L’œil de l’Historien

2 juillet 2024

Michel Merckel

Michel MERCKEL est professeur d’EPS honoraire et ex international de judo. Historien du sport et conférencier, ses travaux ont été salués dans de nombreuses revues nationales. Son ouvrage « 14-18, le sport sort des tranchées, un héritage inattendu de la Grande Guerre » a obtenu le Prix du Document 2012 parrainé par le Comité National Olympique du Sport Français, le Prix du Fair-Play 2013 attribué par le Comité Français du Fair-Play, le Prix La Plume et l’Épée 2013 décerné par le forum de la Pensée Militaire. FRANCE 2 en a réalisé un documentaire « 1914-1918, le Sport à l’épreuve du feu ».

La montée de la pratique sportive durant le conflit de 14-18 et ses conséquences sur le sport Français.

On a longtemps pensé que le sport avait connu une période de sommeil, voire de régression durant la Première Guerre mondiale. Imaginer qu’au milieu des champs de bataille et entre les tranchées les Poilus aient pu jouer au football, au rugby, organiser des compétitions d’athlétisme, de boxe, de cyclisme, de gymnastique ou de natation, cela semble totalement inconcevable. Et pourtant, contrairement à cette idée reçue, la Grande Guerre a été l’occasion pour des millions de Poilus de découvrir la pratique sportive.

A- Le sport en France avant 1914

La pratique sportive en France à l’aube du conflit

En 1914, sur une population essentiellement rurale de 41 600 000 habitants, on compte 1 500 000 Français affiliés dans 6 000 sociétés de gymnastique et de tir dont la devise est « Pensons-y toujours, n’en parlons jamais ». Cette référence à la défaite de 1870 fait de ces centres des lieux de préparation militaire dont l’objectif est la revanche. Parallèlement, on estime entre 300 000 à 400 000 le nombre de pratiquants s’adonnant régulièrement au sport. Cette activité se situe dans le cadre d’une compétition. Elle est régie par des règles précises et donne lieu à un classement.

Le Football et le Rugby avant 1914

Le rugby arrive en France grâce à Frederick Langstaff, un Anglais, qui crée en 1872 le premier club français Le Havre Athlétique Club. Très vite, les catholiques condamnent cette activité, car les contacts et les gestes qui l’entourent sont trop violents, tandis que l’école laïque la met en avant comme complément idéal à la formation mentale et physique des individus. Le rugby devient vite une activité très suivie, pratiquée par les couches populaires. Il est géré par l’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques.

Pour le football, c’est un mouvement anglophile de la bourgeoisie du Second Empire qui aide à son introduction. Ainsi, les premiers footballeurs français sont exclusivement recrutés parmi les familles aisées du pays. Perçue comme une forme de privilège, sa pratique se développe dans le cadre de la Fédération de Gymnastique et Sportive des Patronages de France et touche relativement peu les couches populaires.

Ces deux sports déchaînent déjà les passions et se retrouvent au cœur des tensions qui déchirent la France. Le rugby bénéficie d’un regard globalement favorable à l’échelle du pays en étant associé à l’idéologie républicaine, à la gauche laïque, au peuple. Alors que le football est identifié à l’Empire, à l’aristocratie, à la droite catholique.

B- Le sport au front

La raison des premières rencontres sportives

Le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Nos soldats se trouvent engagés dans une guerre de mouvement. Après la première victoire de la Marne, l’armée allemande opère un repli défensif, la Course à la mer est engagée et les tranchées se creusent de part et d’autre. La guerre de position commence, les Pantalons Rouges deviennent les Poilus. Si, lorsqu’ils sont dans les combats, les soldats sont trop occupés à survivre, pendant les périodes de calme, loin de leur famille, de leur travail, de leur village, ils s’ennuient. Henri Barbusse écrit dans Le feu : « On est devenu des machines à attendre. » Afin de gérer ces longs moments chargés d’angoisse et de cafard, les Poilus vont se mettre spontanément à pratiquer diverses activités dont le sport.

La montée de la pratique sportive

Devant l’engouement que suscite ce type d’activité, certains officiers vont avoir l’idée de la substituer à la rébarbative gymnastique militaire. Cette initiative va permettre d’étendre cette pratique physique naissante. Surpris par des activités qu’ils ne connaissaient pas, les soldats découvrent le sport. Dès lors, des comptes-rendus apparaissent dans les journaux de tranchées décrivant un foisonnement de rencontres sportives. Le nombre de pratiquants, d’équipes et de matchs se multiplie et marque un réel essor du sport dans la zone du front. Paul Andrillon, caporal au 119e RI, écrit à ses parents le 20 février 1915 : « C’est un vrai délassement que de jouer au football de temps à autre, bien loin de fatiguer les poilus, ça redonne de l’énergie en faisant jouer les articulations qui ont plutôt besoin de ça ; et puis c’est si bon de plaquer les copains…j’ai plusieurs copains de la campagne qui ignoraient tout de ce noble sport et sont en train de devenir fanatiques du ballon ovale. Apprendre la pratique du football dans les tranchées, c’est plutôt rigolo. » À noter qu’à cette époque, le rugby est appelé football ! À partir de mars 1916, on constate une diminution de la pratique sportive. La bataille de Verdun fait rage. Le 1er juillet, la bataille de la Somme est engagée avec les Alliés et paradoxalement, la relance du sport va venir de cette bataille.

Match de rugby sur le front en 1915.

L’influence britannique

Élément inhérent à leur culture, le sport représente pour les soldats britanniques un confort moral et physique, un renforcement de l’esprit de groupe, une préparation aux combats. À leur contact, les Poilus vont changer leur vision du sport qui, pour eux, était une simple distraction pratiquée dans le but d’oublier les atrocités de la guerre. Les plus hautes instances militaires prennent conscience que cette activité construit physiquement et mentalement les soldats, individuellement et collectivement. C’est un tournant ! Rien ne sera plus comme avant pour le sport français.

Tir à la corde entre deux équipes d’artilleurs britanniques et français en octobre 1916, lors de la Bataille de la Somme.

L’institutionnalisation du sport par le Grand Quartier général

En 1917, avec une augmentation conséquente du nombre de ses adeptes, une élévation des niveaux de jeu et une nouvelle vision de sa pratique, le sport renforce ses bases sur le front. Mais l’offensive Nivelle du 17 avril, qui devait être décisive, est un désastre total. Elle va générer des mouvements de mutinerie. C’est dans ce contexte que, le 15 mai 1917, Pétain est nommé commandant en chef des armées françaises. Afin de gérer cette grave crise et conscient de l’impact du sport sur le moral des Poilus, il promulgue la directive 1080 du 3 juin 1917 qui précise qu’ « à l’arrivée au cantonnement, la troupe doit être laissée au repos absolu pendant le temps voulu, pour qu’elle puisse se détendre moralement et physiquement ». Sans être explicitement nommé, le sport va occuper une place importante dans le règlement de la crise morale de l’armée française.

La structuration du sport sur le front

Encouragés par les plus hautes instances militaires, les Poilus vont pouvoir pratiquer de nombreuses activités sportives organisées par l’institution. À la lecture des journaux de tranchées, on constate que celles-ci font de plus en plus partie de leur quotidien. Afin de structurer efficacement les compétitions, les autorités font appel, début 1918, à l’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques. Soutenue par le ministère des Armées, l’USFSA va organiser efficacement ce monde sportif naissant.

Les Américains

L’arrivée des Sammies va amener un nouveau concept. Pour les Américains, le sport c’est la guerre et une compétition, comme une guerre, est faite pour être gagnée ! Ils vont apporter l’esprit de compétition aux Poilus au travers des 1 534 foyers Young Men Christian Association, érigés sur la ligne du front. Dans chaque foyer, on constitue des équipes, on entraîne les joueurs et on organise des rencontres. Les besoins en équipements et en matériels y sont assurés. Les Poilus découvrent de nouvelles activités totalement inconnues comme le basket, le volley ou le base-ball. Les rencontres inter foyers se multiplient. Les équipes possèdent des maillots de couleur, évoluent sur des terrains adaptés et sont inscrites sur un calendrier de rencontres. Cette dynamique va permettre un essor sans précédent du sport sur l’ensemble des 750 km de la zone du front.

Match de volley entre deux équipes de Sammies en 1918 sur le front.

La démobilisation

Si le 11 novembre 1918 marque l’arrêt des combats, les soldats ne rentrent pas chez eux. Il faut négocier les accords du traité de paix et ces millions d’hommes, prêts à reprendre les combats, représentent pour les Alliés un moyen de pression sur l’Allemagne. Ce traité sera signé le 28 juin 1919 dans la galerie des Glaces à Versailles. Afin de gérer cette longue période de démobilisation, le choix est fait par l’ensemble des États-Majors d’utiliser le sport. Les stades vont remplacer les champs de bataille. La présence et la disponibilité sur le territoire français de l’ensemble des troupes alliées vont favoriser les rencontres sportives régionales, nationales et internationales. Les compétitions se multiplient. Cette période reste l’une des plus intenses de l’histoire du sport français, avec comme point d’orgue les Jeux Interalliés qui se déroulent du 22 juin au 6 juillet 1919 au stade Pershing construit pour l’occasion dans le Bois de Vincennes.

Inauguration des Jeux Interalliés de 1919

C- L’héritage sportif des Poilus

La création des fédérations françaises

Après 1561 jours de combats meurtriers, suivis d’une interminable période de démobilisation, les Poilus rentrent chez eux profondément meurtris dans leur chair et dans leur âme. Une tâche considérable les attend. Les ravages laissés par la guerre sont abyssaux. Il faut reconstruire la France. Mais il leur faudra aussi beaucoup de temps pour réapprendre simplement à vivre. Le sport va apporter sa contribution à cette reconstruction. Ayant découvert sa pratique au front, de nombreux ex-Poilus vont impulser à la création de clubs sportifs. Devant leur multiplication, des structures organisationnelles sont nécessaires. Cela va générer la création de la Fédération Française de Football le 7 avril 1919, la Fédération Française de Rugby le 15 mai 1919, la Fédération Française d’Athlétisme le 20 novembre 1920, la Fédération Française de Natation le 9 décembre 1920, la Fédération Française de Tennis le 28 décembre 1920… Ainsi, dès la fin du conflit, le sport ancre solidement ses bases dans notre pays.

Héritage inattendu de la Grande Guerre, le sport est aujourd’hui un phénomène de société qui unit des millions de Françaises et de Français.

La naissance du sport féminin

La guerre de 1914-1918 a fait prendre conscience aux femmes de leur importance dans la société. Informées de la montée de la pratique sportive au front, elles ont aussi été conquises par le sport. Sous l’impulsion d’Alice Milliat, la Fédération des Sociétés Féminines Sportives de Franceest créée le 18 janvier 1918 et la Fédération Sportive Féminine Internationale le 31 octobre 1921. Des compétitions sont organisées permettant de pérenniser les bases nationales et mondiales de la pratique sportive féminine. Elles déboucheront sur la participation officielle des femmes aux Jeux Olympiques de 1928 à Amsterdam.

Septembre 1917 : premier match de football féminin en France

Le sport comme moyen de rééducation

Des handicapés se sont rééduqués physiquement et socialement par le sport. D’une façon peut-être empirique, mais sûrement efficace, des hommes ont su prendre résolument leur destin en main. Refusant la fatalité et en utilisant le sport, ils ont, avec détermination, entêtement et opiniâtreté, su retrouver leur intégrité. En affirmant leur volonté de vivre, ces pionniers ont posé avec noblesse les bases du Handisport. On doit à Eugène Rubens Alcais la création le 28 décembre 1918 de la Fédération Sportive des Sourds-Muets de France. En accord avec Pierre de Coubertin, il organise du 10 au 17 août 1924, au stade Pershing, les Jeux Olympiques des sourds et muets. Ces Jeux sont à l’origine des Jeux Paralympiques.

Compétitions héritées directement du conflit

En football, la Coupe de France est créée le 28 décembre 1916 afin d’honorer Charles Simon tué le 15 juin 1915 près de Neuville-Saint-Vaast. Jules Rimet, authentique Poilu décoré de la Croix de Guerre 1914-1918, d’abord élu président de la toute nouvelle FFF le 11 avril 1919, puis président de la FIFA le 1er mars 1921, impulse la création de la Coupe du Monde dans un esprit de réunification et de paix. La première édition aura lieu en 1930 en Uruguay.

En rugby, depuis 2000, le premier match de l’année qui oppose la France à la Nouvelle Zélande met en jeu le trophée Dave Gallaher, capitaine emblématique des All Blacks tué le 4 octobre 1917, au cours de la bataille de Passchendaele.

D- Le prix payé par le monde du sport français

Le constat

De nombreux sportifs français ne sont jamais revenus des champs de bataille. Les imposants monuments aux morts, érigés par les clubs à la mémoire de leurs membres tombés au champ d’honneur, témoignent du massacre d’un pan entier de la jeunesse sportive du pays. Sur les 1260 membres du Racing Club de France mobilisés, 215 ont été tués au combat et l’ensemble de ces racingmen ont été honorés par 95 Légion d’honneur, 84 Médaille militaire, 405 Croix de Guerre et 1 200 citations dont 56 totalisées par les joueurs de l’équipe première de rugby.

Touche de rugby en 1915 sur le front.

L’hécatombe du sport français

Les Jeux Olympiques devant se dérouler à Berlin en 1916, l’État-Major allemand n’envoya que très parcimonieusement ses athlètes célèbres au feu, afin de les préserver en vue de cet évènement. Ce ne fut pas le cas des Français. 425 sportifs internationaux, champions de France ou ce qui correspond de nos jours au statut d’athlètes de haut niveau, sont morts au champ d’honneur. Pour comparaison, la délégation française masculine aux Jeux Olympiques de Tokyo en 2021 était de 227 hommes. Sans omettre qu’avec les champions, il y a des milliers de sportifs anonymes qui ont payé de leur vie ce conflit. Cette guerre est une hécatombe pour le sport français.

Les champions « Morts pour la France »

Au plus haut niveau, avec 121 tués dont 21 internationaux, le rugby est le sport le plus touché, suivi par le football 89, le cyclisme 77, l’athlétisme 52, la boxe 27 et l’escrime 23. Ces chiffres sont très représentatifs du paysage sportif français des années précédant le conflit. Les principales disciplines pratiquées à cette époque ressortent logiquement, et inévitablement le nombre de leurs morts est proportionnel à celui de leurs adhérents. Aucun basketteur, volleyeur ou handballeur n’est mentionné. En effet, le basket et le volley sont inconnus en France. Nés aux États-Unis, ce sont les Sammies qui, par leur entrée dans le conflit en 1917, vont les importer. Quant au handball, il faudra attendre les années 1930 pour qu’il fasse son apparition dans l’hexagone.

Respect

Mais il convient de ne pas oublier le contexte de l’époque. De nombreux champions auraient pu être écartés du front, mais le refusèrent catégoriquement. Lorsque le général Gallieni propose à Jean Bouin de l’affecter dans les services auxiliaires, celui-ci rejette fermement cette proposition, il veut participer aux combats. Réformé pour cause de surdité, Octave Lapize peut échapper à la guerre, il repousse cette possibilité et s’engage dès le 14 août. Luxembourgeois, François Faber n’est pas mobilisable, mais il s’engage pour défendre son pays d’adoption. Né dans l’île de la Réunion, Roland Garros n’est tenu à aucune obligation militaire, mais s’enrôle dans l’aviation. Le patriotisme est une valeur avec laquelle on ne transige pas. La France est envahie, on se doit de la libérer. Aucun de ces quatre grands champions ne reviendra des champs de bataille.

Conclusion

Tous ces potentiels non exprimés et disparus irrémédiablement dans la boue des tranchées donnent, plus encore, une terrible impression de gâchis et de désolation. Aujourd’hui, entrer dans un stade ou une salle portant le nom d’un de ces champions induit inévitablement une pensée chargée de tristesse avec cette question « Qu’auraient-ils fait si.. ? »

Nous ne le saurons jamais.

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