L’Œil de l’historien

29 avril 2026

Arnaud Teyssier : Clemenceau et de Gaulle

Arnaud Teyssier est haut fonctionnaire et historien. Il préside depuis 2017 le Conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle et écrit régulièrement dans la presse. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles sur l’histoire politique de la France et sur l’histoire et l’actualité de l’État, ainsi que sur l’histoire de De Gaulle et du gaullisme, principalement chez Perrin. Il a écrit également plusieurs biographies de personnages emblématiques (Péguy, Richelieu, Philippe Séguin).

Tenter un parallèle entre Georges Clemenceau et Charles de Gaulle est une entreprise délicate. Après tout, si l’on s’en tient aux caractères, comment comparer deux tempéraments aussi manifestement différents ? Ce sont tous deux de grands hommes d’État, des lutteurs incomparables, des « professeurs d’énergie », comme disait Barrès de Napoléon. Des figures dont le destin s’est cristallisé lors de grandes tragédies nationales qu’ils ont l’un et l’autre éprouvées dans toute leur intensité. Ils font partie de notre imaginaire collectif – de Gaulle sans doute plus encore que Clemenceau, parce qu’il est plus proche de nous et qu’il vit encore à travers nos institutions et notre vision du monde. Cinquante ans les séparent, ils ne se sont pas connus, et nous n’avons, évidemment, pour cette seule raison, que le regard du second, de Gaulle, sur le premier, Clemenceau.

De Clemenceau à de Gaulle…

Il est possible, c’est certain, de trouver des filiations ou des parentés entre leurs destins. D’ailleurs, au lendemain de la Libération, l’homme du 18 juin est ouvertement associé à la mémoire du Tigre dans un ouvrage intitulé Trente ans d’histoire : de Clemenceau à de Gaulle (1949). Cette publication monumentale, destinée à un large public, inscrit le libérateur de 1945, fondateur du Rassemblement du peuple français (RPF), dans la lignée du vainqueur de 1918. Philippe Séguin se souvenait de s’être plongé, enfant, à Tunis, au début des années 1950, dans ce beau livre d’images, et d’y avoir fait l’apprentissage de son patriotisme et de son attachement à la terre de France, par-delà la Méditerranée. Il faut dire que l’avertissement de l’ouvrage est un programme à lui seul : « C’est un fait que le dernier trentenaire français offre, à un esprit curieux des leçons de l’histoire, un enseignement extraordinaire. Une victoire sans précédent dans les annales des peuples ; un prestige qui fait de notre pays le second Empire du Monde ; une richesse que les fautes politiques n’arrivent pas à dilapider ; une guerre foudroyante qui nous jette sous la botte allemande, confirmant le vieil adage : « Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne » ; un renversement des Puissances qui, nous arrachant à l’abîme, nous enlève brusquement sur les ailes de la victoire : telles sont les alternances bouleversantes de ce pays entre 1918 et 1948. »

La figure qui se profile à l’aplomb de cette vision est également présente – sans être nommée – dans l’avertissement : « La volonté d’un homme saura imposer peu à peu le prestige de la France aux alliés. » Vient ensuite le préambule : Georges Clemenceau. L’auteur du portrait ? Winston Churchill. Le texte est superbe, il a en fait été écrit et publié avant la guerre, et est reproduit pour les besoins de l’ouvrage : « Clemenceau a personnifié et exprimé la France […] Il a été la France […] Il a été une réapparition de la Révolution française à son moment sublime, avant qu’elle eût été souillée par les ignobles boucheries de terroristes. Il représentait le peuple de France se levant contre les tyrans, tyrans du corps, tyrans de l’esprit, tyrans de l’âme. » Churchill évoque en parallèle la personnalité de Foch, catholique, monarchiste, qui est l’opposé même de Clemenceau et qui pourtant fit avec lui la victoire. « Il y a deux nations dans le Français et cela à un degré que n’atteint aucun autre grand peuple […] Il n’y a de trêve que lorsque la France est en péril mortel. La camaraderie de Foch est comme un camaïeu de la vie politique française. » Tout est dit. Le grand et beau livre d’images, fait de grandeur et de réconciliation, parfois composite, mais, dans l’ensemble, d’inspiration gaulliste marquée, est le portrait d’une France empreinte d’abord de grandeur, marquée ensuite par l’humiliation de la défaite, et qui enfin se retrouve pour persévérer dans son être. À la fin du livre, l’épilogue est plus éloquent encore : il s’intitule simplement « Charles de Gaulle », vu sous tous les angles – « le traditionaliste et le novateur », « le bâtisseur », « l’homme d’action » (ce dernier tableau étant l’œuvre du colonel Rémy…). L’ouvrage s’achève par une longue conclusion de Raymond Aron, alors proche de De Gaulle et du RPF : « La simple vérité, que seuls les faibles jugeront cruelle, est que la France ne saurait se sauver que par l’acceptation virile de son destin et par un immense effort de rénovation. »

Quelques années plus tard, en 1961, au terme de nouvelles tragédies et comme un écho lointain, le film d’Henri Verneuil, Le Président, adapté d’un roman de Georges Simenon, met ouvertement de Gaulle et la Vème République naissante dans la foulée de Clemenceau. Certes, le personnage d’Emile Beaufort, interprété par Jean Gabin, est directement inspiré du Tigre, et le milieu politique décrit dans le film est celui de la IIIème et de la IVème Républiques. Mais « le président Beaufort » a aussi des allures « gaulliennes », par la posture et par l’autorité, et le public ne s’y est pas trompé à l’époque : Le Président fit presque trois millions d’entrées en France, malgré un accueil critique réservé, et il est, depuis, régulièrement rediffusé à la télévision, notamment dans les périodes électorales…

Vies parallèles : vérités et limites

Il est normal, donc, à raison de leur importance historique et de leur force mythique, que le rapprochement entre ces deux figures majeures de notre histoire nationale vienne naturellement à l’esprit. Deux biographes de Clemenceau s’y sont livrés, à quelques années de distance : Jean-Baptiste Duroselle[1] et Michel Winock [2]– avec des nuances toutefois. Les statues des deux hommes, celle de François Cogné pour Clemenceau, celle, évidemment plus récente, de Jean Cardot pour de Gaulle, se répondent à quelques dizaines de mètres de distance, à proximité des Champs-Élysées. Dans des styles différents, elles montrent des hommes en mouvement, en plein élan – au reste, la statue de Clemenceau, de facture plus classique, restitue mieux le sentiment d’énergie. Un historien et homme politique italien s’est aussi essayé à l’exercice des vies parallèles : Gaetano Quagliariello[3]. Il est l’interprète de toute une école historique italienne – placée, comme il est fréquent en Italie, aux confins de l’Université et de la politique parlementaire – qui décèle, dès les premières décennies de la IIIème République, des tendances au renforcement du pouvoir exécutif, ou à une forme de parlementarisme de gouvernement – tendances qui trouvent leur réalisation et leur apogée avec le régime de guerre imposé par Clemenceau en 1917-1918 (au moment même ou de Gaulle subit la frustration d’une interminable captivité). Au nom du salut de la patrie, une étape est ainsi franchie dont de Gaulle reprendra et renouvellera les effets vingt ans plus tard, avec le gouvernement provisoire de la République française.

On ajoutera un autre regard, plus indirect mais néanmoins fort subtil, celui de Jean-Noël Jeanneney. Son essai sur Clemenceau, portrait d’un homme libre, paru en 2005[4], est parsemé d’allusions qui sont autant de parallèles – ou d’oppositions – entre deux hommes auxquels furent étroitement associés son grand-père Jules Jeanneney, et son père Jean-Marcel, et qui suscitent à l’évidence son admiration.

Voyons l’exercice, très analytique, des vies parallèles. Jean-Baptiste Duroselle a cru déceler chez de Gaulle une admiration mesurée et intermittente pour le Tigre, et en voit la preuve dans le peu de références qui lui sont faites dans les Mémoires de guerre – il n’en dénombre que quatre (quand Michel Winock, lui, est frappé au contraire de l’abondance des citations de Clemenceau dans la carrière de De Gaulle). Il considère qu’il s’agit, pour le Général, moins d’un modèle que d’un exemple d’homme d’État dont la carrière resta inaboutie en raison de l’opposition des partis et de leur irréductible médiocrité.

Michel Winock a souligné les différences de milieu familial et de formation entre les deux hommes, ainsi que le rapport différent à la politique : Clemenceau, porteur de la mystique révolutionnaire, méfiant envers toute forme de pouvoir personnel, éprouve « une adhésion totale au régime parlementaire », « pour lui, la souveraineté du peuple s’exprime à travers ses élus, qui détiennent la réalité du pouvoir », et il croit fermement dans la force et l’utilité des partis – même s’il refuse d’être membre du parti radical-socialiste lorsqu’il est constitué après la loi de 1901, et même si, surtout, il ne sera jamais franc-maçon. On est loin, en effet, de la famille de Gaulle, ardemment catholique, admiratrice de la monarchie, et dont la loyauté envers la République est réelle, mais toute en mesure. Jean-Baptiste Duroselle relève, pour autant, que la famille Clemenceau et la famille de Gaulle appartiennent toutes deux à la bourgeoisie, qu’elles connaissent « les usages », qu’elles ignorent la vulgarité et qu’elles ont l’esprit national. Michel Winock voit aussi des traits communs assez puissants entre les deux hommes : la force de caractère, qui est au cœur du Fil de l’Épée et qui définit Clemenceau avec éclat, même aux yeux de ses adversaires les plus acharnés ; l’intransigeance, et même une certaine dureté – l’humour de Clemenceau est réputé vachard, quand de Gaulle le pratique avec plus de bienveillance et plus de rareté, mais lui aussi avec le sens de la formule incisive -, mais qui masquent une sensibilité et une délicatesse que l’homme public, dans les deux cas, répugne à exprimer ; la culture, le goût du grand style, la connaissance approfondie de l’Histoire ; l’éloquence – même si elle est parfois plus improvisée chez Clemenceau, et plus travaillée chez de Gaulle, mais ce dernier ne le laisse pas voir car il apprend ses discours par cœur ; l’orgueil, immense, le mépris des honneurs et des solennités, que l’on retrouvera dans leur refus commun d’obsèques nationales, et qui se signale chez Clemenceau par le refus de siéger à l’Académie française où il a été élu sans l’avoir demandé, et chez de Gaulle par le refus de toute promotion au-delà de ses deux étoiles ; et, bien sûr, le « charisme », l’ascendant, l’expression naturelle de l’autorité qui subjuguent, mais sans doute avec une forme de majesté et une hauteur plus marquées chez de Gaulle, dont François Mauriac notait même le côté « cormoran ».

Michel Winock trace, en revanche, la force d’une frontière qui les sépare : la foi, réelle et sans doute par moments ardente chez l’un, totalement absente chez l’autre, qui se montre même prisonnier d’un athéisme entêté. Mais, conclut-il, « ils sacrifient tous deux à une même déesse, qui s’appelle la France. ». Pour chacun d’eux, c’est la guerre qui a fait leur destin. Le patriotisme le plus intransigeant les guide, et il va avec une forme d’universalisme qui les distingue du nationalisme le plus étroit. Jean-Baptiste Duroselle voit encore une différence majeure dans le style littéraire des deux hommes : de Gaulle se met très tôt, et très jeune, à l’écriture, qu’il pratiquera avec un soin et un perfectionnisme appuyé, comme en témoignent les manuscrits successifs de ses grandes œuvres et leurs innombrables ratures. Clemenceau, lui, vient véritablement à l’écriture assez tard, et d’abord comme journaliste, sa manière est souvent brillante mais aussi brève, « rocailleuse », « saccadée ». Ses œuvres tardives sont plus philosophiques qu’historiques, et n’ont pas ces vastes « périodes » barrésiennes que l’on retrouve chez le Général. Clemenceau est l’auteur d’une œuvre assez considérable, qui n’exclut pas la fiction, et qui consacre une place importante au monde antique, à sa littérature, à ses valeurs, ainsi qu’aux arts, tout particulièrement à la peinture. Il fréquente aussi les salons, les intellectuels, fascine des hommes comme Barrès, irrite et séduit Anatole France, inspire des personnages de roman. Il y a un « style » Clemenceau, très littéraire, qui se retrouve dans sa conception, très littéraire elle-même, presque hédoniste et charnelle, très intuitive, ironique et sportive de la politique (comme le montre le discours prononcé à l’inauguration de sa propre statue, à Sainte-Hermine-en-Vendée)…

Enfin, Clemenceau est un homme à femmes, un séducteur, à l’aise dans la vie sociale, quand de Gaulle, embarrassé de son vaste corps et d’un physique improbable, mènera toujours une vie rangée – quoi qu’on ait pu dire ou imaginer sur sa jeunesse (et de toute façon avant son mariage avec Yvonne Vendroux). Insistons sur ce qui sépare aussi Clemenceau de De Gaulle, cette passion pour la peinture, cette amitié fervente pour Monet, quand de Gaulle, lui, s’intéresse essentiellement à la littérature – et encore, si peu aux romans -, et réserve son entente singulière à André Malraux – grand penseur de l’Art, il est vrai. Quand il va voir le général Franco, en 1970, il n’entend visiter le Prado qu’à grandes enjambées, et seulement pour voir les Velasquez – le peintre du pouvoir…

Autre trait qui les distingue : contrairement à de Gaulle, qui ne le fera que par nécessité, Clemenceau est un voyageur, un authentique aventurier dès ses jeunes années, lorsqu’il envisage un moment de s’installer en Californie. C’est alors qu’il acquiert une connaissance approfondie de la société américaine, de la mentalité des Américains, ce qui ne sera pas sans effets sur sa vision des choses, un demi-siècle plus tard, au moment de la négociation de la paix. Il sera aussi grand voyageur à la fin de sa vie, après son échec à l’Élysée, mais dans un autre registre – un peu à la Kipling, ce même Kipling qu’il rencontre dans ses vieux jours, comme le relate l’auteur de L’homme qui voulut être roi dans ses Souvenirs de France. On n’aura garde d’oublier le Clemenceau médecin, activité qu’il exerce, au début, en parallèle avec son activité élective. Cette formation, ce métier ne sont pas étrangers à sa vision de la société et de la chose publique, très marquée par le positivisme, et ne sont pas étrangers non plus à sa psychologie. Il y a chez lui un côté corrosif, hargneux, voire destructeur diront ses adversaires, une certaine cruauté dans la description des êtres qui inspirait à Barrès l’expression de « nécromancie sociale ».

Au total, on suivra volontiers Jean-Noël Jeanneney – qui semble peu convaincu par la pertinence des « vies parallèles » – quand il évoque l’image mouvante et contrastée qu’exprime Clemenceau, personnalité « à la fois fluide et constante », maniant constamment l’ironie, ne préparant nullement sa postérité par l’écriture de quelconques Mémoires, ne laissant derrière lui aucun courant politique constitué. Chez le Tigre, il y a cette volonté absolue de ne jamais dépendre de personne, cet individualisme forcené – nullement incompatible avec un universalisme qui est le fruit de son extrême intelligence. Point commun, pour le coup, avec de Gaulle, qui affichait pendant la guerre son souci de n’être « l’homme de personne. » Mais enfin, ce côté sportif, très physique, incroyablement vivant, et attirant, de Clemenceau le met à l’opposé de De Gaulle, dont le génie et la force de caractère s’expriment différemment. Lisons, à cet égard, l’extraordinaire témoignage de Mary Borden, l’épouse écrivain du général Spears, dans son ouvrage Journey down a blind alley (1946). Elle découvre de Gaulle, peu à peu, pendant la guerre : « Il était venu avec madame de Gaulle pour un dîner avec nous en famille. Elle était douce, charmante, retenue et je me tournais vers elle avec reconnaissance tout en jetant un œil de côté sur de Gaulle, voulant éviter de le regarder de face. Je l’observai pendant toute la soirée. Quand il parlait, son visage ne changeait jamais d’expression. Pas le moindre sourcillement. J’étais fasciné et commençai à l’étudier de près : la romancière entrait en scène […] Je n’aurais pas su me le décrire à moi-même. Quand je le regardais avec attention, je ne voyais rien. Rien qu’une figure sans vie. Enveloppé d’une froideur palpable qui le dissimulait de la même manière qu’un drap humide recouvre l’argile du sculpteur […] Je crois que l’orgueil est le fond même de son caractère. Je pense qu’il avait le sentiment du déshonneur de la France comme peu d’hommes peuvent en éprouver. Il avait littéralement pris en charge ce déshonneur, comme le Christ s’est chargé des péchés du monde. C’était un écorché vif […] Et il détestait le monde entier, tout spécialement ceux qui voulaient être ses amis […] Plus sa position était faible, plus il devenait arrogant […] De Gaulle était la France, littéralement. »

Bref, comparaison n’est pas raison : les deux hommes se ressemblent par leur force de caractère et d’incarnation. Ils sont incontestablement les deux grands hommes d’État français du XXème siècle et restent dans la mémoire des Français comme les exemples d’une république capable d’autorité lorsque la nécessité l’exige. Mais de Gaulle offre le spectacle d’une vie constamment sous tension, tout d’un bloc, dirigée vers un but ultime qui est le redressement de la France. Il est la France, littéralement en effet, du premier jusqu’au dernier jour de sa vie. Clemenceau a été la France, mais à un moment, crucial, de sa vie où il se montra prodigieux meneur d’hommes. Les premières pages des Mémoires de guerre, les seules où de Gaulle parle de lui-même et de sa famille, sont tout sauf de la pose : le sentiment qu’il éprouve d’emblée pour la France, cette « fierté anxieuse », donne tout son sens à sa vie. La carrière de Clemenceau offre un parcours bien plus accidenté, et le spectacle d’une mue prodigieuse qui commence tardivement, alors qu’il a dépassé la soixantaine, avec l’entrée au gouvernement, puis l’acmé de 1917, la dictature de salut national qui le fait entrer dans l’Histoire sous d’autres traits que celui de tombeur de ministères. Il y a du Churchill chez Clemenceau (qui ne s’y était pas trompé), ce même tempérament contrasté et flamboyant, cette tendance à faire parfois des erreurs plus ou moins monumentales, à ne pas toujours choisir les bonnes fréquentations, ce côté éternel journaliste qui le met souvent à la merci de l’actualité tout en lui donnant un aplomb parfois providentiel. Chez de Gaulle, il y a une forme de hauteur, de distance, de constant jansénisme qui l’inscrit dans une destinée moins romantique mais bien plus irréprochable. Et, aussi, un sens beaucoup plus puissant de l’institution, du legs, de l’héritage, ainsi qu’une conception bergsonienne du Temps qui le fait échapper aux seules sollicitations du présent et lui fait percevoir, à travers la discontinuité des choses, les profondes continuités et les mystérieux linéaments de l’action de longue durée.

Filiations

C’est ainsi, d’ailleurs, que Clemenceau entre sous son regard. En 1940, il sert ses desseins, de manière diamétralement opposée à Pétain, autre figure glorieuse de la Grande Guerre, mais qui s’identifie, lui, à la défaite. Face à Vichy, le Père-la-Victoire fournit l’antidote. « Président Clemenceau ! La France aujourd’hui a regardé plus loin que sa douleur […] La France vivra et, au nom des Français, je vous jure qu’elle vivra victorieuse. Quand la victoire sera gagnée et que justice sera faite, les Français viendront vous le dire. Alors, avec tous les morts, dont est pétrie la terre de France, vous pourrez dormir en paix. » Le 11 novembre 1941, au micro de la BBC, en termes flamboyants, de Gaulle convoque ainsi l’Histoire et Clemenceau à l’appui de la France Libre. Mais son admiration pour l’homme n’est pas le seul fruit des circonstances. Elle est plus profonde, et il en donnera à nouveau la mesure en plusieurs circonstances : le 11 novembre 1944, devant la statue du Tigre à Paris, avec à ses côtés Winston Churchill et Anthony Eden ; le 12 mai 1946, sur sa tombe du Colombier au Pays des Herbiers, en présence de 3000 personnes ; le 20 mai 1965, lors d’un voyage en Vendée, à Fontenay-le-Comte, où il associe, ce jour-là, le souvenir de Clemenceau à celui de De Lattre, son « compagnon d’armes ». Sous la Vème République, les évocations se font plus rares, mais la grande ombre est là, toujours prête à appeler au sursaut.

De Gaulle n’a donc pas connu personnellement Clemenceau, plus vieux que lui d’un demi-siècle. Mais il a assisté, dans sa jeunesse et sa maturité, à la montée du vieux lutteur vers les sommets de l’action politique, et il a également participé – non sans une certaine retenue – du grand mouvement d’adhésion qu’a suscité le vainqueur de 1918, même chez ceux qui avaient été avant-guerre ses adversaires, de Maurice Barrès à Charles Maurras, en passant par Léon Daudet. Seul le maréchal Lyautey restait fermé à toute estime vraiment profonde envers celui qu’il accusait d’avoir délibérément démantelé la vieille monarchie des Habsbourg. Le fait que de Gaulle apostrophe volontiers Clemenceau avec l’épithète « président » montre bien où il voit l’essentiel de sa grandeur : c’est le dictateur républicain de 1917, le chef énergique qui rassemble les forces de tout un peuple pour le diriger vers la victoire, qui compte le plus à ses yeux, et qui le réconcilie définitivement avec la République. Le passé du politicien vendéen, longtemps très engagé à gauche et marqué par une constante hostilité envers l’Église, suscite sans doute moins sa sympathie. Mais on n’aura garde d’oublier que Charles Péguy – l’influence intellectuelle sans doute la plus grande qui se soit exercée sur de Gaulle – avait absous très tôt Clemenceau de son goût prononcé pour les manœuvres politiciennes. Il voyait en lui, dès 1904, une figure politique de vieille race, un orateur de belle trempe chez qui l’on retrouvait« le vieux dit de Montaigne et de Rabelais, de Descartes et de Molière, de Pascal et de Rousseau contre nos ennemis les doctes ».

Et si l’on veut comprendre le goût que peut avoir l’homme du 18 juin pour le Père-la-Victoire, à raison de la transformation stupéfiante qu’a provoquée en lui la grande épreuve de la guerre, il faut lire ce qu’il écrit, a contrario, de son grand adversaire : Raymond Poincaré. Certes, c’est un Lorrain, et un incontestable patriote. Mais comme disait Philippe Berthelot (son antithèse, qui fut immortalisé dans le beau roman de Giraudoux, Bella), « Poincaré, c’est la perfection – sans plus ». De Gaulle avait noté dans ses Carnets, en 1927, juste après la parution de Bella où Poincaré était croqué sous les traits de Rebendart, et à propos des interminables Souvenirs que publiait ce dernier : « C’est clair, habile, long comme tout ce qu’il dit ou écrit. C’est un très bon devoir d’homme d’État pas trop sûr de lui, confondant un peu l’Histoire avec la politique et tâchant de convaincre à la fois l’une et l’autre… De l’intelligence, du savoir-faire : on cherche souvent la grandeur, la hauteur, le sommet du courage auquel atteignit plusieurs fois Clemenceau […] Il n’avait, il le dit candidement lui-même, aucun contact avec le peuple. Poincaré, commis de premier ordre si quelque grand Français l’avait mis en œuvre, que n’eût-il pas donné sous Louis XIV ! Mais livré à lui-même, demi-grand, demi-honnête, demi-compréhensif, bref un homme d’État à la mesure de la République. »

Tout est dit, comme en contrepoint : Clemenceau, ce n’est pas la perfection à chaque étape de sa vie. Mais il est des moments où, comme Churchill, il exprime de la grandeur et incarne le salut, notamment parce qu’il comprend le peuple en des circonstances décisives, et sait l’entraîner dans la lutte, le mettre à la hauteur de son histoire. Il est significatif que Georges Pompidou ait exprimé une même vision du personnage, comme l’atteste ce propos mélancolique qu’il tint à son gouvernement, lors de son ultime conseil des ministres, quelques jours avant sa mort qui devait survenir le 2 avril 1974 : « En ce qui vous concerne, messieurs les ministres, je vous demande dans tous les débats de hausser le ton et de remonter sur les hauteurs de l’intérêt national sans fioritures. Le langage que vous devez tenir aux Français doit s’apparenter à celui de Clemenceau et, dans les circonstances actuelles, ne laisser aucune place à la facilité, encore moins à la démagogie. En 1962, à la tribune de l’Assemblée et à l’occasion d’un vote de confiance, j’ai été amené moi-même pour gagner quelques voix, à dire un certain nombre de choses destinées aux personnalités dont je sollicitais le suffrage de confiance. Je m’en suis amèrement repenti, car elles ont empoché les bonnes paroles et elles n’ont pas voté la confiance. Faites-en votre leçon. On ne gagne jamais rien à adopter une attitude de facilité. »

Revenons enfin à Péguy : c’est la clef. Ce qu’il écrit de Clemenceau est troublant. « La politique parlementaire, écrit-il, fait le pain quotidien de son existence », « la politique fait la trame ordinaire de sa vie, de ses articles et de ses discours ». Mais comment peut-il donc plaire ainsi, en 1904, ce combiste d’un moment, à cette sorte d’esprit libertaire, ennemi de toutes les conventions, qu’est l’intraitable normalien dreyfusiste ? Parce que, « brusquement, comme un homme averti, comme un homme spontané, en impulsif qu’il est, ayant des amitiés et des inimitiés, solides, que ses ennemis nomment des rancunes, il fait des sorties ; qui, entendues en leur sens plein, chambarderaient toute sa politique même. » Clemenceau, nous dit Péguy, c’est un tempérament. Et pas n’importe lequel, celui des « vieux républicains » : il « subit malaisément les fictions, y compris et surtout les fictions de M. Clemenceau. » Sa « verve primesautière », « ces coups de boutoir », « ces raides agressions », bref ce naturel qui le pousse à ne « pas toujours obéir et trembler », ce « vieux sang de l’ancien républicain » qui remonte : « il envoie tout balader ;… et il fait un de ces discours impolitiques imparlementaires qui crèvent les combinaisons, dépassent les transactions, affolent les timidités ; il ignore la discipline ; il épouvante ses amis ; et comme nous tous, libérâtres impénitents, il fait le jeu, l’immortel jeu de la réaction. »

En somme, Clemenceau est à la politique, et plus encore à la politique parlementaire, ce que de Gaulle sera, dans la première phase de sa vie, à l’armée, son milieu d’origine : un homme qui, le moment venu, sait se libérer de toutes les conventions, pour mieux combattre tous les renoncements. Et sur ce plan-là, de Gaulle s’inscrit bien dans une forme de filiation avec lui. Clemenceau, dans le fond, méprise la IIIème République, telle qu’elle fonctionne et non telle qu’elle aurait pu être, mais ne parvient pas à se prononcer pour un programme clair de réforme institutionnelle. Jean-Baptiste Duroselle traite peu du « clemencisme » et conclut plutôt à son inexistence. Maurras répudiait cette hypothèse et définissait le clemencisme comme « un composé de mystique jacobine et de patriotisme napoléonien » … Mais le clemencisme, c’est aussi une postérité, un destin posthume, qui trouve des échos incontestables – même s’il faut les entendre avec prudence – dans le gaullisme. Clemenceau est, encore aujourd’hui, perçu par les Français dans leur ensemble, mais aussi par beaucoup d’intellectuels, comme l’incarnation d’une forme positive d’autorité en République. Il y a là la nostalgie de « l’homme fort » en République, du « Richelieu » républicain, de l’État en action, de la personnalité d’exception au destin étouffé par la médiocrité des hommes. Qu’est-ce qu’un grand homme d’État dans l’imaginaire des Français ? Clemenceau comme de Gaulle semblent être la preuve vivante que l’énergie et l’autorité sont possibles dans un système républicain, vécu pourtant plus souvent comme impuissant qu’efficace. D’une certaine manière, comme de Gaulle, et sans aucune ambiguïté possible, il est « l’anti-Maurras », qui soutenait que la République ne pouvait pas avoir de grande politique, et notamment pas de grande politique étrangère. Le clemencisme ne renvoie donc pas à une doctrine politique, mais à une pratique du pouvoir dont la parousie fut 1917, avant que de Gaulle ne la consacre en 1958 sous une forme institutionnelle définitive – ou qui était censée l’être.

Le clemencisme, enfin, a un contenu très concret dans le domaine administratif : l’action profonde que Clemenceau a engagée comme ministre de l’Intérieur dans les premières années du XXème siècle est un peu connue par les « brigades du Tigre », mais d’autres aspects méritent d’être sortis de l’ombre. C’est lui qui a modernisé le ministère de l’Intérieur tout entier, dont évidemment la police, et en a fait un levier puissant du pouvoir pour plusieurs décennies, avec une vision assez construite, très jacobine pour le coup, de « l’administration républicaine ». Pour le « Tigre », la puissance presque secrète qui émane de l’administration napoléonienne et qu’il redécouvre sur le tard, est un ressort essentiel du pouvoir. En ce sens, là aussi, de Gaulle portera ce principe jusqu’à sa parfaite maturité.

De la France comme civilisation

Et puis il y a aussi, chez ces deux hommes, cette attention portée à la substance de la France, cette volonté de la faire persévérer dans son être, envers et contre tout, en somme cette humanité à la française dont Péguy forme entre eux comme le trait d’union. Toute la vie de De Gaulle en porte témoignage, mais singulièrement cette attention portée à la culture et à l’identité des peuples. Cette idée que la démocratie n’a de sens que si elle est une civilisation. Il y a cet article de mai 1895 dans La Justice, où, comme il agira plus tard pour les Nymphéas, Clemenceau tente de « vendre » à Félix Faure les vingt « cathédrales » de Monet : « Mais vous n’êtes pas seulement Félix Faure, vous êtes aussi président de la République, et même de la République française […] allez regarder ces séries de cathédrales en bon bourgeois que vous êtes, sans demander l’avis de personne […] L’histoire tiendra compte de ces peintures, sachez-le, et si vous avez l’ambition légitime de vivre dans la mémoire des hommes, accrochez-vous aux basques de Claude Monet, le paysan de Vernon. C’est plus sûr que le vote du congrès ou la politique d’Alexandre Ribot. »

C’est là, plus qu’en tout autre domaine, que Clemenceau et de Gaulle se rejoignent. Pour eux, la France est une œuvre d’art, qu’il faut mettre à l’abri de la guerre et de la destruction, mais qui doit vivre en se projetant vers l’avenir ; qui peut ou doit changer dans le cours de son histoire, mais qui doit persévérer dans son être et garder sa phosphorescence. Car, écrit Malraux dans La tête d’obsidienne, fruit de ses conversations avec Picasso : « Il n’y a que les œuvres mortes qui ne changent pas. À tel point que nous nous demandons si la véritable œuvre d’art est séparable de ce qui la fait changer : pulsation ou chimie de la couleur, changement du paquet de tabac en poème, métamorphose des dieux en statues. Les œuvres qui meurent ne perdent pas leurs feuilles, elles perdent leur phosphorescence. »


[1] Georges Clemenceau et Charles de Gaulle, Espoir, n°68, septembre 1989.

[2] « Clemenceau et de Gaulle », in Le XXème siècle idéologique et politique, Paris, Perrin, 2009, pp. 269-286.

[3] I destini incrociati di Clemenceau e De Gaulle, Fondazione Magna Carta, 17 juillet 2019. Il s’agit en fait de la préface à l’ouvrage de Luigi Compagna, Una certa idea di Repubblica. Da Gambetta a Clemenceau, paru la même année chez Rubbettino.

[4] Et repris au début du volume Georges Clemenceau. Correspondance (1858-1929), Paris, Robert Laffont, collection « Bouquins », 2008.

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29 avril 2026

Trois questions à Hervé Gaymard et Jean-Noël Jeanneney

Hervé Gaymard, Président de la Fondation Charles de Gaulle Hervé Gaymard est ancien ministre, président du Conseil départemental de Savoie et membre de l’Institut de France (Académie des sciences morales et politiques). Depuis 2018, il préside la Fondation Charles de Gaulle. Il est l’auteur de nombreux essais littéraires, politiques, géopolitiques et historiques. Il a assuré, […]

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Pour en savoir plus sur le thème

Pour en savoir plus sur Clemenceau et de Gaulle 1 – Charles de Gaulle, l’angoisse et la grandeur, Arnaud Teyssier, Éditions Perrin, 2024. Plus d’infos : https://www.lhommemoderne.fr/histoire-politique/7728250-charles-de-gaulle-langoisse-et-la-grandeur.html?utm_source=google&utm_medium=cpc&utm_campaign=PMax-Mid-potential&utm_id=17875683755&gad_source=1&gad_campaignid=17347863110&gbraid=0AAAAADq35RxdxsIYeAvYVlKrxO9OvP6R6&gclid=Cj0KCQjwkYLPBhC3ARIsAIyHi3Ty7vdbxnSP9vKEoQU5ooAetoV1IatSi0PsJz-DutZH4yhn5PwpcRYaAkrCEALw_wcB 2 – Clemenceau, Dernières nouvelles du Tigre, Jean-Noël Jeanneney, CNRS Éditions, 2016. Plus d’infos : https://www.cnrseditions.fr/catalogue/histoire/clemenceau/ 3 – Destins croisés, des vies de combats : Georges Clemenceau – Winston Churchill – […]

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Sous les projecteurs

1 – Autour de Georges Clemenceau et du Général de Gaulle A) Une initiative phare : 80ème anniversaire de l’hommage rendu par le Général de Gaulle à Georges Clemenceau Le Souvenir Français consacre son mois de mai à la rencontre intellectuelle et patriotique entre Charles de Gaulle et Georges Clemenceau, à l’occasion du 80ème anniversaire de […]

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