L’Œil de l’Historien

3 septembre 2026

Max Schiavon : Il y a 100 ans…la guerre du Rif

Max Schiavon, docteur en histoire, a dirigé la recherche du Service historique de la Défense. Spécialiste de l’histoire contemporaine, en particulier des élites militaires, il a publié 26 ouvrages et reçu sept prix littéraires. Ses derniers livres : Le général Olry, vainqueur des Alpes (Pierre de Taillac, 2024), le Dictionnaire des généraux français de la Seconde Guerre mondiale (Pierre de Taillac, 2025), Le général Laure, du grand quartier général à Vichy. (Pierre de Taillac, 2026).

Qu’évoque aujourd’hui la guerre du Rif pour nos compatriotes ? Combien de personnes connaissent même son existence, ou savent qu’elle fut le plus grand conflit colonial mené par la France ? Pourtant, à l’automne 1925 au Maroc, plus de 100 000 soldats affrontent plusieurs dizaines de milliers de Rifains insurgés, sur un front de 300 kilomètres.

Après la défaite de 1870, la IIIème république naissante hérite de l’Algérie et de la Cochinchine, et poursuit activement l’agrandissement du domaine colonial dans le but avoué de retrouver une grandeur perdue et de compter parmi les grandes nations. La Tunisie est occupée en 1881, l’Indochine en 1886, l’Afrique occidentale et Madagascar en 1895, l’Afrique équatoriale en 1908. Jules Ferry veut que partout la France « porte sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armées, son génie ».

Le contexte

Après la signature de l’acte d’Algésiras en 1906, la France prend pied progressivement au Maroc et entame la pacification du royaume, pendant que l’Espagne colonise le nord du pays. En 1911 Fez est occupé, ce qui conduit le Sultan à accepter le Protectorat de la France en mars 1912. Le gouvernement désigne le général Lyautey comme Résident général. C’est l’homme idoine. Habitué aux problèmes coloniaux, il a longuement servi et appris sous Gallieni, en Indochine et à Madagascar. Il fixe le programme : conserver et respecter les institutions marocaines, s’interdire l’administration directe, aider au développement économique, gérer en propre les Affaires étrangères et l’armée. Dès lors, la voie est tracée. Tout irait pour le mieux si le royaume, composé de nombreuses tribus, n’était pas périodiquement l’objet de révoltes mettant en cause les progrès réalisés, et menaçant à la fois le Sultan et la présence française.

À l’issue de la Grande Guerre, la pacification du Maroc peut reprendre. Cependant au nord, en zone espagnole, Abd el-Krim, un leader nationaliste qui exige l’indépendance du Rif, c’est-à-dire de toute la zone septentrionale du Maroc, parvient à fédérer les tribus sous sa coupe. Son mouvement est différent des précédents par son ampleur et par ses buts. Il refuse de reconnaître l’autorité du Sultan et, contre toute attente, inflige une très sévère défaite aux Espagnols à Anoual en 1921, s’emparant de milliers d’armes légères, de mitrailleuses et même de canons. S’il venait à se tourner vers le sud, le Protectorat français serait directement menacé.

Les années suivantes les protagonistes s’observent. Les Espagnols échaudés se replient sur la côte. Abd el-Krim se fait proclamer émir du Rif, réorganise son armée, et tente de négocier avec Lyautey mais ses objectifs sont incompatibles avec ceux du Protectorat. De son côté, le Résident général poursuit la pacification, tout en installant face au nord une ligne de postes militaires destinés à le renseigner mais aussi à agir « politiquement » auprès des tribus voisines. Malgré les premiers avertissements reçus la métropole, qui a d’autres soucis, réduit sensiblement le volume du corps expéditionnaire sur place.

Début 1924, les officiers de renseignements qui parcourent les tribus sont bientôt convaincus que les Rifains vont attaquer vers le sud. Aussi Lyautey décide d’installer de nouveaux postes militaires en zone de responsabilité française, 10 à 20 km au nord de la rivière Ouergha. Au nombre d’une soixantaine, ils jalonnent les confins nord du Protectorat. Ce sont généralement de petits fortins, bâtis avec les ressources locales, c’est-à-dire des abris légers et des locaux de vie, entourés d’un mur. Ils sont capables de résister à des tirs de fusils, mais pas à ceux d’armes lourdes. Il s’agit de constituer une ligne de surveillance continue, qui protègera les tribus fidèles et surtout la ville de Fez. Dès le mois suivant, Abd el-Krim, après de nouveaux succès face aux Espagnols, ramène des contingents à proximité immédiate de la zone française.

Péril imminent

Le 21 décembre 1924 Lyautey, dans un courrier prémonitoire, expose au gouvernement le danger rifain et comment y parer. Il est formel : Abd el-Krim ne cherche pas à s’entendre avec la France car convaincu d’être le plus fort. Le maréchal demeure optimiste, dans la mesure où la France sera capable de montrer sa force. Il dispose de 66 300 hommes pour tenir l’ensemble du Maroc et en réclame 10 800 supplémentaires. Conscient des difficultés budgétaires de la métropole il ne réclame que ce qu’il estime être le minimum, mais il lui faut ces unités avant avril 1925. Le gouvernement est désormais au pied du mur. Soit il considère que Lyautey sonne le tocsin sans raison, soit il accorde les moyens demandés.

Répugnant malgré tout à mettre la main dans un engrenage militaire, les dirigeants politiques s’interrogent et n’accordent qu’une partie de ce qui est demandé. Il faut dire que l’état-major de l’armée n’est pas, non plus, favorable à l’envoi de renforts trop importants hors de métropole. Le budget militaire est en forte baisse et la priorité du moment est la « garde au Rhin », d’autant plus que l’Allemagne vaincue renâcle à payer les réparations de guerre.

Lyautey décide d’envoyer un message solennel à Abd el-Krim, lui faisant comprendre qu’il ne doit en aucun cas franchir une ligne rouge, en l’occurrence occuper la tribu des Béni Zéroual, sous peine de casus belli.

La période héroïque (avril à août 1925)

Le 12 avril 1925, par surprise, Abd el-Krim à la tête de milliers de guerriers attaque les Béni Zéroual. Ceux-ci sont à la fois débordés et impressionnés par l’ampleur de l’agression. Pour s’assurer qu’ils seront obéis, les Rifains brûlent des villages et amènent des otages, obligeant les hommes à prendre les armes contre la France.  Des notables fidèles à la France et qui n’ont pu fuir sont assassinés. Le 17 avril les rebelles atteignent l’Ouergha.

Les escadrilles d’avions ont suivi le développement de la manœuvre, essayé de ralentir les mouvements ennemis mais sans grands résultats. Ce n’est pas le plus grave car, fortement impressionnés par ce nouveau succès, huit tribus font défection le 25 avril et décident de rejoindre la dissidence. C’est une réussite quasiment inespérée pour Abd el-Krim qui modifie une nouvelle fois la dimension du conflit, car toutes ces tribus apportent 20 000 fusils supplémentaires à la rébellion. C’est colossal. Le feu se propage très vite le long de la ligne de front. Fez est directement menacée, le leader rifain faisant courir le bruit qu’il compte s’y faire proclamer prochainement sultan du Maroc.

Lyautey télégraphie le 14 avril à Paris, mais ses comptes rendus parviennent sur le bureau d’un ministre qui expédie les affaires courantes, car le gouvernement vient d’être renversé. Sur le terrain, Abd el-Krim a lancé vers Fez deux masses de 4 000 à 6 000 hommes chacune, et une troisième vers Ouezzan, de moindre importance car chargée d’une diversion qui ne trompe pas le commandement français. Un quatrième bloc fixe les forces françaises au nord de Taza. Combien en tout sont les Rifains ? Sans doute une soixantaine de milliers d’hommes, équipés de fusils modernes, de mitrailleuses et d’environ 150 canons !

Le 20 avril Paul Painlevé, le nouveau président du Conseil et ministre de la Guerre, informe Lyautey que les ordres pour l’acheminement de renforts sont donnés. A cette époque, Lyautey ne peut mettre en ligne face aux Rifains que 20 bataillons, 7 escadrons, 15 batteries et 9 escadrilles, environ 23 000 hommes. Fin mai, les troupes sont exténuées et ont subi des pertes importantes qui alarment la hiérarchie et le gouvernement car les unités ne pourront tenir longtemps à ce rythme. Abd el-Krim a aussi compris que les Français sont en difficulté et donne l’ordre de les harceler sans discontinuer. Ayant malgré tout subi de nombreux échecs locaux depuis un mois, il a besoin de succès pour raffermir la confiance de ses partisans. Aussi concentre-t-il 2 000 hommes et de l’artillerie pour attaquer le poste de Bibane, tenu par seulement 60 tirailleurs sénégalais. La pression est trop forte, le poste tombe le 5 juin. Puis le 14, c’est au tour de Béni Derkoul, encerclé depuis deux mois et commandé par le lieutenant Pol Lapeyre. Investi de toutes parts, l’officier refuse de se rendre et de livrer ses armes. Attendant que les Rifains soient sur lui, il fait exploser le poste, ensevelissant les derniers défenseurs comme les assaillants.

À Paris, on s’impatiente. Le gouvernement est sous le feu des critiques. Pour entraîner l’adhésion de sa majorité, Painlevé souligne qu’Abd el-Krim reçoit l’aide des Allemands et des Bolchéviques. Ce qui ne signifie pas, bien au contraire, qu’il ait une totale confiance dans les dépêches de Lyautey, et soit disposé à répondre favorablement à tous ses appels au secours. Le général Daugan est désigné pour seconder le Résident général.

Les clivages politiques concernant la guerre du Maroc sont assez nets. Si les partis de droite et les radicaux-socialistes soutiennent Painlevé et l’envoi de renforts, il n’en va pas de même des autres partis de gauche. Pour ces derniers, le problème c’est Lyautey et non Abd el-Krim. Quant à l’opinion publique, elle s’intéresse peu à ce conflit et de ce fait, ne pèse presque pas sur les décisions des dirigeants politiques.

Abd el-Krim joue son va-tout

Le 2 juillet des attaques massives et coordonnées se déclenchent sur le haut Leben. C’est à ce moment que les importantes tribus Tsoul et Branès, soumises depuis 1914 mais travaillées depuis des mois par les émissaires de la rébellion, entrent volontairement en dissidence. Les postes au nord de Taza sont submergés. De grave, la situation devient rapidement critique.

À tel point que le général Cambay, qui commande le territoire de Taza, demande à évacuer la ville et à se replier vers la rivière frontière Moulouya, où il attendra les renforts annoncés venant d’Algérie.  Lyautey veut jauger lui-même la situation et se rend à Fez le 4 juillet pour rencontrer les chefs qui commandent sur le terrain. Daugan déclare que la situation est périlleuse mais pas perdue. Le maréchal arrête sa décision : Cambay peut décrocher depuis la montagne vers Taza, mais il reçoit l’ordre de n’abandonner la ville à aucun prix. La cité sera défendue « sans esprit de recul ». En bon stratège le maréchal envisage l’hypothèse où Taza tomberait aux mains de l’ennemi, mais il ne veut pas que le doute s’insinue dans l’esprit des combattants et n’évoque cette éventualité qu’avec son état-major et le gouvernement.

Pendant ce temps deux hommes jouent un rôle clé, le général Billotte et le lieutenant-colonel Giraud. Refusant de subir, convaincus que la meilleure défense c’est l’attaque, même avec des effectifs très inférieurs à ceux de l’adversaire, ils attaquent les Rifains faisant en sorte d’avoir une supériorité locale et toujours une grande mobilité. Les Rifains ne s’attendaient pas à cela et sont décontenancés. Dès le 6 juillet la tension baisse d’un cran. Certes les harkas rifaines poursuivent leurs attaques, mais Taza paraît sauvée.

En raison de la saison chaude qui handicape fortement les mouvements, et après n’avoir repéré mi-juillet « que » 9 000 guerriers sur le front nord, – des milliers d’autres étant en réserve à l’arrière ou face aux Espagnols -, le haut commandement estime que le chef rifain ne tentera pas une nouvelle grande attaque avant l’automne. Les effectifs de l’armée française sont beaucoup mieux connus et font apparaître une nette supériorité, 40 212 hommes sur le front nord le 10 juillet 1925, sans parler de l’armement. Il ne faut toutefois pas oublier que des bataillons sont employés à surveiller les arrières, à convoyer la logistique, à construire des routes, etc. Surtout, le type de guerre imposé par les Rifains impose d’avoir des effectifs bien plus élevés que l’adversaire pour en venir à bout.

Alors que le général Naulin s’apprête à remplacer le général Daugan, quel bilan peut-on tirer de la période qui vient de s’écouler ? Daugan a, dans des conditions très difficiles, accompli sa mission qui consistait à rétablir la situation sur le front nord et à l’organiser défensivement. Il n’est guère surprenant que ce résultat ait été atteint au prix de lourdes pertes : 1 005 tués, 3 710 blessés, 997 disparus auxquels il faut ajouter 478 morts par accident, maladie ou suicide, soit en tout 11 % de l’effectif engagé.

Quelle guerre mener ?

Le 12 juillet 1925, Lyautey a envoyé un rapport à Paris dans lequel il demande 40 bataillons supplémentaires, sachant qu’il en a déjà reçu 32 depuis le début de l’agression rifaine. Avec les unités d’appui et des services, cela représente plus de 40 000 hommes. Painlevé, qui doute toujours de Lyautey et a besoin d’être rassuré, mandate le maréchal Pétain pour se rendre sur place, et lui proposer toutes les mesures qu’il jugera nécessaires. Malgré ce blanc-seing et cette nouvelle marque de confiance de Painlevé, Pétain n’accepte pas de gaîté de cœur. Il met en avant son âge, 69 ans et le fait qu’il n’a jamais mené d’expédition coloniale, mais le ministre confirme la mission.

Pétain s’envole pour Rabat le 17 juillet. Les diverses rencontres Pétain-Lyautey ont fait l’objet de descriptions contradictoires. Assez froides au début, les deux maréchaux se jaugeront et finiront par se comprendre avant que n’intervienne la démission de Lyautey qui reprochera malgré tout à son collègue d’avoir été instrumentalisé par les dirigeants politiques. De retour à Rabat, Pétain reconnaît que le moral est touché et que la situation, effectivement très sérieuse, exige des mesures immédiates. Aussi confirme-t-il à Paris le besoin de 40 nouveaux bataillons.

Après avoir assuré Lyautey qu’il reviendrait dès que possible, Pétain rentre en France fin juillet. Il est persuadé depuis longtemps que la crise du Rif ne pourra se dénouer qu’avec le concours ibérique, notamment parce que le Maroc septentrional d’où partent les Rifains est, selon les accords internationaux, sous la responsabilité de l’Espagne. Aussi profite-t-il de son voyage retour pour faire une escale le 27 à Ceuta et Tétouan, où l’attend le général Primo de Rivera qui cumule les fonctions de Président du gouvernement et de Haut-commissaire au Maroc espagnol. Les deux chefs militaires se mettent facilement d’accord sur l’intérêt à mener des opérations conjointes, en tous cas simultanées, qui viseront le cœur de la rébellion en zone espagnole. Le général annonce à Pétain qu’il prépare un débarquement dans la baie d’Alhucemas afin de surprendre les Rifains et d’attaquer Ajdir directement par la voie la plus courte.

Le 1er août, Pétain est dans le bureau de Painlevé afin de lui rendre compte de sa mission. Globalement, si la situation est stabilisée grâce aux renforts parvenus au mois de juillet, il convient de poursuivre les acheminements jusqu’à ce que le front nord compte 100 bataillons d’infanterie. Painlevé qui peut décider quasiment librement – la Chambre étant en congé – approuve toutes les demandes du maréchal.

La menace conjurée

Après la crise de Taza, circonscrite durant la première quinzaine de juillet, les opérations se poursuivent mais sans jamais atteindre l’intensité des mois précédents.

En août, Pétain, valide le plan d’opération. Trois phases seront nécessaires pour éradiquer complètement la rébellion rifaine. En premier lieu, conquérir durant les semaines suivantes les bases d’opérations qui seront utilisées pour lancer plus tard l’offensive décisive. En second lieu, mener durant l’hiver une action « subversive » auprès des tribus dissidentes, afin a minima de faire vaciller leur foi dans Abd el-Krim et si possible les faire basculer du côté du Sultan. Enfin durant le printemps et l’été 1926, engager une offensive de grande ampleur qui devra neutraliser puis éliminer la menace rifaine.

Entre-temps le gouvernement, qui ne veut pas voir la situation s’éterniser, convoque Lyautey pour un entretien, et confie le 17 août à Pétain la mission de « prendre à une date qu’il fixera lui-même, la direction générale des opérations et le commandement des troupes et services militaires du Maroc. » Ce dernier flaire le piège. Il ne veut surtout pas que le gouvernement provoque cette situation pour éliminer Lyautey et le nommer à sa place Résident général. Aussi précise-t-il à Painlevé comment il voit sa mission : il n’assurera que la haute direction militaire des opérations qui seront conduites par le général Naulin, et reviendra en France dès qu’il le jugera opportun. Le président du Conseil donne son accord.

Lyautey aurait préféré une action militaire moins massive, s’appuyant davantage sur le ralliement des tribus, mais les méthodes traditionnelles utilisées pour pacifier le Maroc ne sont plus de mise. Le gouvernement qui ne pourra, pour des raisons politiques et financières, maintenir un corps d’occupation aussi important au-delà de 1926, veut des résultats rapides.  Les deux maréchaux se mettent définitivement d’accord sur les opérations à venir puis le Résident général paraphe le décret qui transfère à Pétain, à compter du 27 août 1925 et jusqu’à une date indéterminée, la direction générale des opérations et le commandement en chef au Maroc.

Si l’on tente une vue d’ensemble du conflit depuis l’attaque surprise d’avril 1925, force est de constater qu’Abd el-Krim n’a remporté que des succès tactiques, en s’emparant de postes, en détruisant des convois, en coupant provisoirement des axes de communication. Mais nulle part il n’a opéré une percée majeure ou remporté une grande bataille, qui seules auraient pu modifier le rapport de force et donc le cours des évènements. Le leader rifain n’a jamais réussi d’opérations stratégiques, unique moyen d’atteindre une vraie stature internationale et d’apparaître comme un interlocuteur valable pour les Puissances.

Un automne et un hiver rassurant

Le 15 septembre 1925, Lyautey débarque à Casablanca. Le 18 il fait part à Pétain de son désir irrévocable de quitter le Maroc, ce qui fait réagir son interlocuteur : « Je suis venu pour commander les troupes et me mettre à votre disposition. Si vous donnez votre démission avant la fin des opérations, vous donnerez l’impression de partir sur un coup de tête et vous laisserez croire que je cherche à vous remplacer, ce que je n’accepterais à aucun prix. Quand Abd el-Krim aura déposé les armes, je rentrerai en France. Vous ferez alors ce que vous voudrez. » Mais Lyautey est à bout. Sa pugnacité légendaire l’a abandonnée et s’il reste nominativement le Résident général, il ne supporte pas de l’être honoris causa, c’est-à-dire sans pouvoirs réels sur les opérations militaires. Voyant la situation militaire stabilisée, il adresse une lettre de démission à Painlevé le 24 septembre 1925 qui est trop heureux de l’accepter.

Le 20 octobre, Pétain adresse au gouvernement son rapport de fin de mission, accompagné d’une lettre manuscrite. Dans celle-ci, il indique être confronté à de grosses difficultés climatiques auxquelles personne ne s’attendait. Le « général hiver » est maître de la situation même sous les latitudes méditerranéennes. Des pluies exceptionnelles ont créé des torrents qui ont emporté routes et ponts, ce qui rend les ravitaillements très difficiles. Il veut profiter de la trêve hivernale pour mettre de l’ordre et restructurer le front, organiser des Centres de résistance dont les intervalles seront battus par l’artillerie et surveillés par des troupes mobiles de réserve. Les voies de communication seront améliorées et l’action politique développée auprès des tribus. Pétain rentre à Paris début novembre, tandis que le général Boichut remplace le général Naulin qui a montré quelques réticences à appliquer le plan adopté.

L’hivernage devient le souci principal des chefs militaires afin de durer et d’éviter que le moral flanche. Comme il y a peu de ressources dans le pays, il faut créer de toutes pièces dix-neuf grands camps avec tentes, baraquements, écuries, cuisines, foyers récréatifs, etc. Neuf sont près du front et dix construits plus en arrière. Dans chacun vivent plusieurs milliers d’hommes. Des centaines de kilomètres de routes sont empierrées et aménagés, 120 km de chemin de fer voie étroite sont posés, 12 gares sont créées ou notablement améliorées, le nombre de lits d’hôpitaux passe à 12 000. Enfin, 12 importantes bases logistiques voient le jour.

L’hiver amène un certain apaisement car désormais, en avant de la ligne de résistance française, les deux tiers des tribus se sont ralliés. Ce retournement de situation ne doit toutefois pas faire illusion. Un choix n’est jamais définitif dans ces régions, et les tribus pourraient à nouveau basculer dans le camp rifain si celui-ci venait à montrer sa force ou à remporter une victoire.

Si l’avenir se présente sous des auspices plutôt favorables au Maroc, en France, les tendances pacifistes progressent considérablement au parlement. La guerre du Rif traîne en longueur. Les pertes enregistrées durant la période héroïque, qu’on extrapole pour la phase suivante, effraient. Combien l’affaire va-t-elle coûter ? Combien de temps durera-t-elle encore ? Pourquoi ne pas négocier en exigeant des garanties ? Finalement les députés socialistes s’allient avec les communistes pour demander l’ouverture de pourparlers de paix.

Une victoire prévisible

Dans son for intérieur, Painlevé est convaincu de la pertinence de l’alliance militaire franco-espagnole, mais le ralliement de nouvelles tribus laisse pourtant entrevoir la possibilité d’arriver à une solution pacifique sans tirer le fer. Pétain juge que l’on peut tenter une négociation, mais qu’il faut poursuivre les préparatifs militaires et ne pas laisser à l’adversaire le temps qui lui permettrait de renforcer ses organisations défensives. Il faut aussi que le gouvernement espagnol soit associé aux pourparlers sinon la France apparaîtrait comme inconsistante, incapable de fixer une ligne puis de la suivre. Le gouvernement fait sienne cette position. Des négociations de paix seront bien organisées, les opérations militaires n’étant déclenchées que si la conférence prévue fin avril, début mai à Oujda, entre délégués français, espagnols et rifains, échoue.

Les pourparlers débutent le 26 avril 1926 mais il ne faut que trois jours pour constater un blocage complet. Aussi le général Simon déclare, au nom des délégations françaises et espagnoles, qu’il n’y a pas lieu de discuter plus avant et que les discussions sont terminées.

La fin d’une aventure

La dernière version du plan d’opération, datée du 25 avril, prévoit une campagne de deux mois qui cible directement la capitale d’Abd el-Krim. L’offensive, menée par deux groupements (équivalents chacun de deux petits corps d’armée), comportera trois phases visant à pénétrer chaque fois plus profondément en pays rifain.

Dès l’échec des négociations, les unités sont mises en alerte. Le soulagement est perceptible, les hommes ayant hâte de passer à l’action. De son côté, l’armée espagnole équipée de matériels modernes, entraînée avec soin est méconnaissable si l’on songe à ce qu’elle était deux ans auparavant.

Concernant l’ennemi, le service de renseignements a identifié une ligne de fortifications de campagne, renforcée ces dernières semaines. Visiblement, les Rifains se concentrent à l’Est, c’est-à-dire au nord de Taza. Il n’a pas été possible de quantifier précisément les forces ennemies. Plusieurs harkas dispersées comportant 1 000 à 3 000 fusils chacune ont été repérées, en tout sans doute 15 000 à 20 000 guerriers.

Le raid victorieux de la division marocaine

L’action débute le 7 mai. A l’est, la division marocaine mène son offensive avec une telle vigueur que plusieurs tribus demandent l’aman[1]. La 8e brigade du colonel Corap enlève deux positions rifaines sensées être fortement défendues, le Djebel Bou Zineb et l’Aghil Bendo, au prix de faibles pertes (5 tués et 20 blessés). Le « front » rifain s’effondre beaucoup plus vite que prévu. Le 23 mai, Corap doit mener l’attaque avec pour objectif Targuist. Bientôt les troupes régulières atteignent les hauteurs dominant la bourgade, tandis que les forces supplétives, placées en avant-garde, tentent de s’y infiltrer. Corap fait dresser ostensiblement un immense camp sur une hauteur où stationnera toute sa brigade, et veille à ce qu’il soit défendu de tous côtés. Les reconnaissances françaises sont désormais à 10 km de Toufist-Kemmoun où Abd el-Krim se trouve. La nuit est agitée. Le leader rifain est prévenu par courrier qu’il bénéficiera de la générosité de la France, aura la vie sauve et sera protégé s’il capitule en restituant ses prisonniers.

Dans l’après-midi du 24 mai, deux rifains de marque arrivent au camp du colonel Corap et l’informent du lieu exact où se trouve Abd el-Krim, protégé seulement par quelques hommes. Selon eux la capture du chef rifain ne posera aucune difficulté. Corap, s’il ne flaire pas un piège, « ne croit pas devoir donner une réponse favorable à cette proposition qui lui paraît destinée à servir les ambitions personnelles des deux intéressés ».

Le 25 mai, Abd el-Krim écrit à Corap, lui indiquant qu’il va se rendre, précisant qu’il libèrera en même temps les prisonniers. Effectivement, le 26 dans la matinée, le capitaine Schmidt revient au camp de la brigade en ramenant tous les prisonniers français et espagnols. Les Rifains avaient fait au moins 500 prisonniers français et il en revient bien peu : 6 officiers, 8 sous-officiers, 27 soldats métropolitains, 1 civil, 112 tirailleurs algériens et sénégalais et 6 déserteurs. L’Espagne, qui déplorait des centaines de disparus, voit revenir seulement 105 militaires, 2 femmes et 4 enfants. Finalement Abd el-Krim quitte la tribu des Snada à cheval dans la nuit du 26 au 27 mai, en compagnie de quelques fidèles et prend la direction de Tizemouren où il se rend.

Le 29, conformément aux ordres reçus, Abd el-Krim, sa famille et ses biens quittent Targuist pour Boured, Taza, puis Fez où il reste plusieurs semaines, gardé à l’hôtel Transatlantique. Il sera finalement exilé sur l’ile de la Réunion. Compte tenu de la dureté de la campagne[2], des massacres dans les postes pris, des tortures de prisonniers, beaucoup s’interrogent sur la mansuétude dont font preuve les autorités à son égard. Force est de constater que le chef rifain échappe à un châtiment qui aurait pu être beaucoup plus cruel.

Conclusion

La guerre du Rif s’est jouée entre avril et juillet 1925. Les groupes mobiles, au prix de marches éreintantes, portent secours à plus de 30 postes. Et si certains succombent, l’invasion rifaine est arrêtée. Pourtant la crainte est grande que la contagion de la révolte gagne tout l’empire colonial, ce qui décide le gouvernement à envoyer des renforts massifs et à engager une collaboration avec l’Espagne, jusque-là improbable. La nomination de Pétain permet à Painlevé de marginaliser Lyautey, mais aussi d’obtenir le consentement de la population, en faisant un amalgame entre patriotisme et colonialisme.

Autant les forces françaises étaient insuffisantes au moment de l’agression en avril 1925 et pendant les trois premiers mois du conflit, autant elles sont disproportionnées à partir de l’automne 1925 face à une menace qui faiblit. Il est vrai qu’en septembre, Abd el-Krim ne lâche pas prise malgré ses revers. Le plan d’opération se déroule méthodiquement, irrésistiblement, jusqu’à la neutralisation du chef rifain en mai 1926.

Abd el-Krim, autodidacte en matière militaire, a commis de nombreuses erreurs stratégiques et tactiques. Il n’a jamais su concentrer ses forces pour obtenir une supériorité locale. Il a cherché à réduire les postes au lieu de poursuivre sa marche vers le sud. Fin avril 1925, pour galvaniser ses hommes, il aurait sans doute dû prendre lui-même le commandement des troupes qui attaquaient Fez. Finalement il n’est parvenu ni à contrôler la riche plaine agricole, ni à prendre des villes.

Face à lui deux écoles de pensée s’affrontent. Celle de Lyautey qui, sans renier la nécessité d’opérations militaires, veut faire effort sur l’action politique dans la droite ligne de ce qu’il a toujours prôné : ne pas rechercher la destruction de l’ennemi pour l’amener à composer. Or pour rallier les tribus dissidentes il faudrait du temps, sans doute beaucoup de temps, ce dont ne dispose pas le gouvernement qui exige des résultats rapides et décisifs. La seconde école est celle de Pétain, qui utilise les modes opératoires qui ont fait leur preuve sur les champs de bataille européens avec leurs règlements, leurs barèmes, leurs états-majors, etc. À la vitesse, à l’audace, à la rapidité, au risque, il substitue la méthode, la sûreté, la puissance, la guerre industrielle, le contrôle du territoire. Il s’agit d’étouffer la rébellion définitivement, selon les directives du gouvernement, car la France n’a plus les moyens de maintenir longtemps un effort militaire aussi conséquent au profit du Maroc. Personne ne peut dire aujourd’hui si l’action prônée par Lyautey aurait porté des fruits rapidement, ni si une action moins massive de Pétain aurait été aussi efficace. Les tenants de l’une ou de l’autre théorie ne sont pas parvenus à se mettre d’accord.

Quoi qu’il en soit, la guerre du Rif démontre combien la France, à cette époque, rencontre des difficultés à faire face à un engagement important dans son empire tout en montant la garde sur le Rhin. Sur le plan politique la guerre du Rif, assez facilement gagnée, symbolise le succès des puissances coloniales et installe en France un sentiment erroné de supériorité militaire, mais devient aussi emblématique pour tous les mouvements de résistance à la colonisation. Abd el-Krim demeurera, toute sa vie, fier d’avoir donné aux Rifains « un espoir, une fierté, l’aspiration à la liberté, » et affirmera avec lucidité dès 1926, qu’en tant que leader indépendantiste il est arrivé trop tôt.

Si à l’été 1926 le temps des grandes opérations est terminé, une dissidence limitée renaît de temps à autre, çà et là. En 1930 le ministre de la guerre André Maginot « inquiet de l’évolution de la situation sur le Rhin, juge nécessaire de régler définitivement le problème marocain. »  Un plan sur quatre ans est adopté et mis en œuvre aussitôt. En 1934, le général Huré, alors Commandant supérieur des troupes, peut enfin annoncer la fin de la pacification du Maroc. Elle aura duré plus de 28 ans.


[1] Il s’agit, en droit musulman, de la demande au vainqueur de vie sauve et d’amnistie en échange de sa soumission.

[2] Les rebelles ont certes été vaincus, mais au prix de lourdes pertes dans les deux camps. Sans doute plus de dix mille morts chez les Rifains, quelques milliers chez les Espagnols et 2 500 dans le camp français. Les chiffres attestent de la violence des combats. 161 officiers français perdent la vie durant la guerre du Rif, parmi lesquels 7 chefs de bataillons, 28 capitaines et 126 lieutenants et sous-lieutenants. Les promotions récemment sorties de Saint-Cyr sont durement touchées.

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Le monument de 1870 du Souvenir Français à Dives-sur-Mer (Calvados) Monument de 1870 du Souvenir Français à Dives-sur-Mer (Calvados) Un monument commémoratif est souvent porteur de différentes strates mémorielles. Tel est le cas du monument aux morts de 1870 à Dives-sur-Mer, dans le Calvados érigé par la Souvenir Français. Il y a d’abord la mémoire […]

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