L’œil de l’historienne : Dominique VEILLON

26 janvier 2018

Dominique Veillon, directeure de recherche honoraire au CNRS,  a longtemps été historienne à l’Institut d’histoire du temps présent.  Spécialiste de la Résistance et la Mode sous l’Occupation, elle est auteure de nombreux ouvrages dont une biographie de Jean Moulin. Elle a participé sous la direction de Christine Levisse-Touzé au musée du général Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris-Musée Jean Moulin à plusieurs expositions : Jean Moulin (2013-2014) et Antoinette Sasse (2015-2016). Elle est associée étroitement au Centre d’Histoire de La Résistance et de la Déportation à Lyon et a travaillé sur les expositions,  « Pour vous Mesdames, la mode en temps de guerre » (2013-2014) et « Les jours sans » (2017-2018) sur l’alimentation.

Jean Moulin

Jean Moulin  demeure une figure majeure dans le Panthéon des hommes d’Etat et des héros de la Résistance.  D’une famille provençale républicaine de gauche, son éducation le porte vers le service de la République. Toute sa vie, il a été guidé par des valeurs humanistes qui l’ont conduit au sacrifice suprême.

Jean Moulin naît le 20 juin 1899 à Béziers, dans l’Hérault. Il est le dernier de la fratrie qui compte un garçon de 11 ans, Joseph (son parrain) et une sœur de 6 ans, Laure. Son père, Antoine-Émile, est professeur d’histoire et géographie au collège Henri IV  en même temps que membre du Conseil municipal et adjoint au maire. Sa mère Blanche gère le foyer. La famille revient régulièrement dans son village natal de Saint-Andiol, près de Salon-de-Provence. Jean passe des premières années heureuses malgré le décès en 1907 de son frère aîné. Il reçoit, comme sa sœur une « éducation républicaine ». Son père qui défend les valeurs d’égalité entre tous les citoyens et de solidarité envers les plus démunis  est  élu en 1913 au  Conseil Général de l’Hérault. Jean a alors 14 ans, il se révèle un adolescent agréable. Elève dilettante, il se contente souvent du minimum ce qui  lui vaut un baccalauréat sans mention. Sur les conseils de son père, il s’inscrit en 1917 à la Faculté de Droit de Montpellier et accepte de privilégier une carrière préfectorale à la voie artistique qui l’attire. Le benjamin de la famille dessine et son coup de crayon, mal assuré au début, s’est progressivement affirmé. Ses productions sont à cette époque inspirées par la guerre, ce qui n’a rien d’étonnant pour un jeune homme élevé dans le culte de l’Histoire.

Jean Moulin, inscrit en première année de droit à la faculté de Montpellier, est appelé sous les drapeaux en avril 1918  mais l’armistice intervient avant son baptême du feu. Démobilisé en septembre 1919, Jean Moulin retrouve les bancs de l’université et  son poste d’attaché au préfet de l’Hérault. En 1921, il obtient une licence de Droit et accepte de rejoindre la Savoie où le nouveau préfet, qui l’a apprécié, lui confie le poste de chef de cabinet. A 23 ans, débute alors, pour lui, une ascension rapide dans la carrière préfectorale. Grâce à son travail et à son réseau de connaissances, il est nommé en 1925 sous-préfet à Albertville. Le célibataire  rencontre sa future jeune femme Marguerite Cerruti. Mais tout les oppose dans cette union qui se termine deux ans plus tard. En revanche, il y gagne un ami en la personne du jeune député radical-socialiste Pierre Cot qui est appelé comme Sous-secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères en 1932, Ministre de l’Air en 1933 et Ministre du Commerce en 1938 sous le Front Populaire. Jean Moulin le suit à plusieurs reprises dans son cabinet tout en poursuivant sa progression dans la carrière préfectorale : sous-préfet à Châteaulin dans le Finistère jusqu’en 1933 puis à Thonon-les-Bains en Savoie et, à partir de juillet 1934, secrétaire général de la préfecture de la Somme. Au début de l’année 1937, le gouvernement du Front Populaire lui confie la responsabilité d’un département, celui de l’Aveyron. En accédant à ce niveau de responsabilité, il devient, à 38 ans, le plus jeune préfet de France. Estimé de tous et apprécié par ses supérieurs qui remarquent son savoir-faire, il est avant guerre un préfet apprécié. Tout ceci lui vaut d’obtenir la préfecture de Chartres, très demandée car proche de Paris. Républicain de gauche, le jeune préfet est un fervent défenseur de la République qui condamne le coup de force de l’extrême droite du  6 février 1934. Humaniste, il accorde son soutien aux démunis, victimes de la crise de 1929. En 1936, dans le gouvernement du Front Populaire, Jean Moulin s’engage pleinement en faveur des Républicains espagnols. Aussi souvent que possible, il retrouve sa famille dans son midi natal. Mais on le remarque également à Paris, en élégante compagnie féminine dans le quartier de Montparnasse où il a loué un studio. Malgré sa carrière, Jean Moulin ne renonce pas au dessin. Sous le pseudonyme de Romanin[1], l’artiste publie ses caricatures et ses dessins dans des journaux satiriques. En 1935, son œuvre la plus aboutie est la série de huit eaux-fortes pour illustrer le recueil de poèmes Armor de Tristan Corbière.  Cette production lui vaut de figurer à l’exposition du Salon de la société nationale des Beaux-Arts à Paris en 1936. Collectionneur d’art, Jean Moulin acquiert des œuvres de Raoul Dufy, Jean Louis Forain, Henri Lebasque, Marie Laurencin, Maurice Utrillo ou encore Suzanne Valadon.

La guerre déclarée, le préfet mobilisé à la base aérienne 117 à Paris, est prié par le Ministre de l’Intérieur de rejoindre la préfecture de Chartres où il est jugé plus utile. Seul avec quelques rares  bonnes volontés, il fait face à l’afflux des réfugiés alors que tous les services sont en débandade.  Le 17 juin au matin, des éléments de la Wehrmacht pénètrent dans la ville alors que Moulin s’affaire auprès des blessés et organise le ravitaillement. En représailles à la combativité des troupes sénégalaises dans la région, les Allemands veulent lui faire signer un texte accusant à tort des troupes noires de l’armée française de s’être livrées à des exactions sur la population. Tabassé car il refuse et craignant de céder sous la torture, il tente de se suicider en se tranchant la gorge avec un débris de verre, il est sauvé de justesse par ses geôliers. Ce Premier Combat  [2] est un geste de conscience, d’honneur et de refus de l’inacceptable. Il écrit un récit  sobre et détaillé, qu’il rédige depuis le sud de la France où il trouve refuge après sa révocation officielle par Vichy en novembre 1940. Depuis Saint-Andiol, Jean Moulin opposé au régime de Vichy, se donne deux objectifs : recenser les groupes pionniers de la Résistance en France, (Mouvement de Libération nationale Henri Frenay ; François de Menthon pour Liberté et des membres de Libération) et en rendre compte à Londres.  Surveillé par la police, le préfet vit désormais de l’exploitation de ses terres à Saint-Andiol. Sous la fausse identité de Joseph Mercier, il noue des contacts. Son ami Manhès lui fournit ses premières informations sur les groupes naissants  au printemps 1941 à Paris. Son constat le conduit à décider de rejoindre Londres et  le Général de Gaulle afin d’obtenir des moyens nécessaires. Son périple ne l’amène à Londres que le 24 octobre 1941. Dès le lendemain lors de l’entretien avec l’homme du 18 juin, Jean Moulin et de Gaulle se rejoignent sur l’essentiel qui débouche sur la mission « Rex »  « réaliser [en zone non occupée] l’unité d’action des éléments qui résistent à l’ennemi ». Parachuté près de Saint-Andiol le 2 janvier 1942, Moulin, se lance dans le rassemblement des résistants pour structurer les mouvements de résistance. En échange de l’aide financière, les chefs de Combat, (Henri Frenay), Libération,(Emmanuel de la Vigerie, fondateur de Libération, et Franc-Tireur (Jean-Pierre Lévy), acceptent de coordonner leur action tout en séparant les activités civiles et militaires. Jean Moulin s’installe en avril à Lyon, pour être au plus près des états-majors. Entre temps, Rex fait accepter l’idée d’un cloisonnement des activités politiques et militaires des mouvements. Pour maintenir le lien vital avec Londres, il  met sur pied un service de transmission et des opérations aériennes et maritimes (ou SOAM), bientôt transformé en service des atterrissages et parachutages  confié à Raymond Fassin.  S’ajoutent le  Bureau d’information et de presse (ou BIP) confié à un professionnel, l’ex-rédacteur en chef de l’Aube, Georges Bidault[3], agence de presse clandestine alimentée de Londres par Jean-Louis Crémieux Brilhac et le Comité général d’études (ou CGE), embryon clandestin de Conseil d’Etat. Grace à la mise en place d’un service radio et d’un secrétariat personnel autour de Daniel Cordier, Rex correspond étroitement avec Londres. Il joue  un rôle majeur dans l’organisation des manifestations patriotiques en territoire non occupé voulues par Londres lors du 1er mai et surtout à l’occasion du 14 juillet 1942, journée de contestation du régime de Vichy. Ce même 14 juillet, le Général de Gaulle annonce la mutation de la France Libre en France Combattante par intégration sous l’égide de Rex de la résistance intérieure. Première étape réussie de la mission de « ce ministre d’Etat en mission ». Les querelles partisanes, avivées par le climat de clandestinité  et la répression pèsent lourd dans les relations avec Rex. Négociateur habile, répartissant les aides financières, il parvient cependant à leur faire reconnaître le chef de la France libre comme le chef de la Résistance. Le débarquement anglo-américain au Maroc et en Algérie le 8 novembre 1942 précipite l’union : Jean Moulin crée le comité de coordination avec les trois mouvements de la zone sud réunis bientôt en mouvements unis de la Résistance (ou MUR). Alors que commencent les pourparlers difficiles entre Giraud (imposé par les Américains à la succession de Darlan éliminé par les résistants) qui gouverne au nom du maréchal Pétain empêché, et de Gaulle chef de la France combattante, le 2ème voyage à Londres de Moulin avec Delestraint (13 février au 20 mars 1943) est l’occasion pour Rex de peser sur les décisions du Général de Gaulle avec la création du Conseil de la Résistance rassemblant toutes les composantes de la résistance, mouvements, partis politiques et syndicats unis derrière le chef de la France libre. Le 27 mai 1943 dans un appartement du VIe arrondissement de Paris, Moulin préside la première réunion du Conseil de la Résistance ; aux huit représentants des mouvements, aux six des tendances politiques et aux deux des organisations syndicales, il cite ces quelques lignes du Général de Gaulle : « Il est essentiel que la résistance sur le territoire national forme un tout cohérent, organisé, concentré. C’est fait, grâce à la création du Conseil de la Résistance, qui fait partie intégrante de la France combattante et qui, par là-même, incarne la totalité des forces de toute nature engagées à l’intérieur contre l’ennemi et ses collaborateurs ».  Cinq jours plus tard, l’arrestation, à Paris, de Delestraint et de ses deux adjoints par la Gestapo précipite les décisions de Rex de nommer deux inspecteurs provisoires de l’Armée Secrète (Raymond Aubrac pour la zone nord et le colonel Schwarztfeld pour la zone sud). C’est le but de la réunion des chefs de l’Armée Secrète, le  21 juin à Caluire (banlieue lyonnaise). Tous sont arrêtés[4] par les hommes du commandant de la section IV du Kommando der Sipo-SD de Lyon, Klaus Barbie. Tous, moins Hardy qui parvient à s’enfuir, sont immédiatement conduits au siège du Sipo-SD puis emprisonnés à la prison de Montluc. Au vu des documents saisis, ils savent que Max, chef  de la Résistance figure parmi les détenus. Jean Moulin, inscrit sous le nom de Jacques Martel est identifié comme Max par Klaus Barbie et livre son dernier combat jusqu’au sacrifice. Il décède lors de son transport probablement le 8 juillet 1943. C’est grâce à un résistant  retourné, Jean Multon,  de Combat, que le Sipo-SD de Marseille[5] organise des arrestations majeures parmi lesquelles le général Delestraint et le responsable du NAP-Fer en zone sud, René Hardy. Remis en liberté, Hardy informe de son arrestation, Pierre de Bénouville qui assure l’intérim de Frenay à Londres ;  malgré cette information, celui-ci l’autorise à participer à la réunion de Caluire.

Figure de l’ombre, Jean Moulin est tout de suite honoré par le Général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire et lors de son entrée au Panthéon[6], par le discours d’André Malraux.

 

Pour en savoir plus : Dominique Veillon avec Christine Levisse-Touzé, Jean Moulin : artiste, préfet, résistant : 1899-194, Tallandier, 2013.

 

[1]  – Du nom d’un château féodal situé non loin de la propriété familiale de Saint-Andiol.

[2] Journal publié en 1947..

[3] – Fait prisonnier en 1940, Georges Bidault est libéré un an plus tard et trouve un poste d’enseignant au lycée du Parc à Lyon. Opposé à la politique de Vichy, il entre en résistance au sein du comité directeur de Combat.

[4] André Lassagne, R Aubrac, Henry Aubry, Emile Scharzfeld, Albert Lacaze, Bruno Larat, R Hardy

[5] La vague d’arrestations du 21 juin est relatée dans le rapport Flora du 19 juillet  rédigé par Ernst Dunker.

[6] Le 19 décembre 1964

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26 janvier 2018

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Jean Moulin

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Jean Moulin naît le 20 juin 1899 à Béziers, dans l’Hérault. Il est le dernier de la fratrie qui compte un garçon de 11 ans, Joseph (son parrain) et une sœur de 6 ans, Laure. Son père, Antoine-Émile, est professeur d’histoire et géographie au collège Henri IV  en même temps que membre du Conseil municipal et adjoint au maire. Sa mère Blanche gère le foyer. La famille revient régulièrement dans son village natal de Saint-Andiol, près de Salon-de-Provence. Jean passe des premières années heureuses malgré le décès en 1907 de son frère aîné. Il reçoit, comme sa sœur une « éducation républicaine ». Son père qui défend les valeurs d’égalité entre tous les citoyens et de solidarité envers les plus démunis  est  élu en 1913 au  Conseil Général de l’Hérault. Jean a alors 14 ans, il se révèle un adolescent agréable. Elève dilettante, il se contente souvent du minimum ce qui  lui vaut un baccalauréat sans mention. Sur les conseils de son père, il s’inscrit en 1917 à la Faculté de Droit de Montpellier et accepte de privilégier une carrière préfectorale à la voie artistique qui l’attire. Le benjamin de la famille dessine et son coup de crayon, mal assuré au début, s’est progressivement affirmé. Ses productions sont à cette époque inspirées par la guerre, ce qui n’a rien d’étonnant pour un jeune homme élevé dans le culte de l’Histoire.

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Figure de l’ombre, Jean Moulin est tout de suite honoré par le Général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire et lors de son entrée au Panthéon[6], par le discours d’André Malraux.

 

Pour en savoir plus : Dominique Veillon avec Christine Levisse-Touzé, Jean Moulin : artiste, préfet, résistant : 1899-194, Tallandier, 2013.

 

[1]  – Du nom d’un château féodal situé non loin de la propriété familiale de Saint-Andiol.

[2] Journal publié en 1947..

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[4] André Lassagne, R Aubrac, Henry Aubry, Emile Scharzfeld, Albert Lacaze, Bruno Larat, R Hardy

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30 août 2022

Bilan des activités du président général

Eté 2022 1er juillet 2022 : Réunion de travail à l’Institut d’études politiques de Paris afin d’examiner le projet de rénovation du monument aux morts érigés dans l’entrée de l’école rue Saint Guillaume. 4 juillet 2022 : Réunion de travail en visioconférence avec des sénateurs et en particulier Jean-Marc Todeschini, ancien secrétaire d’état aux Anciens Combattants et […]

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Le monument du mois

L’ossuaire français de Dolno Karaslari Pendant la Première Guerre mondiale, la Macédoine du Nord était un territoire du front d’Orient. L’armée française ainsi que les autres armées de l’Entente faisaient face aux armées des puissances centrales (Allemagne, Autriche-Hongrie et Bulgarie). Le front macédonien est percé le 15 septembre 1918 par les armées françaises. Des milliers […]

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