L’œil de l’historien

30 janvier 2026

Pour mémoire : René Cassin (1887-1976)

Julien Broch est Maître de Conférences à la Faculté de Droit et de Science politique d’Aix-Marseille Université, où il enseigne les idées politiques et l’histoire du droit et des institutions. Il est l’auteur de nombreux articles et conférences consacrés à la personne et à l’action du juriste, prix Nobel de la Paix, René Cassin, ainsi que d’éditions scientifiques de plusieurs travaux universitaires de ce dernier. Il est membre du Comité scientifique du musée de la République et de la citoyenneté.

Le 20 février 1976, René Cassin quittait ce monde. Cinq jours plus tard, sous un ciel maussade piqué par une centaine d’étendards tricolores, au rythme de la Marche funèbre de Chopin, sa dépouille fut portée par des compagnons.

Cinquante ans ont passé.

Le fleuve Léthé, celui de l’oubli, n’a pas englouti son nom. La dernière demeure du défunt a changé en 1987 : désormais la crypte du Panthéon, où sont censés gésir pour l’éternité ceux qui ont bien mérité de la patrie. Des dizaines de monuments de pierre et de voies publiques portent le nom de René Cassin, de même que des concours de plaidoiries et de projets pédagogiques consacrés au grand-œuvre de sa vie : les droits de l’Homme et la paix.

En ce début d’année 2026, ce navire tangue pendant que l’institution onusienne apparaît à nos yeux comme coincée sur un banc de sable. Mais, si dures soient les circonstances, l’héritage intellectuel laissé par René n’a pas péri. Sa foi humaniste est pour nous un trésor moral qui fait fond sur l’optimisme de la volonté plutôt que sur le pessimisme de l’intelligence et les prétendues fatalités. Dans l’aventure universelle, il y a des hauts et des bas, mais la tendance générale est le renforcement des solidarités planétaires.

René Samuel Cassin est né le 5 octobre 1887 à Bayonne et mort à Paris le 20 février 1976.

Ses origines familiales en disent déjà long sur lui, entendez sur son attachement aux petites patries de la République française, mais aussi sur une propension à jeter des ponts entre les nations. Il a parlé de lui, en effet, comme l’enfant des trois frontières. Par son lieu de naissance, il est attaché aux Basses-Pyrénées, mais les Cassin auraient des origines marranes, autrement dit de l’autre côté de la chaîne montagneuse. Sa mère, Gabrielle Dreyfus, est le maillon vivant qui le lie à l’Alsace. Et puis, du côté de son père Azaria, on vient de la province italienne de Coni. C’est à Nice que René a passé l’essentiel de son enfance et de son adolescence. Les Alpes ont donc été pour lui un obstacle naturel plus qu’une frontière mentale. Cohabitent dès lors en lui un fervent patriotisme et un authentique cosmopolitisme. Celui qui a vécu dans les Alpes maritimes, à Aix (en Provence) et a enseigné à Marseille a été pleinement convaincu que le bassin méditerranéen est le berceau de la civilisation du droit, un droit qui a d’ailleurs arraché le monde à la violence. Est-ce d’ailleurs un hasard si René Cassin comparera la structure de la Déclaration universelle des droits de l’homme au portique d’un temple grec ?

Son père faisait souvent la lecture au garçon puis au jeune homme d’un article de presse relatif à l’affaire Dreyfus, pour que, chaque jour de sa vie, il se rappelle qu’il appartient à chacun de nous de s’opposer par nos actes aux injustices commises. Le sentiment que la grêle de l’iniquité peut frapper n’importe qui et n’importe quand l’habite assez tôt. Un ami de la famille, le docteur Ducelliez, a été réduit au silence pour avoir dénoncé un scandale sanitaire. René est de culture juive. C’est important. Parce que l’abbé Grégoire a conduit la France révolutionnaire à émanciper les Juifs le 27 septembre 1791, Cassin va toute sa vie faire en sorte que ce bienfait de la liberté soit accordé à tous, sans distinctions. Prenant la tête de l’Alliance Israélite Universelle en 1942 à la demande du général de Gaulle, il s’emploiera à convaincre ses coreligionnaires de tous les pays qu’il est temps de venir en aide à la patrie des droits de l’Homme, cruellement éprouvée.

L’entente entre les parents n’est pas au beau fixe. C’est que les deux sont de tempéraments différents. La mère est attachée aux traditions juives, aux rites, tandis que le père est un républicain libre-penseur. René s’emploie du mieux qu’il peut à calmer les choses en faisant office de conciliateur. Cette propension à rapprocher les points de vue opposés ne le quittera plus.

Il étudie au Lycée Gambetta de Nice. Son père souhaiterait que, les baccalauréats obtenus, il étudie la chimie pour ensuite reprendre l’entreprise familiale de commerce du vin en gros, Les Chais Lympia. Semble-t-il pour des raisons administratives, le jeune homme n’a pu exaucer ce vœu et s’est inscrit à l’Université d’Aix-Marseille. Il y étudie avec ferveur le droit et l’histoire, obtient deux licences en 1908, est couvert de prix universitaires. Signe d’une ouverture d’esprit certaine, il sympathise avec des membres du Sillon, mouvement fondé par Marc Sangnier travaillant au rapprochement des catholiques de la République, côtoie de jeunes prêtres et suit avec grand intérêt l’actualité internationale. Il rencontre celle qu’il épousera le 29 mars 1917, Simone Yzombard.

Il a pris goût aux études juridiques et souhaite persévérer dans cette voie, à Paris, ce qui contrarie les projets de son père. Les vivres lui sont coupés ; il doit travailler chez un avocat aux Conseils et comme rédacteur au Recueil Sirey pour subvenir à ses besoins. Il prépare deux thèses, qu’il soutiendra en 1914, l’une ayant pour titre « De l’exception tirée de l’inexécution dans les rapports synallagmatiques (exception « non adimpleti contractus ») et de ses relations avec le droit de rétention, la compensation et la résolution », l’autre sur « La conception des droits de l’État en matière successorale dans les projets de Code civil suisse ». Que nous disent ces choix ? D’abord, comme il en conviendra plus tard, René Cassin a choisi des sujets techniques, même franchement arides, pour ne pas avoir à faire étalage de ses opinions politiques. Pudeur, donc. Par ailleurs, que l’avenir de la science juridique se joue peut-être sur la comparaison des droits nationaux. Enfin, en parcourant ses travaux doctoraux, il apparaît ponctuellement que l’auteur a réfléchi sur l’équilibre à trouver entre les droits de l’États et ceux de l’individu, mais aussi sur le rôle crucial de la justice lorsque des intérêts légitimes sont lésés.

C’est la Grande Guerre, confiera-t-il au moment de l’obtention du prix Nobel, qui l’a sorti de sa zone de « confort moral ». Mobilisé, il est envoyé au front avec le grade de caporal-chef. Déjà, le service militaire accompli en 1906 dans un régiment de chasseurs alpins lui avait appris la vertu de camaraderie, l’importance du bon commandement, l’armée creuset de la nation. De bravoure il ne manque pas. Le 12 octobre 1914, il est grièvement blessé au Saillant de Saint-Mihiel (Meuse) par les tirs des mitrailleuses allemandes. Ses supérieurs le retirent des combats. Il reçoit la croix de guerre avec la palme et la médaille militaire. Le verdict médical tombe : il est déclaré mutilé à 65%. Toute sa vie il devra porter une ceinture abdominale. Cela veut dire que chaque jour de sa vie sa chair lui rappellera les douleurs qu’occasionne la guerre.  Chaque jour, il se fera ainsi un devoir de travailler à la paix entre les peuples.

Rendu à la vie civile, il est nommé assistant à la Faculté de droit d’Aix. Il y enseigne le droit civil et le droit pénal. Aux jeunes réfugiés serbes que les affres de la guerre ont contraint à fuir leur pays et qui ont été accueillis fraternellement dans la capitale historique de la Provence, il fait un cours sur la condition des sujets ennemis en temps de guerre. Dans l’amphithéâtre de la Faculté des Lettres, il fait, en 1919, à la demande d’une association féministe, une conférence sur l’inégalité entre l’homme et la femme dans la législation civile. Cette initiative est courageuse car à l’époque la neutralité des universitaires est une loi d’airain.

Sa marque de fabrique étant de se rendre utile à tous, en 1917 il prend part à la constitution dans les Bouches-du-Rhône de l’une des toutes premières associations d’anciens combattants et de victimes de guerre. C’est le point de départ de sa vie publique. Qui pouvait prédire que ces groupements prendraient de l’ampleur, s’uniraient, pour donner naissance à l’Union fédérale, qui dans les années 1930 comprendra près d’un million d’adhérents ? René Cassin va en être le secrétaire général, puis le président. Il y consacre beaucoup de temps et d’énergie. De congrès en congrès il explique que la puissance publique a une dette envers ceux qui ont combattu pour la France ainsi que leurs veuves et orphelins. C’est la dernière tranchée, celle des droits sociaux. Et les résultats sont là : des lois sont adoptées pour reclasser les victimes de guerre, prendre en charge les orphelins de la Nation, créer la retraite du combattant, etc. Il est nommé en 1922 vice-président du Conseil supérieur des pupilles de la Nation.

Agrégé des facultés de droit en 1919, René Cassin prend un poste de professeur à Lille, où il va rester jusqu’en 1929. C’est ensuite à Paris, en Sorbonne, qu’il va enseigner et faire de la recherche dans le domaine juridique. C’est un tourbillon d’articles, autant sur le droit, que sur les besoins sociaux de ceux qui ont eu à souffrir de la guerre et de ses effets, qu’il publie. Sa bibliographie comprend près de 900 titres ! En 1930, il donne à l’Académie de droit international de La Haye un cours sur la nouvelle conception du domicile dans le règlement des conflits de loi. Il y reviendra en 1951 puis en 1974. Il est également sollicité par l’Institut universitaire des hautes études internationales de Genève.

Mais voilà, gommer les effets néfastes de la guerre ne saurait suffire ; il faut à tout prix empêcher qu’une telle tragédie ne se reproduise. Plus jamais ça ! Alors que faire ? René Cassin a compris qu’au cœur du drame il y a la souveraineté absolue des États, dogme juridique vieux de quatre siècles, qui permet aux dirigeants politiques des puissances grandes et petites de tout se permettre à l’égard de leurs populations et de leurs voisins. Or les progrès du commerce, le développement des moyens de communication et des transports, mais aussi la prise de conscience de ce que ce changement appelle de nouvelles solidarités par-delà les frontières, réclament qu’on y mette le holà. Le droit des traités, les règles issues de la coutume internationale, les droits de l’Homme – réputés antérieurs et supérieurs à l’État – s’imposent à tous, y compris aux grands de ce monde. Ces mêmes droits de l’Homme bénéficient à tous, sans exception. Lecteur de Montesquieu, René Cassin est pleinement convaincu que les droits des personnes ne sauraient être abandonnés à la discrétion des gouvernants. Il appartient à la loi souveraine de les reconnaître et de les protéger. Et la communauté internationale est en droit de s’assurer de leur effectivité lorsque telle communauté politique particulière se montre défaillante. Les structures étatiques ne sauraient faire écran entre les droits universels et les citoyens des États. Cassin admire Aristide Briand, ministre des Affaires étrangères à quatre reprises entre 1915 et 1926 (oct. 1915-mars 1917, janv. 1921-janv. 1922, avril 1925-17 juillet 1926, 23 juill. 1926-janv. 1932). Cet « homme de conversation », loin d’être un utopiste bâtissant « une cité nouvelle sur des nuages », a recherché la paix dans tous les domaines avec « réalisme » et « ténacité ». Les traités internationaux vecteurs de paix sont insuffisants pris isolément, mais leur multiplication tend à lier les mains aux bellicistes, à les contraindre à la paix. Ce qu’il manque toutefois, c’est d’une force internationale armée qui ferait office de gendarme du monde. Soit, mais qu’y peuvent les anciens combattants ? L’idée lumineuse de Cassin est que les conventions internationales, même excellentes, ne sont rien sans le soutien des opinions publiques. Il l’affirme le 3 décembre 1928, dans une communication intitulée « Le Pacte Briand-Kellog », qu’il prononce devant le Comité national d’études sociales et politiques :

« Ces documents de morale et de politique deviendront-ils un jour des documents de droit et de pratique ? C’est l’avenir qui nous répondra ; mais il nous appartient de le préparer, aussi bien dans nos pays européens éprouvés par la guerre, qui n’avons pas peut-être encore mesuré à quel point l’Europe a décliné à cause de la guerre qu’elle a subie et provoquée elle-même, que dans un peuple neuf, qui a besoin d’éducation altruiste au point de vue international.

À cet avenir, ce sont avant tout les jeunes qui doivent collaborer. Mais ce sont aussi les anciens combattants, les survivants de la Grande guerre, et cela non seulement parce qu’ils ont encore un temps assez utile, même limité, pour exercer dans les pays respectifs une action, mais aussi parce qu’ils ont, profondément ancré, l’amour de la paix dans la dignité et dans la justice. Les hommes qui ont fait la guerre doivent essayer de collaborer à l’activité des gouvernements à leur manière, en pleine liberté, pour arriver à faire passer dans la vie des peuples les formules des traités, pour faire du Pacte de la Société des Nations et du Pacte Briand-Kellog, non pas des formules vides, des chiffons de papier, mais des réalités qui permettront de faire le monde meilleur qu’il n’a été jusqu’ici. »

Ainsi, pendant que les diplomates des chancelleries s’affairent, ceux qui ont fait la guerre, les vétérans donc, ou qui ont eu à en souffrir en perdant un proche, doivent autant que faire se peut travailler à la réconciliation entre les peuples. Que les représentants des anciens combattants des ex-pays belligérants apportent la preuve de ce que la réconciliation est possible, en se mettant autour de la table pour trouver des solutions concrètes aux problèmes rencontrés par les victimes de la guerre : les prothèses et les emplois réservés, par exemple. Le président du Conseil Édouard Herriot souscrit à cette démarche, ce qu’il manifeste en 1924 en désignant René Cassin pour être l’un des représentants de la France à Genève auprès de la Société des Nations (SDN). Le juriste se démène au sein du Bureau International du Travail pour faire avancer les dossiers de la carte du combattant et du droit à réparation des victimes de guerre.

La question s’est posée à lui de savoir si son combat ne pourrait pas davantage prospérer s’il mettait le pied au Parlement. Il avait décliné l’offre qui lui avait été faite de prendre la tête du ministère des Pensions, au motif que seul un politique peut s’imposer dans ces fonctions. Alors, en 1928, il tente de se faire élire conseiller général à Antibes, puis en 1932 brigue l’investiture du Parti radical pour les élections législatives dans la circonscription d’Albertville. Deux échecs. Cet homme intègre et doux n’était pas fait pour les cabales politiciennes.

Au cours de cette décennie, clairvoyant, il observe la montée des périls, l’avènement de venimeux « États-Léviathan » et, en marge d’une mission d’inspection à l’école de droit de Hanoï, un entretien avec Tchang Kaï-Chek achève de le convaincre du caractère mondial de la guerre qui se prépare. À ceux qui lui reprochent le manque de résultats de sa politique de paix, il répond en octobre 1938 dans les Cahiers de l’Union Fédérale des Anciens Combattants :

« Ai-je besoin de dire que je ne renie rien des années d’efforts accomplis dès le lendemain de la guerre, soit auprès des Anciens Combattants de tous pays, soit aux côtés des hommes d’État rares qui ont eu la claire vision de l’œuvre de réconciliation à entreprendre ? Si, toujours en retard sur les faits, les idées des humains ont déçu l’espérance réalisable d’une première S.D.N. comportant pour chaque peuple, sa place, ses droits, ses devoirs et pour tous la justice et les adaptations inhérentes à toute vie pacifique, je continuerai à essayer de faire prévaloir, sans préoccupation de régimes intérieurs, la raison et l’intérêt bien entendu, sur la violence et la haine. »

L’universitaire demeure convaincu de la nécessité d’obtenir de « nouvelles garanties générales de sécurité ». Il ne souhaite pas de « tête-à-tête » entre la France et l’Allemagne car, au moins depuis les Accords de Munich signés le 29 septembre 1938 par Chamberlain, Daladier, Hitler, Mussolini et Ciano, qui ont entériné le dépeçage de la Tchécoslovaquie, il sait que l’expansionnisme agressif voulu par le Führer se poursuivra. C’est pourquoi il travaille à ce que son pays ne soit pas isolé et noue pour cela avec plusieurs pays, y compris la Russie soviétique, des accords de défense mutuelle en cas d’agression. Lucide, c’est-à-dire constatant la frilosité de certains pays à l’égard d’une confrontation avec l’agresseur, Cassin écrit le 10 novembre 1938 dans les Cahiers de l’UF des Anciens Combattants : « Le sort de la sécurité française est, en premier lieu, dans les mains des Français eux-mêmes ». Il réclame une action énergique contre la propagande ennemie destinée à déstabiliser les territoires français d’Outre-Mer. La France ne triomphera que forte de ses valeurs. Elle ne défend pas le droit pour le droit, mais pour que son « renom de justice » fasse sens.

Lors de la déclaration de guerre, il est nommé à la Direction de la documentation du Commissariat à l’Information. Il refuse de tout son être l’armistice. Aussi, le 17 juin 1940, prend-t-il la décision de rejoindre l’Angleterre afin de poursuivre le combat pour que la France demeure pleinement souveraine. Le 24, à Saint-Jean-de-Luz, il s’embarque à bord d’un bateau britannique de transport de troupes, l’Ettrick. Après avoir débarqué à Plymouth, le 29 il se présente à St. Stephens House, quartier-général des Français libres. Cassin maîtrise mal la langue de Shakespeare mais les années passées à la SDN à Genève lui ont permis de se constituer un carnet d’adresses précieux car comportant des noms d’hommes d’État (dont le britannique Anthony Eden, Secrétaire d’État à la Guerre puis aux Affaires étrangères), de diplomates et de militaires. Sa connaissance du droit et des relations internationales fait de lui un atout précieux. Cassin et l’homme du 18 juin ne se connaissent pas, même si Philippe de Gaulle a été l’élève du professeur parisien. Le général accueille ce dernier par un « Vous tombez à pic ! ». René Cassin est le premier civil à avoir rejoint la France libre. Cela lui vaut, de la part des autorités installées à Vichy, d’être qualifié de traître. Ils le font condamner à mort par contumace par le tribunal miliaire installé à Clermont-Ferrand. L’homme du 18 juin le charge de rédiger un accord avec le Gouvernement britannique. L’enjeu est d’obtenir une forme de reconnaissance internationale. Les juristes appréciant rien tant que la précision, ce nouveau collaborateur, que le général qualifiera de « précieux » dans ses Mémoires, interroge son hôte pour savoir ce que les Français libres sont au juste. La réponse tombe : « Nous sommes la France ! ».

René Cassin est membre du Conseil de défense de l’Empire dès sa création en octobre 1940, également responsable du Service juridique de la France libre. C’est dans le cadre de ses attributions qu’il rédige les statuts de celle-ci, ce qui n’était pas une mince affaire. Le 7 août 1940, une charte est signée par Churchill et de Gaulle. Cela équivaut à ce qu’aux yeux des Britanniques la France libre est la seule organisation qualifiée pour représenter la France restée au combat. À la clé, le financement de cet embryon de gouvernement, remboursable pour que son autonomie soit conservée. Mais l’objectif ultime, le graal à la poursuite duquel sont ceux qui ont refusé la défaite n’est autre que « la restauration intégrale de l’indépendance et de la grandeur de la France ».

Cassin prend régulièrement la plume et le micro de Radio-Londres pour dénoncer l’inconstitutionnalité du régime de Vichy, l’asservissement du pouvoir maréchaliste aux Nazis, soutenir le moral des Français occupés, remémorer à ses camarades anciens combattants la valeur du sacrifice qu’ils ont consenti en 1914-1918, prévenir les collaborateurs, tortionnaires et spoliateurs qu’ils auront à rendre des comptes à la libération. Il s’est à ce propos employé à faire documenter les exactions commises et à réfléchir avec les Alliés à la manière de châtier les bourreaux et leurs complices. Le 13 janvier 1942, lors de la Conférence interalliée organisée à Londres au palais de Saint-James, ils décident « de veiller dans un esprit de solidarité internationale à ce que

a) les coupables et responsables, à quelque nationalité qu’ils appartiennent, soient recherchés, livrés à la justice et jugés,

b) les sentences prononcées soient exécutées ».

Ultérieurement, le sherpa du général de Gaulle sera nommé délégué de la France auprès de la Commission d’enquête des Nations-Unies pour les crimes de guerre.

Mais qu’est-ce donc qui anime Cassin au cours de ces années sombres ? Il est convaincu que la France n’est pas quelque chose qu’on brade, y compris lorsqu’on prétend que c’est pour « atténuer les malheurs des Français ». Elle est une entité charnelle, à ce titre digne d’être aimée et défendue, et un patrimoine immatériel, autrement dit des valeurs venues du fond des âges : la liberté, l’égalité, la fraternité, le droit et la justice, le soutien apporté aux peuples opprimés. Il va mener un combat qui n’est pas de ceux qui occupent les premières pages des livres d’histoire mais qui n’en est pas moins fondamental : démontrer aux yeux du monde entier que la vraie France, la France éternelle est celle qui continue à se battre pour défendre les valeurs qui sont depuis toujours les siennes, non celle qui sans le dire a capitulé dans la honte et qui s’abîme dans le collaborationnisme le plus abject.

En septembre 1941, il change d’attributions, étant désigné pour être Commissaire à la Justice et à l’Instruction publique du Comité National Français. Certains y ont vu l’effet d’un coup de froid dans ses relations avec le général, qui n’aurait pas apprécié le manque de fermeté de Cassin s’agissant des ingérences britanniques au Liban – d’ailleurs signes du réveil des vieilles rivalités coloniales. Toujours est-il que dans le cadre de son portefeuille de l’Éducation, et comme délégué de la France à la Conférence permanente des ministres de l’Éducation des pays alliés, il a contribué à jeter les bases de ce qui deviendra l’Organisation des Nations-Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). Lui et ses pairs ont la conviction qu’il faut combattre l’ignorance car c’est elle qui est la cause du mépris des droits de l’Homme. Judicieusement, l’universitaire réunit des savants et intellectuels éminents pour réfléchir aux fondements, au contenu et à la portée desdits droits, cruellement mis à l’épreuve au cours de la Seconde Guerre mondiale. Cette priorité tient à ce que le Président Roosevelt a conclu son discours sur l’état de l’Union du 6 janvier 1941, dans lequel il a été question des quatre libertés essentielles, par les mots suivants :

« Cette nation a confié son destin aux mains, aux esprits et aux cœurs de millions d’hommes et de femmes libres ; et placé sa foi en la liberté sous la direction de Dieu. La liberté suppose la primauté des droits de l’homme partout. Nous soutenons ceux qui luttent pour acquérir ces droits ou les préserver. Notre force réside dans notre unité de vues. Pour une conception si élevée, il ne peut y avoir aucune autre fin que la victoire. »

Et dans la Déclaration des Nations-Unies signée le 1er janvier 1942 par vingt-six nations qui s’engagent à poursuivre la guerre contre les puissances de l’Axe, il est dit qu’« Une victoire complète sur leurs ennemis est essentielle pour défendre la vie, la liberté, l’indépendance et la liberté religieuse, aussi bien que pour conserver les droits humains et la justice dans leurs propres pays ainsi que dans les autres nations, et se rendant compte qu’ils sont actuellement engagés dans une lutte en commun contre les forces sauvages et brutales qui cherchent à subjuguer le monde ».

La présidence du Comité juridique de la France combattante, sorte de Conseil d’État in partibus, revient à Cassin en août 1943. Son rôle est d’émettre des avis sur les projets de lois, à en contrôler la légalité, et à rendre la justice administrative. Il conserve ensuite ces fonctions sous d’autres dénominations (« président du Comité de législation » dès la mise en place, le 3 novembre 1944, de l’Assemblée consultative provisoire d’Alger, puis « président du Comité juridique » sous le Comité provisoire de la République française). Dès le mois de novembre, il siège à l’Assemblée d’Alger.

Son grand œuvre est l’ordonnance du 9 août 1944, prise par le GPRF, portant rétablissement de la légalité républicaine. En amont, il a fallu, avec peu de moyens, passer au crible les milliers de textes législatifs promulgués par le régime de Vichy, l’amiral Darlan à Alger, ainsi que par la France libre.

L’épopée de ces années décisives pour le sort de la France, Cassin l’a écrite sous le titre Les hommes partis de rien : le réveil de la France abattue, 1940-1941. Il est compagnon de l’Ordre de la Libération (décret du 1er août 1941) et deviendra membre du Conseil dudit Ordre en juin 1972. Au mois d’août 1945, il est nommé président d’honneur de l’Union Française des Associations de Combattants et de Victimes de Guerre (UFAC). Il déclare alors que cette précieuse association « répond à l’un des devoirs nationaux qui est de valoriser et coordonner toutes les forces orales et physiques des générations qui ont combattu pour le salut commun ».

Les puissances de l’Axe vaincues, chacun n’a pu que constater avec émotion le cortège sinistre des immenses destructions humaines et matérielles liées à la guerre. Dès lors, il en a été appelé à un monde nouveau, bâti sur des bases saines. Dans la Charte des Nations-Unies signée à San Francisco le 26 juin 1945, les peuples se sont dit résolus « à proclamer à nouveau notre foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité de droits des hommes et des femmes, ainsi que des nations, grandes et petites ». La nouvelle venue au monde, l’Organisation des Nations-Unies (ONU), associe donc la paix aux droits humains, ce qui était le souhait de René Cassin dans l’Entre-Deux-Guerres. Il est délégué de la France aux Nations-Unies et siège de 1946 à 1968 à la Commission des droits de l’Homme de cette organisation, qu’il va d’ailleurs présider. Mise sur pied en 1946 par le Conseil économique et social des Nations-Unies, la Commission nucléaire des droits de l’Homme, composée de représentants de plusieurs pays (Australie, Canada, Chili, Chine, France, Haïti, Liban, Royaume-Uni, URSS, USA), s’attelle au cours des sessions de 1947 et 1948 à élaborer une charte des droits de l’Homme. Le Comité économique et social, différents organes onusiens, et l’Assemblée générale vont amender et enrichir le travail réalisé par l’équipe dirigée par Eleanor Roosevelt. Cassin a obtenu que la déclaration soit universelle et non internationale, ce qui signifie qu’il ne s’agit pas d’un document de droit comme un autre. Sa portée est mondiale. Intemporels, les droits dont il est question sont consacrés pour que nul ne tire parti de leur oubli pour les fouler au pied. Le préambule rappelle, à ce propos, leur caractère inaliénable. Les droits énumérés font écho aux déclarations classiques – le Bill of Rights anglais (1689) et celui des États-Unis (1789-1791), la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen (1789) – mais s’y ajoutent des droits de nouvelle génération, dits économiques et sociaux, pour protéger la personne humaine dans toutes les dimensions de son existence. Le précieux texte, aujourd’hui traduit dans plusieurs centaines de langues et de dialectes, a été adopté solennellement à Paris, au Palais de Chaillot, le 10 décembre 1948.

À la Libération, René Cassin est chargé de prendre la tête du Conseil d’État, où il va rester jusqu’en juin 1960. Il est choisi certes pour ses éminentes qualités de juriste mais aussi pour montrer la continuité républicaine – la vraie République ayant continué à exister à Londres.

Il est ensuite nommé juge à la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Il en sera vice-président de 1959 jusqu’à 1965, président de 1965 à 1968. Presque simultanément, il est appelé par Gaston Monnerville à siéger parmi les Sages de la rue Montpensier (1960-1971). C’est un retour au sein de cette haute juridiction dans la mesure où, en 1958, il a été président du Conseil Constitutionnel provisoire. Dans ce cadre, il a reçu en janvier 1959 le serment du tout nouveau président de la République, Charles de Gaulle.

L’une de ses grandes affaires a été qu’il faut éduquer les opinions publiques, et pas simplement les élites, aux droits de l’Homme, à la démocratie, aux grands principes qui innervent la communauté internationale. Pour cela, il a plaidé le droit à l’éducation et à la culture. Il a encouragé également la création et le développement d’écoles et instituts spécialisés pour inculquer le sens de l’État et la connaissance de l’environnement international aux futurs cadres de la Nation. Il en a d’ailleurs dirigé ou patronné un certain nombre (École Nationale d’Administration, Institut international des sciences administratives, Institut international d’études et de recherches diplomatiques, Institut libre d’études des relations internationales, Association pour le développement du droit mondial, Centre national des hautes études de la France d’Outre-mer, Société de législation comparée, Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Association des amis de l’Université de Paris, etc.). Le brillant universitaire, commandeur de l’Ordre des palmes académiques, docteur honoris causa de l’université d’Oxford, est élu en 1947 à l’Académie des Sciences Morales et Politiques.

Le 10 octobre 1968, il apprend que c’est lui qui a été choisi pour obtenir le prix Nobel de la Paix. Il le reçoit à Oslo deux jours après. Le prix des Droits de l’Homme de l’ONU lui est remis la même année.

Quelques mois plus tard, le 17 février 1969, ouvrant le colloque de jubilé du centenaire de la Société de législation comparée, il donne le tracé du chemin parcouru et de celui qui reste à suivre : « À partir du moment où il est déjà admis en principe et où, progressivement, il sera admis dans les faits que tous les êtres humains sont égaux en dignité et en droit, que les discriminations artificielles ne peuvent plus faire obstacle à l’égalité de traitement et que, tout homme et toute femme doivent bénéficier des libertés et des facultés fondamentales nécessaires à l’épanouissement de leur personnalité, les différents degrés de rapprochement du droit (adoption de principes communs, les standards ou directives, les mesures d’harmonisation, d’uniformisation et même d’unification totale), se présentent sous un jour nouveau. »

Il s’éteint le 20 février 1976 à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris. Ses obsèques ont été célébrées en la Chancellerie de l’Ordre de la Libération.

Le président de la République François Mitterrand a déclaré lors de la cérémonie d’entrée de René Cassin au Panthéon, le 5 octobre 1987 : « Il est des hommes illustres pour avoir incarné la douleur ou la gloire d’une époque. Il en est d’autres dont la grandeur est d’avoir su anticiper sur leur temps, en y semant les germes du futur. René Cassin est de ceux-là. » Et d’ajouter : « En transférant aujourd’hui ses cendres dans le sanctuaire de notre mémoire collective, la France n’accomplit pas seulement une œuvre de piété, elle s’interroge sur ce qu’il est permis aujourd’hui d’espérer pour demain, et plus encore sur ce qu’il lui reste à faire pour prolonger la voie ouverte par René Cassin, professeur d’espoir. »

Il faut relire également le message qu’a délivré à Paris le 14 septembre 1998 Jacques Chirac, président de la République, sur la Déclaration universelle des droits de l’homme, car il y est question du rôle de René Cassin dans sa genèse : « Nous savons tout ce que nous devons à René Cassin, ce pèlerin infatigable de la paix. René Cassin avait connu les deux guerres mondiales. La première lui avait laissé une blessure physique, la seconde, une blessure morale. Il savait la grandeur et la fragilité de l’homme. À la fois patriote et citoyen du monde, il avait compris que la seule issue pour éviter le retour à la barbarie et rendre à l’homme toute sa dignité était de dire la loi, de la faire reconnaître et de la faire respecter. Aussi a-t-il mis toute sa science, toute son intelligence et toute sa conviction au service des droits de l’Homme, si bien que sa vie entière se mêle intimement aux différents combats pour la paix qui ont marqué le siècle. Inlassablement il a fait entendre la voix de l’humanisme français sur la scène internationale. »

René Cassin nous a donc quittés il y a un demi-siècle déjà, mais la nécessité de ses combats n’a pas disparu avec lui. Nous pourrions lui dire, en empruntant ces mots à Balzac : « Mais tu n’es pas un homme, toi qui parles, tu es une idée, une idée ayant pris une voix, une idée incarnée ». Cette idée est celle de la solidarité humaine, coûte-que-coûte, par-dessus tout. Il nous appartient de la faire vivre face aux vents mauvais de l’Histoire.

Articles récents

30 janvier 2026

Nos partenaires

Le Souvenir Français est la plus ancienne association mémorielle en France (création en 1887). Elle n’a qu’une ambition « servir la nation républicaine » en sauvegardant la mémoire nationale de la France. Afin d’atteindre cet objectif, Le Souvenir Français entretient des liens amicaux avec de nombreuses associations qui œuvrent en totalité ou partiellement afin de faire vivre […]

Voir l'article >

Journal du Président Général pour janvier 2026

Retrouvez dans cette rubrique les principales actions et déplacements du Président général du Souvenir Français pour le mois passé. Mercredi 7 janvier 2026 La commémoration du 95ème anniversaire des obsèques du Maréchal Joffre à Louveciennes (Yvelines) n’était pas banal. Présidé par le Préfet du département, cette cérémonie marquait la « victoire » juridique obtenue afin d’accéder à la […]

Voir l'article >

Agenda du mois de février 2026

Retrouvez dans cette rubrique toutes les initiatives du mois à venir au niveau national et local. 1 – Les publications de nos adhérents et de nos comités 1– Eugène Mô, le célèbre Niçois inconnu, Jean-Jacques Ninon, 2021,Éditions CCMI. Sur une place située au cœur de Nice, le passant peut lire une plaque : « Eugène […]

Voir l'article >
  • Ce champ n’est utilisé qu’à des fins de validation et devrait rester inchangé.