
Jean Vigreux est un historien français contemporain, spécialiste de l’histoire politique et sociale de la France au XXᵉ siècle. Il enseigne à l’université et est reconnu pour ses travaux sur le communisme, les mondes ruraux et la vie politique française. Ses recherches portent notamment sur les transformations sociales et les engagements politiques dans les campagnes. Il a publié plusieurs ouvrages et participé à de nombreux projets de recherche collectifs.
Le 21 février 2024, l’entrée au Panthéon de Missak et Mélinée Manouchian a mis en lumière l’histoire singulière des FTP-MOI qui s’inscrit dans celle de la galaxie communiste, de l’immigration et de la Résistance. Ce moment lié à la commémoration de l’exécution au Mont-Valérien, 80 ans plus tôt, du groupe dit « Manouchian » ou des 22 membres de FTP-MOI — Alfonso Celestino, Boczor Joseph, Cloarec Georges, Della Negra Rino, Elek Thomas, Fingercwajg Maurice, Fontanot Spartaco, Geduldig Jonas, Glasz Emeric, Goldberg Léon, Grzywacz Szlama, Kubacki Stanislas, Luccarini Cesare, Manouchian Missak, Manoukian Armenak, Rayman Marcel, Rouxel Roger, Salvadori Antoine, Szapiro Willy, Usseglio Amedeo, Wajsbrot Wolf, Witchitz Robert. Golda Bancic dite Olga, quant à elle, est guillotinée le 10 mai 1944 à Stuttgart — invite à éclairer et comprendre une histoire identifiée à l’« Affiche Rouge » éditée par la propagande nazie et rendue célèbre grâce au poème de Louis Aragon mis en chanson par Léo Ferré (chanson qui ne passera sur les ondes qu’à partir de 1981).
Revenir sur l’histoire FTP-MOI (Franc-Tireur et Partisan-Main-d’œuvre immigrée), c’est aussi inscrire cette histoire dans le temps long des luttes des ouvriers étrangers en France et du militantisme internationaliste. Si, depuis l’ouvrage pionnier de Stéphane Courtois, Denis Peschanski et Adam Rayski, cette histoire était connue pour la région parisienne, il reste toutefois encore beaucoup à faire en revisitant cette histoire à plusieurs niveaux, au sein des régions françaises et dans une temporalité plus large.
Aux origines des FTP-MOI : la MOE, puis la MOI.
Afin d’affirmer la solidarité internationale de classe des travailleurs comme l’invite la nouvelle Internationale Communiste (ou Komintern), née en 1919, la jeune Confédération générale des travailleurs unitaires (CGTU), née de la scission de la CGT, rattachée à l’Internationale syndicale rouge (ou Profintern), met en place, dès mai 1923, la Main-d’œuvre étrangère (MOE). Il s’agit non seulement de trouver de nouveaux alliés à la Révolution, mais également de rencontrer et d’associer les nombreux travailleurs immigrés qui sont arrivés en France pour reconstruire le pays après la saignée de la Première Guerre mondiale. La MOE permet ainsi une socialisation et une intégration plus forte des travailleurs immigrés aux côtés de la classe ouvrière française.
Une organisation en groupes de langues
Dès 1924, les « groupes de langue » sont officiellement installés dans le PCF au Congrès de Lyon. Affiliés à des cellules, les communistes immigrés s’organisent alors en groupes de langues ayant pour vocation de rassembler les travailleurs de même origine. En 1926, le Congrès de Lille du parti communiste (SFIC) organise les étrangers en France selon le principe défini par l’Internationale communiste selon lequel les travailleurs de toutes les nationalités sont regroupés sous l’autorité du parti communiste, s’inscrivant dans le temps long des luttes des ouvriers étrangers en France et du militantisme internationaliste. Jusqu’en 1932, elle se nomme la MOE (Main-d’œuvre Étrangère). Créée dans le contexte de l’immédiate après Première Guerre mondiale, à un moment où la France décimée fait appel pour se reconstruire à une force de travail étrangère qui arrive par centaines de milliers dans l’Hexagone, la MOE participe non seulement du mouvement syndical et ouvrier, mais aussi de la recomposition des gauches au lendemain de la guerre, de la naissance de la nouvelle Internationale communiste et la division entre socialistes et communistes.
Ces derniers cherchent alors à appliquer concrètement un certain nombre de valeurs et de doctrines qui sont celles de l’internationalisme prolétarien, c’est-à-dire d’envisager le combat de classe comme un combat dépassant les frontières, en construisant un « Parti mondial de la révolution ». Les prolétaires autochtones ou étrangers ont ainsi leur place à égalité dans les luttes en France. C’est ainsi que naît la MOE, dans une logique syndicale, puis partisane à partir du Congrès de Lille de la jeune de la SFIC. Organisés en « groupes de langues », pour éviter les logiques de repli nationaliste, les ouvriers étrangers peuvent alors communiquer via leurs journaux, mais aussi des structures culturelles ou sportives aux côtés des travailleurs français, facilitant leur intégration. Cette structure devient un outil pour dénoncer et lutter contre la xénophobie présente, non seulement dans la société en général, mais également dans le mouvement ouvrier. Or ces préjugés, aux yeux des militants, empêchent le libre développement du combat de classe. L’altérité et l’internationalisme guident alors les enjeux de cette structuration.
De surcroît, à côté d’une immigration économique de travailleurs qui est venue remplacer ou suppléer la jeunesse fauchée par l’entreprise de mort de masse de la Première Guerre mondiale — 18 % au moins des incorporés au sein des troupes françaises ont été tués, soit 1,5 million de morts — , tout au long de l’entre-deux-guerres une immigration politique de populations qui ont survécu au génocide des Arméniens, d’autres qui fuient l’arrivée des fascistes au pouvoir en Italie, les régimes autoritaires en Europe centrale et orientale, puis le nazisme en Allemagne, arrivent en France. Pour ces femmes et ces hommes, la France constitue alors un refuge évident, car ils ont d’elle une image idéalisée, la « patrie des Droits de l’Homme et de l’universalisme » ; la « République universelle » irrigue encore les esprits et ces exilés avec la mémoire de 1789.
En 1932, la MOE devient MOI (Main-d’œuvre immigrée), sous l’autorité du communiste italien Giulio Ceretti. Ce changement de nom témoigne de la prise en compte de la montée de la xénophobie dans le pays, au moment de la crise économique de 1929, qui touche véritablement le pays en 1932 avec une montée des ligues d’extrême-droite dénonçant avec force et vigueur « l’étranger, le métèque et le juif ». Face à cette poussée xénophobe, les dirigeants communistes décident de changer le nom de leur organisation, alors que les pouvoirs décident de renvoyer les immigrés; ainsi, les rapatriements s’accélèrent et dans le bassin minier du Pas-de-Calais, 70 000 Polonais, hommes, femmes et enfants ont dû quitter la région pour être rapatriés en train dans leur pays…
La MOI au temps du Front Populaire
La MOI est toujours organisée en groupes de langues et bénéficie de l’engouement suscité par ce tournant antifasciste appliquée en France, comme laboratoire de la nouvelle ligne du Komintern, depuis la cuisante défaite en Allemagne de la ligne « classe contre classe » avec l’arrivée légale des nazis au pouvoir. Cette ligne initiée par le nouveau dirigeant de l’internationale communiste, Georges Dimitrov, initiée en France par Maurice Thorez et Eugen Fried, a porté assez vite ses fruits. Le PCF rencontre véritablement la nation française : entre 1934 et 1939 les effectifs du parti ont décuplé. De moins de 30 000 membres en 1933, le parti compte, en 1936, 250 000 membres et, fin 1937, 300 000 adhérents. Du côté de la MOI, les sources communistes pour le milieu de l’année 1936 évaluent à environ 6 835 les adhérents des 15 groupes de langue qui sont actifs. Vient largement en tête le groupe de langue italienne avec 3002 membres, puis la section polonaise avec 1 900 membres, les autres groupes comptant quelques centaines ou dizaines de membres (par exemples la section espagnole : 594 membres, la section juive ou yiddishophone : 495 membres, la section arménienne : 257 membres, la section albanaise : 8 membres, etc.). Au total, dans ces groupes de langues de la MOI, neuf sections ont une véritable activité. Pour expliquer aussi la déflation du groupe arménien, il faut préciser, comme l’a indiqué Astrig Atamian, qu’il n’y a pas « d’effet Front populaire » car après la vague d’exclusions en 1934 et 1935, un départ significatif de communistes arméniens est organisé le 9 mai 1936 : 1800 militants rejoignent la République soviétique d’Arménie. Ainsi, le Comité d’aide à l’Arménie (HOK) fondé par les communistes est dissous par les autorités soviétiques et remplacé par l’Union populaire franco-arménienne, que dirige Missak Manouchian.
La MOI s’inscrit avec vitalité dans la montée du Front populaire (1934-1938). Son journal, Fraternité est de tous les combats unitaires et antifascistes, menant même une campagne pour un statut juridique des étrangers. La MOI participe également aux grèves et surtout à la lutte antifasciste.
Dans cette optique, elle joue un rôle essentiel dans l’organisation des Brigades internationales. Sa direction, installée à Paris avenue Mathurin-Moreau, reçoit alors de nombreuses demandes d’Italiens, de Polonais, de Tchèques, d’Espagnols et d’Allemands désireux de se porter volontaires pour combattre en Espagne afin de défendre la République, le gouvernement de Front populaire, mais aussi pour mener le combat qu’ils n’ont pas pu mettre en œuvre chez eux ayant dû s’exiler. Après avoir essuyé un refus d’André Marty, la direction de la MOI se tourne vers Thorez en août 1936 qui intervient auprès de Moscou, donnant son feu vert pour commencer l’organisation. C’est ainsi que se mettent en place les Brigades internationales sous l’impulsion de la MOI. Nombreux sont les militants de la MOI qui partent en Espagne : le premier groupe organisé prend le nom de « Walery Wroblewski », en hommage au général polonais de la Commune de Paris. Au total près de 35 000 volontaires dont 10 000 Français forment les Brigades internationales. C’est dans cette expérience de la guerre que se forge une culture spécifique qui sera (ré)utilisée dans la Résistance et le combat contre l’occupant nazi. Ainsi, sur les vingt-trois du groupe dit Manouchian, cinq ont été membres des Brigades internationales.
En 1937, la MOI compte environ 6 835 adhérents au sein de 15 groupes de langues (italien, polonais, espagnol, juif ou yiddishophone, arménien, roumain, bulgare, hongrois, tchécoslovaque, grec, albanais, yougoslave, portugais, ukrainien, russe) principalement liés à l’immigration européenne, les travailleurs coloniaux n’étant pas organisés en son sein. En 1938, Louis Gronowski, responsable du groupe juif, prend la tête de la MOI.
La solidarité avec les Juifs et l’incompréhension face au Pacte germano-soviétique
Le tournant stratégique de 1939 brise cet élan. Après avoir défendu le Front populaire et sa ligne antifasciste, après avoir fêté dignement le 150e anniversaire de la Révolution française en juillet-août 1939, le PCF est entraîné dans le déclenchement de la guerre et dans le revirement stratégique qu’implique le Pacte germano-soviétique. Il dénonce alors la guerre impérialiste… Le malaise est profond au sein de la MOI, comme le rappelle Adam Rayski : « Parmi les militants juifs communistes, le pacte germano-soviétique n’avait pas été accepté ; nous n’avions pas élevé de protestations, mais nous avons gardé une certaine distance. Nous ne discutions pas sur le plan diplomatique, mais en tant que Juifs, nous ne pouvions nous sentir engagés par ce pacte, et il ne diminuait en rien la conséquence du danger que représentait pour nous l’hitlérisme » (Centre de documentation du Mémorial de la Shoah, DLXI-22, Fonds Anny Latour, témoignage d’Adam Rayski).
Interdit et pourchassé, le PCF se reconstitue clandestinement. À la fin de l’été 1940, il reprend contact et confie, à Louis Gronowski, la réorganisation de la MOI ; ce dernier reste jusqu’à la Libération en contact avec la direction du parti. Après avoir reconstitué ces groupes de langues, la MOI s’emploie à rédiger et imprimer clandestinement des journaux en italien, arménien, espagnol, yiddish comme Naïe Presse. Cette presse clandestine dans les quartiers populaires de Paris met en œuvre la solidarité à destination des Juifs, qui se renforce après les lois antisémites de Vichy et la rafle dite « du billet vert » de mai 1941, puis, à partir de juin 1941, la Résistance armée contre les nazis et collaborateurs. Le 22 juin 1941, lorsqu’Hitler attaque l’URSS, c’est un immense soulagement pour les communistes et pour ses membres de la MOI. Quelques jours auparavant, Joseph Epstein faisait passer une note à Moscou au Komintern qui exprimait ce sentiment : « nombreux sont ceux qui n’ont pas compris la politique de l’URSS et considèrent le pacte allemano-soviétique comme un acte de trahison ».
Au cœur de la Résistance communiste : la MOI
Entre temps, le PCF affaibli est entré dans la clandestinité. Son groupe dirigeant est éparpillé : la direction est polycéphale entre Paris, Bruxelles et Moscou. Au début 1941, se met peu à peu en place, à chaque échelon territorial, le modèle du « triangle de direction » composé d’un responsable politique, qui assure la liaison avec l’organisme supérieur, d’un responsable à l’organisation et à la propagande et d’un responsable au travail de masse. Cette structuration marque pendant toute la guerre le parti clandestin et ses structures, y compris de résistance.
Reconstituer les groupes
La résistance de la MOI organise dans un premier temps le « Travail allemand » dans la Wehrmacht avec Arthur London. La création des FTP entraîne celle des FTP-MOI. En région parisienne, dès 1942, c’est à̀ partir des organisations de la MOI et en particulier de l’OS-MOI (Organisation spéciale-MOI), que sont constitués des troupes « FTP-MOI », grâce notamment à la rencontre entre le triangle de direction de la MOI devenue clandestin et – Jacques Kaminski (« Hervé »), Artur London (« Gérard ») et Louis Gronowski (« Bruno ») – et Joseph Boczor. Le PCF nomme Boris Holban à la tête des FTP-MOI. Le recrutement au sein des FTP-MOI, se fait sous la responsabilité de chaque groupe de langues : Mazzetti pour les Italiens, Gurvitz pour les Roumains, Manouchian pour les Arméniens, Supek pour les Yougoslaves, Zadgorski pour les Bulgares, Rayski pour les Juifs.
Surtout au cours de cette période singulière, marquée par les lois antisémites du gouvernement de Vichy, la propagande communiste clandestine dénonce l’antisémitisme, au nom de la solidarité de classe de tous les travailleurs : « Travailleurs non-juifs, ouvriers, artisans, petits commerçants, ne permettez pas de pogromes dans votre quartier, vous en seriez également les premières victimes ». Les sections et groupes de langues de la MOI sont au cœur de cette bataille. Les jeunes communistes juifs, sous la houlette d’Henri Krasucki, développent leur activité de solidarité. En juillet 1942, la mise en garde est lucide : « les hitlériens préparent une nouvelle offensive contre les juifs. Selon des nouvelles que nous tenons de source sûre, les Allemands veulent échafauder, dans un très bref délai une rafle monstre et la déportation des juifs… Voici ce que doit faire chaque homme, chaque femme, chaque adolescent juif. Ne pas attendre les bandits à son domicile. Prendre toutes les mesures pour se cacher et, surtout, cacher les enfants avec l’aide de la population française ». Charles Lederman lance alors un Mouvement national contre le racisme. Au printemps 1943, l’activité se coordonne au sein de l’Union des juifs pour la résistance et l’entraide (UJRE).
Le fer de lance de la résistance communiste
Les sections de la MOI doivent verser 10 % de leurs effectifs dans les détachements FTP-MOI. Les groupes constitués forment des détachements : à Paris, le premier détachement est composé de Roumains et Hongrois d’origine juives, composé d’anciens combattants des brigades internationales ; le deuxième détachement FTP-MOI dit « détachement juif » (yiddishophone) ; le troisième détachement est quant à lui composé d’Italiens. Mais il ne faut pas se limiter à Paris car la MOI est présente dans de nombreuses régions, notamment dans les grands bassins d’emploi industriels : dans le Pas-de-Calais et le Nord, soit le bassin minier et l’industrie textile, mais aussi dans l’est où se trouvent les usines sidérurgiques, à Paris, à Lyon, à Toulouse, à Marseille, etc., sans oublier le prolétariat rural dans une France agricole qui n’est pas encore mécanisée.
Passés par les Brigades internationales pour beaucoup — comme les Polonais de la 13e BI « Dąbrowski » —, les FTP-MOI sont de véritables groupes de choc armée et le fer de lance de la résistance communiste. À Paris, leurs actions seront nombreuses (229 actions) et souvent spectaculaires : assassinats de dignitaires allemands, grenadages, déraillements de trains, etc. Elles auront un important impact sur le moral des troupes allemandes comme sur celui de la population.
En province également, il faut compter avec les FTP-MOI : Carmagnole-Liberté à Lyon et Grenoble, la 35e Brigade à Toulouse, le groupe Marat à Marseille, le maquis Valmy à Montceau-les-Mines, etc. Ainsi, à Marseille, au cours de l’été 1942, se forment des groupes FTP-MOI, également issus d’anciens des Brigades internationales, comme Ilio Barontini, avec la compagnie « Marat ». Le référentiel de ces étrangers puise dans la culture politique issue de la Révolution française et de ses imaginaires qui avaient été remobilisés par le PCF au moment du Front populaire et du 150e anniversaire de la Révolution en 1939 ; ici, c’est Marat, le martyr assassiné le 13 juillet 1793 par Charlotte Corday. On mesure combien ces immigrés font leur l’héritage du mouvement ouvrier français, comme au moment de la guerre d’Espagne ou de l’internement dans les camps. Spécialisé dans la guérilla urbaine, le groupe Marat s’illustre en exécutant des collaborateurs notoires à Marseille et dans les Bouches-du-Rhône. À Lyon et Grenoble, le groupe Carmagnole-Liberté organise la lutte armée et joue un rôle essentiel au moment de la Libération, comme la 35e Brigade de Toulouse. Marcel Langer, un juif communiste d’origine polonaise, crée cette 35e brigade FTP-MOI qu’il dirige d’octobre 1942 au 5 février 1943, date de son arrestation.
Moins connue, l’évasion de prisonnières ukrainiennes et biélorusses réduites en esclavage au camp d’Errouville, en Meurthe-et-Moselle, avec l’aide de Jules Montanari, commandant Jacques des FTP-MOI. Les 37 jeunes femmes évadées constituent alors le groupe « Rodina » (Родина, la patrie en russe) au sein des FTP-MOI. Dans les Cévennes, l’un des groupes rassemblant les antifascistes allemands dirigés par Otto Kühne, ancien député communiste au Reichstag puis membre des Brigades internationales va participer à la libération de la région de Nîmes. À Marseille, le groupe Marat est l’un des groupes les plus actifs lors de la Libération, ainsi que le soulignent les photographies de Julia Pirotte, journaliste et photographe d’origine juive polonaise, communiste, engagée au sein des FTP-MOI en tant qu’agent de liaison. À Toulouse ou à Lyon, les FTP-MOI exécutent les juges vichystes qui ont condamné à mort les fondateurs de leurs détachements. Au procès de Marcel Langer, lors de l’audience, l’avocat général Pierre Lespinasse réclame la peine de mort et se justifie par ces mots : « Vous êtes Juif, étranger et communiste, trois raisons pour moi de réclamer votre tête ». Un commando de la 35e Brigade l’exécute le 10 octobre 1943. Jacques-Marie Faure-Pinguely, président de la section spéciale de la cour d’appel de Lyon exécuté le 12 décembre 1943, comme Henri Verdun, qui présidait la section spéciale près la cour d’appel d’Aix, est exécuté par le groupe FTP-MOI Marat le 18 janvier 1944.
Bref, ils harcèlent en permanence les occupants et les collaborateurs. Cela s’explique notamment par le fait que le PCF est jusqu’au début 1943, au sein de la Résistance, la seule organisation à prôner la lutte armée. Cette particularité doit aussi beaucoup au fait que certains rejoignent les FTP-MOI pour échapper à la prison ou à la déportation du fait de leurs origines. C’est pour eux une question de survie.
Auparavant, à Paris, le 28 septembre 1943, sous le commandement de Manouchian, les FTP-MOI exécutent un haut dignitaire nazi, repéré et filé depuis plusieurs semaines par l’équipe des renseignements de Christina Boïco. Ce n’est qu’après l’attentat qu’ils comprennent par la presse qu’ils ont exécuté celui qui envoyait les jeunes Français en Allemagne dans le cadre du STO : il s’agit de Julius Ritter. C’est un coup dur porté à l’occupant. La police française passe alors à une répression plus soutenue en accord avec les Allemands aux arrestations.
La traque
Tout au long de l’année 1943, la police française, en coopération avec les troupes d’occupation, s’emploie à rechercher activement les FTP-MOI de la région parisienne. La traque devient le quotidien des partisans. Ils sont recherchés, filés, repérés et fichés par une police créée à cet effet par le gouvernement de Vichy sous la responsabilité de Pierre Pucheu, afin de surveiller et réprimer les activités « communistes et terroristes » : ce sont les Brigades spéciales des Renseignements généraux de la Préfecture de Police (BS1 et BS2). Leur activité débouche sur trois vagues d’arrestation au cours de l’année 1943, à l’issue de trois grandes filatures qui s’enchaînent depuis le mois de janvier jusqu’en novembre sous l’égide de la BS2. Chacune de ces filatures dure 2 à 3 mois. Les forces mobilisées sont importantes soulignant une véritable asymétrie : pour 68 résistants arrêtés en novembre 1943, on compte plus de 200 policiers des Brigades spéciales.
Grâce à leurs patientes filatures, les policiers notent avec minutie les lieux de rencontres et les acteurs de la résistance communiste, reconstituant les réseaux ou les groupes de partisans qui se rencontrent. Puis, ils reportent méticuleusement sur des fiches centralisées ces renseignements, avec des noms de code ou pseudonymes en fonction des lieux (« Mouffetard », « Ivry », etc.) ou de caractéristiques physiques (« la rouquine », « la blonde », etc.), et tous les documents saisis lors des arrestations.
La première filature, de janvier-février à mars 1943, conduit à l’arrestation des jeunes juifs de la MOI dirigés par Henri Krasucki, mais aussi des imprimeurs, mettant à bas pour un temps le travail de propagande ou contre-propagande des FTP-MOI. Henri Krasucki, qui militait au sein du 20e arrondissement, était devenu très vite l’un des responsables de la région parisienne. Il organise avec d’autres camarades la manifestation du 13 août 1941 durant laquelle Samuel Tyszelma et Henry Gautherot sont arrêtés, puis ensuite fusillés. Peu après, Krasucki quitte la maison familiale et s’installe avec son père à côté de la Porte des Lilas, puis il loge rue Stanislas Meunier avec sa compagne, la résistante Paula Sliwka. Dès août 1942, Henri Krasucki (« Henri Mésenge ») participe à la direction des organisations de jeunes de la section juive de la MOI en lien avec Adam Rayski. Son père est arrêté en janvier 1943 et déporté à Birkenau où il meurt gazé à son arrivée.
C’est au cours de cette première filature des BS que les jeunes de la section juive sont repérés, logés et fichés. Dans cette opération, les policiers sont aidés par Kajla Goldfarb connue sous les pseudonymes de « Katia », « la Rouquine » ou « Lucienne » qui était protégée par l’inspecteur de la Brigade spéciale de Puteaux, Piget, conduisant à l’identification de dizaines des jeunes juifs communistes qui sont arrêtés le 23 mars 1943 et les jours suivants. Au total une soixantaine de jeunes résistants tombe. Henri Krasucki (« Bertrand »), Paulette Sliwka (« Martine ») et de Léa Krasucki. La fiche des BS décrit Henri Krasucki : « Bertrand : 22 ans, 1,70 m, mince, nez long, visage type sémite, cheveux châtain clair rejetés en arrière, retombant sur le côté. Pardessus bleu marine à martingale, pantalon noir, souliers jaunes, chaussettes grises. » Henri Krasucki, après être passé au commissariat de Puteaux, mais aussi dans les mains de la police allemande, est mis au secret dans la prison militaire allemande de Fresnes. Le 21 juin 1943, il est transféré à Drancy, où il retrouve Paulette Sliwka, mais aussi sa mère et plusieurs de ses camarades tombés en mars. Ils sont ensuite déportés à Auschwitz le 23 juin (convoi 55).
La deuxième filature, d’avril à juillet 1943, conduit à l’arrestation et au démantèlement du groupe yiddishophone et du 2e détachement des FTP-MOI. Ce groupe, qui compte plus de 60 opérations entre juillet 1942 et juillet 1943 (27 au deuxième semestre 1942, 32 au premier semestre 1943 et 1 en juillet 1943), est vivement recherché et traqué sans relâche. Sa dernière action se situe le 19 juillet 1943 à Vanves lorsqu’une équipe jette une grenade sur un camion allemand. Cette deuxième filature conduit à l’arrestation de son chef Meier List (ou Mayer List), le 2 juillet par les BS2, puis au cours du mois à plusieurs dizaines d’arrestations. Depuis la fin avril 1943, les inspecteurs de police de la BS2 avaient identifié Meier List lui attribuant le surnom de « Lunettes ». Au cours de cette opération, la police arrête 77 personnes. Meier List est trouvé en possession de faux papiers au nom « d’Oscar Maguin ». Lors de son interrogatoire, il décline sa vraie identité et se déclare « de nationalité polonaise et de race juive ». Il est fusillé au Mont-Valérien le 1er octobre 1943. Marcel Rajman est également repéré au cours de cette deuxième filature.
Enfin, la troisième filature, entre le 26 juillet et le 15 novembre 1943, conduit à la chute des autres groupes et détachements des FTP-MOI de la région parisienne. Si Marcel Rajman était déjà repéré, Missak Manouchian est quant à lui repéré en septembre et pris en filature lors de ses rencontres avec Boczor (chef du 4e détachement), Joseph Epstein, mais aussi avec Joseph Dawidowicz. La fiche n°18 des BS stipule que « Bourg » (Manouchian) rencontre « Ivry » (Boczor) le 24 septembre 1943 ; puis « Bourg » rencontre « Meriel » (Epstein) le 28 septembre… Cette traque sans répit bénéficie aussi des aveux sous la torture ou de la récupération de documents lors des perquisitions. Effectivement, la traque de la BS 2 était très bien orchestrée. Le détachement avait été repéré à la suite d’une descente chez Joseph Dawidowicz. Commissaire politique des FTP-MOI, arrêté le 26 octobre 1943 à Conflans-Sainte-Honorine, Dawidowicz subit un interrogatoire musclé. Une perquisition effectuée à son domicile, rue Auguste-Blanqui à Choisy-le-Roi, permet la découverte de tracts, mais aussi de listes d’effectifs, de rapports d’activité des détachements de la FTP-MOI, etc. Dans cette documentation saisie, il y a même une liste, datée de septembre 1943, de tous les membres du secteur 1 de la FTP-MOI avec les détachements et les premières lettres des pseudonymes et les numéros de matricule. Les BS viennent de réaliser une prise de taille. Les fiches et les organigrammes sont mis à jour avant l’opération finale. Les BS ont alors repéré les planques des FTP-MOI : il suffit d’attendre, de laisser partir les partisans et ensuite de les « cueillir ».
L’enquête ayant bien avancé, le 12 novembre, Rino Della Negra et Robert Witchitz tombent lors de l’attaque d’un convoyeur de fonds rue Lafayette (10e arrondissement), puis Missak Manouchian et Joseph Epstein sont arrêtés le 16 novembre à la gare d’Évry-Petit-Bourg. Le temps des arrestations est donc venu. Les policiers se rendent dans tous les domiciles identifiés et arrêtent les FTP-MOI. Ce sont 20 combattants qui sont alors arrêtés dans ces traques de l’automne 1943, outre Manouchian et Epstein :
– deux membres de l’équipe spéciale (Marcel Rajman et Célestino Alfonso)
– deux membres du 1er détachement (Olga ou Golda Bancic et Armanak Manoukian)
– huit membres du 3e détachement (Georges Cloarec, Rino Della Negra, Spartaco Fontanot, César Luccarini, Roger Rouxel, Antoine Salvadori, Amédée Usseglio, Robert Witchitz)
– huit membres du 4e détachement (Joseph Boczor, Thomas Elek, Moska Fingerweig, Emeric Glasz, Lajb Goldberg, Michel Martiniuk, Salomon Schapira, Wolf Wajsbrot).
Seuls quelques partisans en réchappent. Surtout, après avoir transféré Dawidowicz à Fresnes le 2 décembre, les BS le libèrent un peu plus tard pour éviter tout soupçon et ce dernier affirme s’être échappé. Cela ne convainc pas les rescapés : Boris Holban et Alfredo Terragni, assistés d’un commando, avec Christina Boïco, conduisent Joseph Dawidowicz dans un pavillon de Bourg-la-Reine où, après un long interrogatoire, il est exécuté le 28 décembre 1943.
Cette troisième filature de novembre 1943 conduit à l’arrestation de 68 personnes. Les 23 partisans sont jugés sous le nom inventé par les autorités allemandes du « groupe Manouchian » et fusillés au Mont-Valérien, le 21 février 1944. Cette appellation ou expression « groupe Manouchian » est la manifestation même de la propagande proposée par les Allemands ou les collaborationnistes, empruntant l’image d’une « bande », dont Missak Manouchian est le « chef », par l’intermédiaire de l’Affiche Rouge. Olga Bancic, la seule femme jugée dans le groupe, est exécutée plus tard en Allemagne. Les autres arrêtés sont déportés.
Un rapport du 3 décembre 1943 de la police française avant de remettre les FTP-MOI arrêtés aux Allemands, se termine par ces mots qui reprennent totalement les catégorisations raciales des nazis … « Parmi les individus : quatorze sont Français et Aryens, quatre sont Français et Juifs, dix-neuf sont étrangers et Aryens, trente sont étrangers et Juifs ».
Les rafles ont fait tomber plusieurs dizaines de combattants durant l’année, mais aussi de nombreux membres des réseaux clandestins. L’un d’entre eux n’est jamais identifié. Il s’agit de Jospeh Epstein, chef des FTPF de la région parisienne : « torturé pendant plusieurs semaines, il ne révéla pas son identité. Condamné à mort par le tribunal allemand de Paris (rue Boissy-d’Anglas, 8e arrondissement), le 23 mars 1944, il a été fusillé le 11 avril 1944 sous le nom de Joseph Andrei ». Son dossier conservé dans les archives des BS2 est au nom d’Estain. C’est pourquoi, Epstein, supérieur de Manouchian dans l’organigramme de la Résistance communiste, n’a pas été jugé en même temps que le groupe de l’Affiche Rouge. Son successeur Louis Chapiro est à son tour arrêté en janvier 1944. On comprend l’ampleur de cette lutte sans relâche des policiers, mais aussi des partisans, qui devaient sans cesse être sur leur garde.
Malgré ce coup dur porté aux FTP-MOI, la lutte armée continue et les rescapés sont souvent transférés en province où ils continuent la lutte dans les combats de la Libération.
Épilogue
Si la mémoire des FTP-MOI est entretenue, pensons entre autres au poème d’Aragon, avec la Guerre froide, la MOI se trouve en porte à faux malgré son éminente participation à la lutte libératrice. Certains anciens des FTP-MOI venus de l’Europe orientale et centrale repartent dans leur pays d’origine pour aider à la construction des régimes socialistes, comme Cristina Boïco en Roumanie, Boris Holban ou Mélinée Manouchian qui s’installe un temps en Arménie soviétique. Mais, très rapidement, ils y sont victimes des purges staliniennes et reviennent se réfugier en France. La méfiance suscitée par les procès staliniens dans les démocraties populaires atteint les résistants étrangers suspectés de cosmopolitisme – trotskisme ou sionisme –. London par exemple est sauvé de l’exécution par le PCF, notamment grâce à sa femme, Lise Ricol. Une fois de retour en France, il rédige L’Aveu (1968) dans lequel il témoigne de l’épuration violente dont il a été la cible en Tchécoslovaquie et qui est par la suite adapté en film par Costa-Gavras en 1970.
Pour beaucoup de ces derniers, l’après-guerre a également été une période de désillusion. La résistance étrangère semble minimisée par une politique intégrationniste du PCF qui s’éloigne de la vocation initiale de reconnaître les spécificités de la MOI. Quant à la « panthéonisation » de Manouchian et son épouse qui reste un geste fort, elle reconnaît aussi la place de la lutte armée et du Parti communiste dans la Résistance, qui jusqu’à l’heure était absente du Panthéon. C’est aussi reconnaître le rôle des étrangers dans la résistance, car en plus de l’entrée de Missak et Mélinée Manouchian au Panthéon, une plaque portant la liste des noms du groupe comprenant également celui de Joseph Epstein a été apposée.
Pour aller plus loin :
Astrig Atamian, Denis Peschanski, Claire Mouradian, Missak et Mélinée Manouchian, deux orphelins du génocide, des Arméniens engagés dans la Résistance française, Paris, Textuel, 2024.
Astrig Atamian, Ceux de Manouchian. Une histoire des communistes arméniens en France, 1920-1990, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2025.
Claude Collin,Carmagnole et Liberté. Les étrangers dans la Résistance en Rhône-Alpes,Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2000.
Stéphane Courtois, Denis Peschanski, Adam Rayski, Le Sang de l’étranger. Les immigrés de la MOI dans la Résistance, Paris, Éditions Fayard, 1994.
Zoé Grumberg, Militer en minorité ? Le « secteur juif » du Parti communiste français après la Libération, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2025.
Dimitri Manessis et Jean Vigreux, Rino Della Negra, footballeur et partisan, Montreuil, Editions Libertalia, 2022.
Dimitri Manessis et Jean Vigreux, Avec tous tes frères étrangers. De la MOE aux FTP-MOI, Montreuil, Libertalia, 2024.
Annette Wieviorka, Ils étaient juifs, résistants, communistes, Paris, Perrin, 2018.
Annette Wioviorka, Anatomie de l’affiche rouge, Paris, Seuil, 2024.
Franz Stock, Journal de guerre : 1942-1947 : écrits inédits de l’aumônier du Mont-Valérien, (édition établie sous la direction de Jean-Pierre Guérend), Paris, éditions du Cerf, 2017.
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