L’œil de l’acteur mémoriel

5 novembre 2018

Madame Marie-Madeleine Damien est professeure émérite de Géographie, spécialité patrimoine, Université de Lille I. Elle est secrétaire générale de l’association « Paysages et Sites de Mémoire de la Grande Guerre », poste auquel elle a succédé à M. Serge Barcellini. Cette association a pour objectif de faire inscrire au patrimoine mondial de l’UNESCO les principaux sites funéraires et mémoriels de la Grande Guerre en France et en Belgique. Le dossier est porté par la Belgique en partenariat avec la France. Préparé depuis 2012, le dossier qui propose l’inscription de 139 sites (43 pour la Belgique, 96 pour la France) a été longuement débattu à l’assemblée générale de l’UNESCO à Bahreïn. Les raisons de sa non-inscription en 2018 sont expliquées par Madame Marie-Madeleine Damien.

Le dossier de candidature à l’UNESCO « des sites funéraires et mémoriels de la Première Guerre mondiale. Front ouest », malgré son report d’examen en 2021 suscite une réflexion mémorielle à l’échelle mondiale. Cette étape est fondamentale même si on regrette profondément son report.

Premier grand dossier mémoriel proposé à l’inscription, sa valeur exceptionnelle repose sur la généralisation pour la première fois dans l’histoire, de la tombe individuelle pour chaque combattant quels que soient son grade, sa religion et sa nationalité. Certes, au XIXème siècle, si le Président Lincoln, lors de la guerre civile, déclare qu’il faut donner à tous ceux qui meurent pour défendre l’Union une sépulture individuelle (37ème Congrès, Omnibus Act, section 18), il ne s’adresse qu’aux seuls Confédérés. En effet, ce n’est que dans des cas exceptionnels (cimetières de prison ou catastrophe ferroviaire), qu’outre Atlantique l’on donne à chacun une tombe individuelle.

Le pluriculturalisme de notre dossier est son autre trait majeur comme en témoignent les monuments élevés le long de ce front occidental. Ils rappellent que des hommes issus du monde entier sont venus mourir en Europe. Aussi, le choix des 139 sites est guidé par la volonté de permettre à chacun des Etats partenaires, plus d’une centaine, d’être représenté et associé au portage de ce projet.

Lors du Comité du Patrimoine de Bahreïn (2018), ce dossier a suscité le dépôt de nombreux amendements. Après un très long débat, la décision (42 COM 8B. 24) est ainsi formulée « Après examen des documents WHC/18/42.COM/8B et WHC/18/42.COM/INF.8B1, Le Comité du patrimoine mondial, rappelle les réserves exprimées concernant l’inscription de sites liés à des mémoires négatives et reconnaît que l’évaluation entreprise par l’ICOMOS peut être considérée comme valable jusqu’à sa 45e session en 2021. Il décide donc d’ajourner l’examen de la proposition d’inscription des Sites funéraires et mémoriels de la Première Guerre mondiale (Front Ouest), Belgique et France, jusqu’à ce qu’une réflexion globale ait eu lieu et que le Comité en ait débattu à sa 44e session et décidé si et comment des sites associés à des conflits récents et à d’autres mémoires négatives et controversées pourraient se rapporter à l’objet et au champ de la Convention du patrimoine mondial et de ses Orientations.

Ce dossier crée par sa thématique mémorielle une rupture dans celles examinées par  l’UNESCO. C’est le premier d’une longue série de candidatures (10) liés à des conflits récents d’où la demande d’un temps de réflexion.

Ce dossier complexe est cependant considéré comme majeur par les Etats du Comité du patrimoine et les Etats impliqués dans ce dossier. Il appartient à leur histoire. Il s’agit d’une histoire partagée avec celle de l’Europe. Espérons que l’esprit de réconciliation généré par ces sites puisse faire découvrir à tous la nécessité de la préservation de la conscience mémorielle.

 

Pour en savoir plus : http://www.paysages-et-sites-de-memoire.fr/

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