L’œil de l’historien

5 octobre 2026

Le Souvenir Français vous propose de découvrir l’article du Général Philippe Schmitt, publié dans le bulletin d’automne 2026 du Secours de France.

Général Philippe Schmitt : Il y a 70 ans : l’intervention de Suez

Saint-Cyrien et officier de cavalerie (Arme blindée et cavalerie), le général Philippe Schmitt a effectué une longue carrière au sein de l’armée de Terre. Il a notamment été aide de camp du général de Boissieu. Au cours de sa carrière, il a dirigé les services techniques du 2e régiment de hussards à Orléans, puis a été nommé chef de corps (commandant) du 8e régiment de hussards au début des années 1980 Promu colonel puis plus tard officier général, il a également dirigé la 1ère division d’instruction à l’École de cavalerie de Saumur. Il préside aujourd’hui la section de l’Union Nationale des Combattants (UNC) d’Orry-la-Ville (Oise), et est administrateur du Secours de France.Photo : ©Fabrice Cahen

Les anniversaires prêtent à revisiter des moments de notre histoire, en bénéficiant du recul des années, voire de l’ouverture de l’accès des archives au public. C’est donc l’occasion de nous replonger dans ce qu’on nomme « l’affaire de Suez » qui s’est déroulée à la suite de la nationalisation du canal, en juillet 1956, année décidément fertile en événements historiques, et dont on commémorera cet automne le 70ème anniversaire. Retour sur le déroulement de cette intervention franco-britannique qui va s’avérer être un fiasco…

Un objectif commun : renverser Nasser

Depuis la proclamation de la République en 1952, L’Égypte est dirigée par un colonel, Gamal Abdel Nasser. Celui-ci, qui se fait appeler le « Raïs », c’est-à-dire le chef suprême, choisit de mener une politique nationaliste, socialiste et panarabe. En pleine guerre froide, il refuse de s’aligner sur tel ou tel camp. Surtout, il est déterminé à rétablir son pays dans sa pleine souveraineté et, par conséquent, à remettre en cause les intérêts du Royaume-Uni, tout en soutenant les mouvements arabes luttant contre la présence étrangère, et notamment le FLN en Algérie. L’URSS s’impliquant dans le réarmement de l’Égypte, le président américain Dwight Eisenhower, décide, en représailles, de ne pas financer un grand projet du nouveau régime, la construction du barrage d’Assouan. En rétorsion, Nasser nationalise le 26 juillet 1956 la Compagnie du canal de Suez dont les actionnaires sont, en grande majorité, Britanniques et Français. De plus, il en interdit l’accès aux navires israéliens. Le Royaume-Uni et la France, au-delà de la perte financière colossale que cette mesure représente pour ces deux pays, craignent pour leur approvisionnement en pétrole. Dans le même temps, Israël, menacé de destruction de façon permanente depuis sa fondation en 1948, s’inquiète pour sa survie. Dès l’été 1956, des discussions secrètes commencent entre les trois gouvernements, Royaume-Uni, France et Israël. Il s’agit de préparer une action de force, ayant pour objectif le renversement de Nasser, considéré comme l’ennemi n°1. Pour Israël, c’est l’opportunité de mettre un terme aux attaques que subissent ses kibboutz, depuis la bande de Gaza, alors sous la responsabilité de l’Égypte. La France y voit l’occasion de frapper indirectement le FLN algérien qui, non seulement a son siège au Caire, mais qui, de surcroît, bénéficie de la part de Nasser d’une aide matérielle (notamment des armes) et propagandiste (la radio égyptienne). Le Royaume-Uni veut « récupérer » la zone du Canal. À noter que les motivations des uns ne sont pas celles des autres. Toutefois, ces négociations s’éternisent, les diplomates hésitent. Néanmoins des discussions d’états-majors débutent, des plans d’action se succèdent, les préparatifs des forces vont bon train …

Le 24 octobre 1956, ces trois pays signent les accords secrets de Sèvres, qui valident une intervention militaire comportant plusieurs objectifs :

  • Neutraliser les bases des combattants arabes (les Fédayins) installés à la fois dans la bande de Gaza et le long de la frontière égyptienne du Sinaï ;
  • Permettre la réouverture de l’accès du Golfe d’Eilat aux bateaux israéliens qui subissent le blocus égyptien leur interdisant l’accès à la mer Rouge ;
  • Détruire les infrastructures égyptiennes dans le Sinaï, notamment les aéroports et les autres complexes, pouvant servir la logistique égyptienne pour mener une attaque contre Israël.

Le scénario arrêté est le suivant : « L’État hébreu attaquera l’Égypte le 29 octobre 1956 dans la soirée et foncera vers le canal de Suez. Profitant de cette agression « surprise », Londres et Paris lanceront, le lendemain, un ultimatum aux deux belligérants pour qu’ils se retirent de la zone du canal. Si l’Égypte ne se plie pas aux injonctions, les troupes franco-britanniques entreront en action, le 31 octobre. »

L’opération Mousquetaire : un succès tactique…

Le Royaume-Uni et la France mobilisent 155 bâtiments de guerre, dont 5 porte-avions. Sont engagés 103 bâtiments de la Royal Navy, 52 de la Marine nationale française. Par ailleurs, une centaine de navires de commerce sont réquisitionnés, dont 53 français.

Le commandement de l’opération est britannique, confié au général Charles Keightley, secondé par un amiral français, Pierre Barjot. Fin août, la force navale d’intervention est prête. La force terrestre regroupe 60 000 hommes, dont seulement 15 000 seront employés. Les troupes françaises, qui constituent la force A, sont commandées par le général André Beaufre. Elles proviennent presque exclusivement de la 10ème division de parachutistes et de la 7ème division mécanisée rapide.

Dès le 1er septembre, les unités françaises désignées pour débarquer quittent Marseille, acheminées vers Limassol à Chypre, qu’elles atteignent le 7. Dans ce port, les bâtiments de fort tirant d’eau ne pouvant pas venir à quai, il est procédé à un transbordement de tout le matériel sur des chaloupes. Trois semaines s’avèrent encore nécessaires pour transporter tout ce matériel jusqu’à l’aérodrome de Tymbou, mis à la disposition des forces françaises. Le 26 octobre, une flotte d’avions gros porteurs français transporte, d’Alger à Chypre, les régiments parachutistes désignés pour l’opération. Conformément à la planification, le 29 octobre à 17 heures, l’armée israélienne envahit la bande de Gaza. Dès lors, profitant de l’effet de surprise, l’avance est foudroyante et irrésistible. À compter du 31 octobre, la Royal Air Force et l’aviation française bombardent méthodiquement, ciblant un maximum des capacités aériennes égyptiennes. Plus de 260 avions égyptiens sont détruits au sol. Des avions de chasse français participent à des raids sur l’Égypte, l’étoile de David surchargeant la cocarde française ! Au 4 novembre soir, les Israéliens se sont emparés de l’ensemble du Sinaï égyptien avant d’atteindre la zone du canal. Conformément aux protocoles de Sèvres, le Royaume-Uni et la France lancent un ultimatum aux belligérants, leur enjoignant de se retirer chacun à plus de 15 km du canal. Comme attendu, Nasser rejette l’ultimatum, les Britanniques et les Français tiennent alors le prétexte pour intervenir. Le 3 novembre, Nasser ordonne d’obstruer le Canal en y coulant 47 bateaux, menaçant les approvisionnements pétroliers. En outre, il fait disperser tous les chasseurs et bombardiers égyptiens y compris dans des pays voisins et amis. Le 5 novembre, l’opération aéroportée baptisée Amilcar est déclenchée, des paras britanniques sont largués sur Al-Gamil, tandis que le 2ème régiment de parachutistes coloniaux, commandé par le colonel Château-Jobert, saute sur Port-Saïd et Port-Fouad. Officiellement, ce sont des troupes de maintien de la paix ! Le canal se trouve rapidement sous contrôle des forces franco-britanniques qui s’apprêtent à se diriger vers la capitale, Le Caire. Le 6 novembre, c’est le débarquement des forces terrestres, dont, pour la France, le 1er régiment étranger de parachutistes, des commandos de marine (Jaubert, Montfort, Penfentenyo, Hubert), deux escadrons de chars AMX13 (2ème REC), un escadron de chars Patton (8ème Dragons) et trois sections de génie aéroporté (17ème BGP). Ils balayent facilement la milice locale qui tente de résister. Les objectifs fixés sont rapidement tous atteints. Le 7 novembre matin, toutes les unités sont prêtes à faire mouvement vers El Qantara ; l’adversaire est en déroute.

… mais un grave échec politique…

L’URSS et les États-Unis ne l’entendent pas ainsi. Les États-Unis sont en période électorale, le gouvernement veut éviter un nouveau conflit. Il exige le retrait des trois coalisés. Pour arriver à ses fins, il lance une attaque monétaire contre la livre sterling, ce qui contraint le gouvernement britannique à solliciter une aide du Fonds monétaire international. Sous la pression des États-Unis, cette aide lui est refusée. La France, menacée de pénurie d’essence, est obligée de mettre en place un système de rationnement. L’URSS et les États-Unis, de façon conjuguée, font pression – allant, à leur tour, jusqu’à l’ultimatum – sur les trois pays pour qu’ils interrompent les opérations en cours. Menacé d’une grave crise financière, le Royaume-Uni se soumet, sans en avertir la France, d’autant plus qu’en même temps, l’URSS menace le Royaume-Uni et la France de riposte nucléaire.

Le 6 novembre, le Royaume-Uni, puis la France, sont contraints d’accepter un cessez-le-feu. Les combats cessent le 7 novembre, les Franco-Britanniques stoppent leur marche victorieuse, Israël doit se retirer sur la ligne d’armistice de 1949. L’Assemblée générale des Nations unies déclare l’agression franco-britannique illégale et adopte des résolutions prévoyant l’intervention d’une Force d’urgence des Nations unies (FUNU), afin de restaurer la paix. Le conflit a duré cinq jours. Les Égyptiens comptent plusieurs milliers de tués et plus de six mille prisonniers. De nombreuses infrastructures sont détruites. Au-delà des rodomontades et des dénis, le régime sort très affaibli militairement et, dès cet instant, le désir de revanche se fait naître, annonciateur d’une nouvelle confrontation à venir … Nasser renforce ses relations avec l’URSS et parvient à transformer une déroute militaire en un triomphe politique retentissant, qui accroît considérablement son prestige et sa popularité dans le monde arabe. Les Franco-Britanniques rembarquent définitivement, le 22 décembre.

… aux lourdes conséquences

Les Israéliens dénombrent 176 morts, plusieurs centaines de blessés et 5 prisonniers. Si l’État hébreu sort affaibli sur le terrain diplomatique, le déploiement de casques bleus garantit provisoirement sa frontière contre les attaques des terroristes palestiniens.

Par ailleurs, Israël retrouve un accès à la mer Rouge et des débouchés vers le sud du Golfe d’Akaba. Le nationalisme arabe se déchaîne, le repli franco-britannique lui apparaît comme une déroute. L’intervention de Suez est incontestablement un échec politique. Le Premier ministre britannique Anthony Eden est contraint à la démission. Le Royaume-Uni recense 22 tués et 97 blessés. |l s’aligne désormais sur la politique étrangère américaine, devenant le plus proche allié des États-Unis en Europe. L’armée française déplore 11 tués et 33 blessés. C’est la rage au cœur que les unités françaises se sont soumises au cessez-le-feu. L’amertume est grande chez les combattants, qui se sentent trahis par le pouvoir politique…

De Gaulle, qui n’a pas renoncé à son retour au pouvoir, en tire cette conclusion qu’il importe de doter la France d’une défense forte, indépendante, et de développer une force de dissuasion nucléaire nationale, susceptible de s’opposer à toutes menaces. Cela conforte, par ailleurs, sa méfiance vis-à-vis des États-Unis.

L’opération de Suez sonne le glas des vieilles puissances coloniales qui prennent conscience de leurs limites.

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