas maintenu les forces armées du temps de guerre et font face aux tensions en Europe après le blocus de Berlin (juin 1948 – mai 1949). Le général Mac Arthur, commandant suprême allié au Japon,[3] fait envoyer des éléments de la VIII° Armée d’occupation du Japon. Il a le génial coup d’œil d’un stratège lors des premiers moments de la guerre, observant la progression des Nordistes autour de Séoul et lui vint l’intuition d’un débarquement à Inchon. Celui-ci est planifié en un temps record et a lieu le 15 septembre. L’opération de son nom de code Chromite, difficile techniquement, est un succès qui permet aux Nations-Unies de prendre à revers les forces de la RDPK engagées jusqu’au réduit de Pusan et de couper leur ravitaillement. Séoul est reprise le 28 septembre.  La VIIIème Armée US remonte vers le Nord, le franchissement du 38° parallèle, opéré le 1er octobre, ayant été autorisé, prend Pyongyang, capitale du Nord le 19 octobre et les Alliés de la 6ème DI ROK atteignent le fleuve frontalier avec la RPC, le Yalu, le 26 octobre. Fin octobre, le dirigeant communiste chinois, Mao Zedong, mobilise « les volontaires du peuple chinois » contre les troupes onusiennes américano-sud-coréennes. Le IX° Corps US est encerclé autour de Hungnam, dans le nord-est mais son réembarquement est un succès.

Les Sino-nord-coréens (appuyé aussi par des pilotes soviétiques aux commandes de Mig 15) progressent très rapidement, reprennent Pyongyang le 4 décembre 1950 et Séoul le 4 janvier 1951. Le général Ridgway lance alors une contre-offensive le 21 janvier 1951, la RPC est déclarée « agresseur » par l’ONU, Séoul est reprise pour la deuxième fois par les troupes onusiennes le 14 mars et le 38° parallèle est atteint le 31. Le même jour, Mac Arthur est limogé[4] pour avoir notamment voulu employer l’arme nucléaire sur les bases arrières communistes en Manchourie.  Les Sino-Nord-Coréens attaquent le 23 avril 1951 mais sont repoussés le 21 mai suivant au nord du 38ème parallèle devenu l’axe de la ligne de front avec une guerre de position qui s’installe pour deux années.

L’engagement militaire et diplomatique de la France

La jeune IVème République française, déjà engagée en Indochine dans une guerre entre décolonisation et guerre froide comme l’analysait François JOYAUX, vote les résolutions 83 et 84 des 27 juin et 7 juillet 1950 et déploie une unité en Corée. L’engagement prend d’abord la forme avec l’envoi d’un aviso de 1ère classe jaugeant environ 2600 tonnes, le La Grandière, commandé par le Capitaine de Frégate Urbain Cabanié, en provenance d’Indochine, qu’il quitte le 19 juillet pour rallier le Japon. Il prend part aux escortes de convoi, à la guerre des mines, et est intégré dans les forces d’appui lors du débarquement d’Inchon le 15 septembre 1950 au sein de la TF 90.7 groupe d’attaque chargé de la protection (screening and protective). Il participe ensuite à celui de Wonsan courant octobre. Le 25 novembre, il est rappelé en Indochine afin de renforcer les troupes françaises.[5]

Le gouvernement français avait décidé, le 24 août 1950, de constituer et envoyer un contingent terrestre qui prend la forme d’un bataillon de volontaires mis sur pied le 1er octobre[6] à Auvours près du Mans. Il est commandé par une des grandes figures de l’Armée française, le général de Corps d’Armée Ralph (Raoul) MAGRIN-VERNERET dit MONCLAR de son nom de résistance en référence à un village du Quercy. Il prend le commandement de cette unité, en abandonnant ses quatre étoiles de général de Corps d’Armée pour les seuls galons de lieutenant-colonel. Il s’impose dès lors comme le père fondateur des forces françaises en Corée en formant une unité de volontaires à partir de la légion étrangère.

Une fois débarqué en Corée à Pusan, le 29 novembre, le bataillon est intégré au sein du 23ème RCT américain appartenant à la 2ème DI US,[7] s. Une fois sur le front, il est mêlé à plusieurs combats en offrant une résistance opiniâtre aux « volontaires » Chinois, repoussant quatre assauts sur la côte 247, autour de Wonju, en ligne défensive les 5-15 janvier 1951 perdant une dizaine d’hommes[8]. En janvier 1951, alors que cela ne fait pas deux mois qu’il est en Corée, le Bataillon s’illustre à la bataille des Twin Tunnels les 1 et 2 février, puis, dans la foulée, de Chipyon-ni (ou Jypyeong-ri) du 3 au 15 février où il perd 32 de ses hommes. D’autres faits de gloire seront inscrits par le Bataillon : Crève-cœur ou HeartBreak ridge (côte 931) en septembre-octobre 1951 où le Capitaine GOUPIL trouva la mort à la tête de sa 2ème compagnie (composée de recrues sud-coréennes), dans le Triangle de fer entre décembre 1951 et avril 1952 plus vers le centre-ouest de la péninsule, le T-Bone en juillet 1952 et Arrow Head en septembre 1952. Le 18 juillet 1953, il doit faire face à une dernière attaque chinoise qu’il contient dans le secteur de Chungga-san. Le Bataillon reçoit des Etats-Unis sa première citation le 20 février 1951. D’autres américaines, sud-coréennes et françaises suivront.

Une paix précaire

L’armistice est conclu le 27 juillet 1953 après deux ans de négociations interrompues par épisodes, déplacées de Kaesong (10 juillet – 23 août 1951) à Panmunjon (à partir du 25 octobre 1951), les Sudistes l’ayant même dénoncé. La disparition de Staline, le 5 mars 1953, a certainement favorisé cette issue heureuse. La conférence de Genève qui s’ouvre en juillet 1954 sur les conflits d’Extrême-Orient, éludera d’entrée la question coréenne.

Les mémoires de la guerre

Le Bataillon quitte la Corée le 22 octobre 1953, destination l’Indochine (devenant le GM 100) où un autre conflit continue. Il a eu 287 tués au combat, 1.350 blessés – disparus : 7 – prisonniers : 12 sur un effectif total avec les relèves de 3 421 combattants engagés sur les trois années.

Les Coréens pour lesquels ce n’est pas une « guerre oubliée », et les Vétérans américains de la 2ème DI, leur ont rendus de multiples hommages avec également un mémorial à Chipyong-ni inauguré le 15 juillet 1957 auxquels se sont ajoutés ceux des batailles marquantes de l’engagement français : côte 1037, Suwon, Chuncheon, Hongcheon et le médecin commandant Jean-Louis, Putchaetul et Crèvecœur, Gapyeong, Arrowhead, Pusan, Séoul. Aujourd’hui, quelques-uns apercevront le monument à Paris dans le 4ème arrondissement avec la péninsule coréenne, et visiteront le mémorial de Lauzach (56) au souvenir des Morbihannais morts en Corée (9 personnels) et en Indochine (440).

Un bilan désastreux et des plaies encore ouvertes.

Le bilan est énorme : estimé dans le camp communiste avec environ 1 420 000 morts, blessés ou disparus; l’ONU et Alliés ayant eu à déplorer 447 697 morts et 547 904 blessés et disparus. A cela s’ajoutent les nombreuses victimes civiles (estimées à 1,5 million), trop souvent oubliées des guerres et dont la mémoire se fixe progressivement. La Corée du Sud estime à 420 000 le nombre de morts chinois. Il suffit de se remémorer les combats de Chipyong-ni lorsque les Chinois « laissèrent derrière eux des monticules de cadavres » estimés à plus de 1 500 morts.

La guerre de Corée est en France une « guerre oubliée », mais l’histoire nous enseigne que ce conflit, hors norme, fut le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale avec près de trois millions de morts civils et militaires.

Pour aller plus loin : liste non exhaustive

BERGOT Erwan, Bataillon de Corée, les volontaires français, 1950 – 1953. Paris, Presses de la Cité, 1983.

CADEAU Yvan (dir.),  Le Bataillon français de l’ONU en Corée, Le combat méconnu des volontaires français 1950-1953, éd° du coteau ECPAD, Paris, 2010. La Guerre de Corée, éd° Tempus, Paris, 2013.

FERRARI  Pierre et VERNET Jacques, Corée 1950-1953, L’Héroïque Bataillon Français, Limoges, Ch. Lavauzelle,  2001.

JOYAUX François,  La Nouvelle question d’Extrême-Orient, T. 1 L’ère de la guerre froide 1945-1959,  Paris, Payot, 1985.

LECKIE Robert, La Guerre de Corée (Conflict), trad° Ch. GOFFIN, Paris R. Laffont, 1963.

SOUTY Patrick, La Guerre de Corée 1950-1953, Guerre froide en Asie orientale, Lyon, PUL, 2002.

Site de l’Ambassade de France en Corée (un excellent document qui montre les multiples lieux de mémoires des Sud-Coréens à la mémoire des combattants Français dans les combats :

https://kr.ambafrance.org/Livre-sur-les-Lieux-de-memoire-du-Bataillon-francais-de-l-ONU-en-Coree

Abréviations :

DI : Division d’infanterie

GM : Groupement mobile

RCT : Regimental Combat Team ou 23ème RI, régiment d’infanterie

RIC : Régiment d’Infanterie Coloniale

RPC : République Populaire de Chine

RIMa : Régiment d’Infanterie de Marine

TF : Task Force

Mémorial de Suwon. Sur le mur à l’arrière plan sont inscrits les noms des 269 soldats français accompagnés des 18 Coréens de la 2ème Compagnie.

Le Mémorial de Lauzach porte les noms de 9 Morbihannais morts en Corée avec les  500 morts en  Indochine.

Mémorial de Paris

Bas de la stèle Suwon

https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/article.php?laref=40&titre=batailles-de-twin-tunnels-et-de-chipyong-ni

[1] Harry S. Truman, Vice-président, a succédé à Franklin Delano Roosevelt au décès de celui-ci survenu le 12 avril 1945.

[2] Rappelons que dans la foulée de la fin de la guerre, L’organisation des Nations Unies a été créée par la signature de la charte de San Francisco, le 26 juin 1945, entre les deux redditions allemande et japonaise, l’issue de la guerre ne faisant plus de doute.

[3] SCAP : Supreme command of Allied Power in Japan.

[4] Il a déclaré à son épouse : « Jenny, on rentre enfin à la maison ».  Se comportant en véritable proconsul, il faisait aussi de l’ombre à Truman. L’entrevue entre les deux personnages sur l’île Wake a consommé leur désaccord.

[5] Le commandement doit faire face au désastre de la Route Coloniale N°4 en octobre et a besoin de toutes les forces disponibles.

[6] Le campement est devenu depuis la base du 2ème RIMa, auparavant 2ème RIC, originellement implanté dans Le Mans centre à la caserne Chanzy. Il a été engagé dans de multiples conflits et opération depuis sa création et dernièrement, au Mali, en 2013.

[7] Dont la fondation remonte à la Première Guerre mondiale, à Bourmont, dans la Hte Marne, le 12 septembre 1917, montrant le lien pluri séculaire entre les Etats-Unis d’Amérique et la France, une fois de plu

[8] Le premier mort fut à déplorer le 27 décembre 1950, le caporal BRESO (asphyxie).

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Professeur en lycée et collège enseignant l’Histoire-Géographie et le Droit & Grands Enjeux du Monde Contemporain, Patrick SOUTY est diplômé des Langues Orientales (Inalco) où il a étudié plusieurs langues du sud-est asiatique et de l’université de Poitiers en III° cycle d’Histoire. Auteur de deux ouvrages parus aux Presses Universitaires de Lyon sur les Guerres du Pacifique et de Corée, il en prépare un troisième sur les multiples facettes de l’engagement français dans la région.


La guerre de Corée

La Seconde Guerre mondiale s’est achevée avec les deux bombes atomiques américaines larguées les 6 et 9 août 1945 sur Hiroshima et Nagasaki, il y a 75 ans. La reddition japonaise, signée le 2 septembre 1945 à bord du cuirassé USS Missouri en baie de Tokyo semblait sceller la fin de la guerre, des guerres avec l’établissement d’un nouvel ordre mondial et ouvrir une ère de paix durable. Cependant, les failles dans la Grande Alliance apparaissent dès avant la fin du conflit mondial entre Truman et Staline[1]. En Europe, la guerre a trouvé sa conclusion près de quatre mois auparavant, le 8 mai 1945 avec la reddition allemande.   

Avec la défaite du Japon, et celle de l’Allemagne, il faut gérer les territoires des pays vaincus à occuper.  En Asie orientale, encore appelée Extrême-Orient, la Corée, sous protectorat japonais depuis 1905 suite à la guerre russo-japonaise et annexée en 1910, est considérée comme partie intégrante du Japon et doit subir le même sort que lui.

La péninsule se trouve alors divisée en deux zones d’occupation, césurée par le 38° parallèle entre le nord occupé par les Soviétiques (qui sont aussi en Mandchourie) et le sud par les Américains qui reçoivent les îles Japonaises moins le sud de Sakhaline et les Kouriles, revenues aux Soviétiques.

Avec les débuts de la guerre froide, la Corée se trouve juridiquement constituée de deux Etats plus tôt que l’Allemagne en Europe (ce sera en 1949) : le 15 août 1948 est proclamée une République au sud (ROK, capitale Séoul) dans l’ancienne zone d’occupation américaine, au nord, la République Démocratique et Populaire de Corée (RDPK) voit le jour le 3 décembre dans la zone soviétique.

Il y a 70 ans, la guerre de Corée éclatait.

Avec l’avènement de la Chine communiste continentale (la RPC), Les Etats-Unis définissent de suite un périmètre de sécurité en Asie orientale, exposé par le Secrétaire d’Etat américain, Dean Acheson, le 12 janvier 1950, dans lequel les ensembles insulaires sont inclus, Japon, Formose (aujourd’hui Taïwan) et Philippines. La Corée du Sud, omise, est perçue comme une proie à prendre par les Communistes de la RDPK qui veulent réunifier la péninsule. Le 25 juin 1950, ils attaquent le Sud, Séoul tombe le 29 juin. Les Sudistes, moins bien encadrés et lourdement armés, refluent avec les quelques éléments américains présents.

Un conflit aux allures planétaires

Les Etats-Unis présentent une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU[2], le 27, déclarant le Nord agresseur et engageant alors une intervention de troupes sous son égide pour rétablir in statu quo ante la situation dans la péninsule. Le délégué soviétique, J. Malik ne siège pas sur ordre de Staline depuis le refus de l’ONU d’admettre la toute nouvelle République populaire de Chine (RPC) proclamée le 1er octobre 1949. Ainsi, il n’y a pas de veto opposable, les trois autres membres permanents, France, Grande-Bretagne et Chine nationaliste (repliée sur l’île de Formose), suivent Washington, également membre permanent.

Entre guerre de mouvement et guerre de position

Les Nord-Coréens progressent rapidement face aux Sudistes, désorganisés, bientôt retranchés dans un réduit au sud-est entre Taegu et Pusan, au sud-est, qui fait face au Japon. Les Etats-Unis sont pris au dépourvu alors qu’ils n’ont pas maintenu les forces armées du temps de guerre et font face aux tensions en Europe après le blocus de Berlin (juin 1948 – mai 1949). Le général Mac Arthur, commandant suprême allié au Japon,[3] fait envoyer des éléments de la VIII° Armée d’occupation du Japon. Il a le génial coup d’œil d’un stratège lors des premiers moments de la guerre, observant la progression des Nordistes autour de Séoul et lui vint l’intuition d’un débarquement à Inchon. Celui-ci est planifié en un temps record et a lieu le 15 septembre. L’opération de son nom de code Chromite, difficile techniquement, est un succès qui permet aux Nations-Unies de prendre à revers les forces de la RDPK engagées jusqu’au réduit de Pusan et de couper leur ravitaillement. Séoul est reprise le 28 septembre.  La VIIIème Armée US remonte vers le Nord, le franchissement du 38° parallèle, opéré le 1er octobre, ayant été autorisé, prend Pyongyang, capitale du Nord le 19 octobre et les Alliés de la 6ème DI ROK atteignent le fleuve frontalier avec la RPC, le Yalu, le 26 octobre. Fin octobre, le dirigeant communiste chinois, Mao Zedong, mobilise « les volontaires du peuple chinois » contre les troupes onusiennes américano-sud-coréennes. Le IX° Corps US est encerclé autour de Hungnam, dans le nord-est mais son réembarquement est un succès.

Les Sino-nord-coréens (appuyé aussi par des pilotes soviétiques aux commandes de Mig 15) progressent très rapidement, reprennent Pyongyang le 4 décembre 1950 et Séoul le 4 janvier 1951. Le général Ridgway lance alors une contre-offensive le 21 janvier 1951, la RPC est déclarée « agresseur » par l’ONU, Séoul est reprise pour la deuxième fois par les troupes onusiennes le 14 mars et le 38° parallèle est atteint le 31. Le même jour, Mac Arthur est limogé[4] pour avoir notamment voulu employer l’arme nucléaire sur les bases arrières communistes en Manchourie.  Les Sino-Nord-Coréens attaquent le 23 avril 1951 mais sont repoussés le 21 mai suivant au nord du 38ème parallèle devenu l’axe de la ligne de front avec une guerre de position qui s’installe pour deux années.

L’engagement militaire et diplomatique de la France

La jeune IVème République française, déjà engagée en Indochine dans une guerre entre décolonisation et guerre froide comme l’analysait François JOYAUX, vote les résolutions 83 et 84 des 27 juin et 7 juillet 1950 et déploie une unité en Corée. L’engagement prend d’abord la forme avec l’envoi d’un aviso de 1ère classe jaugeant environ 2600 tonnes, le La Grandière, commandé par le Capitaine de Frégate Urbain Cabanié, en provenance d’Indochine, qu’il quitte le 19 juillet pour rallier le Japon. Il prend part aux escortes de convoi, à la guerre des mines, et est intégré dans les forces d’appui lors du débarquement d’Inchon le 15 septembre 1950 au sein de la TF 90.7 groupe d’attaque chargé de la protection (screening and protective). Il participe ensuite à celui de Wonsan courant octobre. Le 25 novembre, il est rappelé en Indochine afin de renforcer les troupes françaises.[5]

Le gouvernement français avait décidé, le 24 août 1950, de constituer et envoyer un contingent terrestre qui prend la forme d’un bataillon de volontaires mis sur pied le 1er octobre[6] à Auvours près du Mans. Il est commandé par une des grandes figures de l’Armée française, le général de Corps d’Armée Ralph (Raoul) MAGRIN-VERNERET dit MONCLAR de son nom de résistance en référence à un village du Quercy. Il prend le commandement de cette unité, en abandonnant ses quatre étoiles de général de Corps d’Armée pour les seuls galons de lieutenant-colonel. Il s’impose dès lors comme le père fondateur des forces françaises en Corée en formant une unité de volontaires à partir de la légion étrangère.

Une fois débarqué en Corée à Pusan, le 29 novembre, le bataillon est intégré au sein du 23ème RCT américain appartenant à la 2ème DI US,[7] s. Une fois sur le front, il est mêlé à plusieurs combats en offrant une résistance opiniâtre aux « volontaires » Chinois, repoussant quatre assauts sur la côte 247, autour de Wonju, en ligne défensive les 5-15 janvier 1951 perdant une dizaine d’hommes[8]. En janvier 1951, alors que cela ne fait pas deux mois qu’il est en Corée, le Bataillon s’illustre à la bataille des Twin Tunnels les 1 et 2 février, puis, dans la foulée, de Chipyon-ni (ou Jypyeong-ri) du 3 au 15 février où il perd 32 de ses hommes. D’autres faits de gloire seront inscrits par le Bataillon : Crève-cœur ou HeartBreak ridge (côte 931) en septembre-octobre 1951 où le Capitaine GOUPIL trouva la mort à la tête de sa 2ème compagnie (composée de recrues sud-coréennes), dans le Triangle de fer entre décembre 1951 et avril 1952 plus vers le centre-ouest de la péninsule, le T-Bone en juillet 1952 et Arrow Head en septembre 1952. Le 18 juillet 1953, il doit faire face à une dernière attaque chinoise qu’il contient dans le secteur de Chungga-san. Le Bataillon reçoit des Etats-Unis sa première citation le 20 février 1951. D’autres américaines, sud-coréennes et françaises suivront.

Une paix précaire

L’armistice est conclu le 27 juillet 1953 après deux ans de négociations interrompues par épisodes, déplacées de Kaesong (10 juillet – 23 août 1951) à Panmunjon (à partir du 25 octobre 1951), les Sudistes l’ayant même dénoncé. La disparition de Staline, le 5 mars 1953, a certainement favorisé cette issue heureuse. La conférence de Genève qui s’ouvre en juillet 1954 sur les conflits d’Extrême-Orient, éludera d’entrée la question coréenne.

Les mémoires de la guerre

Le Bataillon quitte la Corée le 22 octobre 1953, destination l’Indochine (devenant le GM 100) où un autre conflit continue. Il a eu 287 tués au combat, 1.350 blessés – disparus : 7 – prisonniers : 12 sur un effectif total avec les relèves de 3 421 combattants engagés sur les trois années.

Les Coréens pour lesquels ce n’est pas une « guerre oubliée », et les Vétérans américains de la 2ème DI, leur ont rendus de multiples hommages avec également un mémorial à Chipyong-ni inauguré le 15 juillet 1957 auxquels se sont ajoutés ceux des batailles marquantes de l’engagement français : côte 1037, Suwon, Chuncheon, Hongcheon et le médecin commandant Jean-Louis, Putchaetul et Crèvecœur, Gapyeong, Arrowhead, Pusan, Séoul. Aujourd’hui, quelques-uns apercevront le monument à Paris dans le 4ème arrondissement avec la péninsule coréenne, et visiteront le mémorial de Lauzach (56) au souvenir des Morbihannais morts en Corée (9 personnels) et en Indochine (440).

Un bilan désastreux et des plaies encore ouvertes.

Le bilan est énorme : estimé dans le camp communiste avec environ 1 420 000 morts, blessés ou disparus; l’ONU et Alliés ayant eu à déplorer 447 697 morts et 547 904 blessés et disparus. A cela s’ajoutent les nombreuses victimes civiles (estimées à 1,5 million), trop souvent oubliées des guerres et dont la mémoire se fixe progressivement. La Corée du Sud estime à 420 000 le nombre de morts chinois. Il suffit de se remémorer les combats de Chipyong-ni lorsque les Chinois « laissèrent derrière eux des monticules de cadavres » estimés à plus de 1 500 morts.

La guerre de Corée est en France une « guerre oubliée », mais l’histoire nous enseigne que ce conflit, hors norme, fut le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale avec près de trois millions de morts civils et militaires.

Pour aller plus loin : liste non exhaustive

BERGOT Erwan, Bataillon de Corée, les volontaires français, 1950 – 1953. Paris, Presses de la Cité, 1983.

CADEAU Yvan (dir.),  Le Bataillon français de l’ONU en Corée, Le combat méconnu des volontaires français 1950-1953, éd° du coteau ECPAD, Paris, 2010. La Guerre de Corée, éd° Tempus, Paris, 2013.

FERRARI  Pierre et VERNET Jacques, Corée 1950-1953, L’Héroïque Bataillon Français, Limoges, Ch. Lavauzelle,  2001.

JOYAUX François,  La Nouvelle question d’Extrême-Orient, T. 1 L’ère de la guerre froide 1945-1959,  Paris, Payot, 1985.

LECKIE Robert, La Guerre de Corée (Conflict), trad° Ch. GOFFIN, Paris R. Laffont, 1963.

SOUTY Patrick, La Guerre de Corée 1950-1953, Guerre froide en Asie orientale, Lyon, PUL, 2002.

Site de l’Ambassade de France en Corée (un excellent document qui montre les multiples lieux de mémoires des Sud-Coréens à la mémoire des combattants Français dans les combats :

https://kr.ambafrance.org/Livre-sur-les-Lieux-de-memoire-du-Bataillon-francais-de-l-ONU-en-Coree

Abréviations :

DI : Division d’infanterie

GM : Groupement mobile

RCT : Regimental Combat Team ou 23ème RI, régiment d’infanterie

RIC : Régiment d’Infanterie Coloniale

RPC : République Populaire de Chine

RIMa : Régiment d’Infanterie de Marine

TF : Task Force

Mémorial de Suwon. Sur le mur à l’arrière plan sont inscrits les noms des 269 soldats français accompagnés des 18 Coréens de la 2ème Compagnie.

Le Mémorial de Lauzach porte les noms de 9 Morbihannais morts en Corée avec les  500 morts en  Indochine.

Mémorial de Paris

Bas de la stèle Suwon

https://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/article.php?laref=40&titre=batailles-de-twin-tunnels-et-de-chipyong-ni

[1] Harry S. Truman, Vice-président, a succédé à Franklin Delano Roosevelt au décès de celui-ci survenu le 12 avril 1945.

[2] Rappelons que dans la foulée de la fin de la guerre, L’organisation des Nations Unies a été créée par la signature de la charte de San Francisco, le 26 juin 1945, entre les deux redditions allemande et japonaise, l’issue de la guerre ne faisant plus de doute.

[3] SCAP : Supreme command of Allied Power in Japan.

[4] Il a déclaré à son épouse : « Jenny, on rentre enfin à la maison ».  Se comportant en véritable proconsul, il faisait aussi de l’ombre à Truman. L’entrevue entre les deux personnages sur l’île Wake a consommé leur désaccord.

[5] Le commandement doit faire face au désastre de la Route Coloniale N°4 en octobre et a besoin de toutes les forces disponibles.

[6] Le campement est devenu depuis la base du 2ème RIMa, auparavant 2ème RIC, originellement implanté dans Le Mans centre à la caserne Chanzy. Il a été engagé dans de multiples conflits et opération depuis sa création et dernièrement, au Mali, en 2013.

[7] Dont la fondation remonte à la Première Guerre mondiale, à Bourmont, dans la Hte Marne, le 12 septembre 1917, montrant le lien pluri séculaire entre les Etats-Unis d’Amérique et la France, une fois de plu

[8] Le premier mort fut à déplorer le 27 décembre 1950, le caporal BRESO (asphyxie).

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