Jean-Marc Binot : Guynemer ou la construction d’un mythe national

1 septembre 2017

Jean-Marc Binot, journaliste et historien, s’intéresse particulièrement à l’histoire des conflits contemporains. Il a publié neuf ouvrages, parmi lesquels l’histoire du réseau Brutus, l’argent de la Résistance, les héroïnes de la Grande Guerre, et tout dernièrement une biographie de l’as Georges Guynemer.

En février 1916, la France se découvre un nouveau héros : Georges Guynemer. Elevé à Compiègne dans un milieu favorisé, cet aviateur, qui n’a que 21 ans, jusqu’alors parfait inconnu, « fait la une » de tous les journaux, du Figaro au Petit Parisien. Membre de la 3ème escadrille, il a obtenu les honneurs du communiqué officiel du Grand Quartier Général pour avoir abattu son 7ème avion, exploit retentissant puisque les combats aériens demeurent, à cette époque, encore sporadiques en raison du faible nombre d’appareils en service. En quelques semaines, son visage devient familier de la plupart des foyers grâce aux photos que fournit l’armée à la presse écrite, média de masse par excellence, qui maintient, malgré les restrictions de papier, des tirages considérables. Pourquoi lui accorder une telle renommée alors que l’abnégation et le sacrifice sont quotidiens dans les tranchées ? En premier lieu, le pays a besoin d’un héros capable d’incarner le courage du combattant français, de galvaniser les troupes et de remonter le moral de la population. Après 550 jours d’un conflit que personne n’imaginait aussi long, on ne voit pas d’issue à cette hécatombe qui a déjà provoqué la mort de 650 000 hommes : les offensives d’Artois et de Champagne de 1915 se sont soldées par des échecs sanglants, l’expédition des Dardanelles est un désastre, et l’entrée de l’Italie aux côtés des Alliés n’a rien changé sinon l’ouverture d’un nouveau front. Encore balbutiante, l’aéronautique militaire, qui veut prouver sa légitimité et son efficacité, se cherche un porte-drapeau et pense l’avoir trouvé en Guynemer. Enfin, la France veut répliquer aux campagnes de presse allemandes qui ne cessent de porter aux nues les prouesses de leurs aviateurs comme Boelcke ou Immelmann. Car la guerre est aussi celle de la propagande.

Un an plus tard, avec trente victoires, Guynemer, qui s’est battu en Picardie et en Lorraine avec le célèbre groupe des Cigognes, n’a pas d’égal en France. Et si d’autres pilotes germaniques ou britanniques le précèdent au palmarès, c’est essentiellement en raison des conditions d’homologation de leurs succès qui sont moins sévères. Ajourné en 1914 par le conseil de révision pour « faiblesse », le Compiégnois, marqué par la mystique du devoir, a voulu s’engager coûte que coûte. Et il a fallu que son père, ancien saint-cyrien, et son oncle maternel, sénateur du Calvados, fassent jouer leurs relations pour qu’il soit retenu comme élève mécanicien dans le service auxiliaire, puis élève pilote. Sublimé par le désir de prendre sa revanche et de prouver sa valeur, le jeune homme d’apparence fragile se révèle un chasseur redoutable dont l’esprit de compétition est exacerbé par la publication régulière, dans les journaux, du classement des « as ». Perfectionniste, Guynemer sillonne sans relâche dans son avion « le Vieux Charles », les cieux à la recherche d’une proie et vole jusqu’à six heures par jour, soit trois fois plus que certains de ses camarades. Grâce à ses nombreux exploits, à l’instar de ce quadruplé réalisé le 25 mai 1917, le pilote est considéré comme un demi-dieu, objet de culte. Son image de prédateur impitoyable est diffusée par la presse, au besoin en retouchant les clichés photographiques, de manière à souligner son regard noir. Cette propagande effrénée engendre une exceptionnelle popularité. A chaque atterrissage, les poilus s’agglutinent autour de son appareil. A Paris, on se lève pour l’applaudir lorsqu’il apparaît dans un théâtre ou un restaurant.  Des artistes peintres réalisent son portrait, on lui dédie des chansons et des centaines de poèmes. Une souscription est lancée pour sculpter son buste en marbre. En tête de la liste des donateurs figure le président de la République, Raymond Poincaré. Après l’avoir promu capitaine et officier de la Légion d’honneur à 22 ans, l’armée ne sait plus comment le récompenser.

Sa disparition, le 11 septembre 1917, dans les Flandres, au-dessus de  Poelkapelle, dans des circonstances qui n’ont jamais vraiment été élucidées, provoque un traumatisme national. Mort, Guynemer (53 victoires officielles) continue de servir la mobilisation de l’opinion. L’as doit redonner courage et espoir dans la victoire, alors que l’issue du conflit reste incertaine : l’offensive Nivelle a provoqué un nouveau massacre au Chemin des Dames, l’espionnite fait des ravages, les renforts américains tardent à arriver, la Russie est en plein chaos et le pacifisme gagne du terrain. L’ultime citation à titre posthume, la vingt-cinquième, que l’armée décerne à l’as participe à la création du mythe national. Intronisé dans la catégorie des « légendes » de l’histoire de France à l’égal d’une Jeanne d’Arc ou d’un Bayard, le pilote, bien qu’éloigné du stéréotype du poilu barbu et couvert de boue, devient le symbole des qualités présumées des Français : « Héros légendaire tombé en plein ciel de gloire après trois ans de lutte ardente. Restera le plus pur symbole des qualités de la race : ténacité indomptable, énergie farouche, courage sublime. Animé de la foi la plus inébranlable dans la victoire, il lègue au soldat français un souvenir impérissable qui exaltera l’esprit de sacrifice et les plus nobles émulations ». Le pilote devient un saint républicain, « panthéonisé » à la demande unanime de tous les membres du Parlement. Son ancien chef, Antonin Brocard, explique pourquoi Guynemer est susceptible d’incarner le sacrifice de la jeunesse française : « Sa chute héroïque n’est pas plus glorieuse, certes, que la mort de l’artilleur tombé sur sa pièce, du fantassin tué en plein assaut, celle plus douloureuse du soldat enlisé dans la boue. Mais depuis plus de deux ans, tous l’ont vu au-dessus de leur tête sillonner tous les ciels, ceux des beaux soleils comme ceux des plus sombres tempêtes, portant dans ses pauvres toiles une partie de leurs rêves, de leur foi dans le succès et tout ce que leur cœur avait de confiance et d’espoir. »

Symbole de la reconnaissance nationale, les artères, lieux et bâtiments publics baptisés Guynemer se multiplient partout en métropole et dans les colonies, de Lyon à Nice, de Saigon à Casablanca en passant par Tananarive et jusqu’aux îles Kerguelen. Entretenu par la sortie de nombreuses hagiographies, le mythe guynemérien prend une nouvelle dimension après la guerre,  à tel point que l’utilisation de son nom ou de l’image du chasseur de la Spa 3 déclenche des réactions quasi-hystériques. On s’indigne que son automobile puisse être rachetée par un collectionneur américain, qu’un dramaturge qui n’a pas fait la guerre puisse s’inspirer de l’as pour monter une pièce de théâtre. Le projet d’un timbre à son effigie déclenche une polémique : « Traîner les lauriers de Guynemer dans la boîte du facteur, quelle singulière façon d’honorer l’aiglon ! ». Très influente, la sphère des anciens combattants s’impose comme le gardien de l’intégrité de la mémoire de l’as, toujours montré comme exemple dans les années trente par ceux qui dénoncent une supposée décadence du pays et une Troisième République fragilisée par de nombreux scandales politico-financiers. Ce « chevalier des temps nouveaux », qui n’a pas hésité à donner sa vie pour le pays, est également utilisé comme référence pendant la « drôle de guerre », puis durant l’Occupation, aussi bien du côté de Vichy que de la France Libre. Revers de la médaille, l’idéalisation de Guynemer, présenté systématiquement comme un surhomme et un être d’une pureté absolue, va progressivement entraîner sa marginalisation à partir des années soixante-dix. Les nouvelles générations, qui n’ont connu aucun des deux conflits mondiaux, ne parviennent plus à s’identifier au roi des as, modèle impossible à imiter. Alors que le pilote des Cigognes a disparu des manuels scolaires et que ses combats ne sont plus abordés en cours, pourquoi continuer de porter aux nues « l’admirable tueur de Boches », comme la presse le surnommait à l’époque, alors que la France et l’Allemagne, moteurs de la construction européenne, cherchent à se réconcilier ? De surcroît,  les héros militaires sont passés de mode, remplacés par les stars du cinéma, de la chanson ou du sport, nouvelles idoles des jeunes que médiatise la télévision.

Si son souvenir s’est estompé de la mémoire collective, Guynemer demeure toutefois une figure emblématique des ailes françaises.  Quelques semaines après sa disparition, une prise d’armes se déroule dans toutes les écoles d’aviation au cours de laquelle on lit sa dernière citation. La manifestation se répète les années suivantes, jusqu’à ce qu’André Maginot, ministre de la Guerre, décide, en 1922, d’officialiser ce cérémonial. Le rite est définitivement entériné en 1924. A l’image de la Légion étrangère qui, chaque 30 avril, célèbre le sacrifice de Camerone, l’aéronautique militaire, qui devient une arme à part entière en 1933, commémore la perte douloureuse de son as, tous les 11 septembre. Destinée à forger l’esprit de corps, cette tradition  est enracinée dans le présent et l’avenir de l’armée de l’Air.

Jean-Marc Binot

Dernier livre paru : Georges Guynemer, éditions Fayard, 2017

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En février 1916, la France se découvre un nouveau héros : Georges Guynemer. Elevé à Compiègne dans un milieu favorisé, cet aviateur, qui n’a que 21 ans, jusqu’alors parfait inconnu, « fait la une » de tous les journaux, du Figaro au Petit Parisien. Membre de la 3ème escadrille, il a obtenu les honneurs du communiqué officiel du Grand Quartier Général pour avoir abattu son 7ème avion, exploit retentissant puisque les combats aériens demeurent, à cette époque, encore sporadiques en raison du faible nombre d’appareils en service. En quelques semaines, son visage devient familier de la plupart des foyers grâce aux photos que fournit l’armée à la presse écrite, média de masse par excellence, qui maintient, malgré les restrictions de papier, des tirages considérables. Pourquoi lui accorder une telle renommée alors que l’abnégation et le sacrifice sont quotidiens dans les tranchées ? En premier lieu, le pays a besoin d’un héros capable d’incarner le courage du combattant français, de galvaniser les troupes et de remonter le moral de la population. Après 550 jours d’un conflit que personne n’imaginait aussi long, on ne voit pas d’issue à cette hécatombe qui a déjà provoqué la mort de 650 000 hommes : les offensives d’Artois et de Champagne de 1915 se sont soldées par des échecs sanglants, l’expédition des Dardanelles est un désastre, et l’entrée de l’Italie aux côtés des Alliés n’a rien changé sinon l’ouverture d’un nouveau front. Encore balbutiante, l’aéronautique militaire, qui veut prouver sa légitimité et son efficacité, se cherche un porte-drapeau et pense l’avoir trouvé en Guynemer. Enfin, la France veut répliquer aux campagnes de presse allemandes qui ne cessent de porter aux nues les prouesses de leurs aviateurs comme Boelcke ou Immelmann. Car la guerre est aussi celle de la propagande.

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Symbole de la reconnaissance nationale, les artères, lieux et bâtiments publics baptisés Guynemer se multiplient partout en métropole et dans les colonies, de Lyon à Nice, de Saigon à Casablanca en passant par Tananarive et jusqu’aux îles Kerguelen. Entretenu par la sortie de nombreuses hagiographies, le mythe guynemérien prend une nouvelle dimension après la guerre,  à tel point que l’utilisation de son nom ou de l’image du chasseur de la Spa 3 déclenche des réactions quasi-hystériques. On s’indigne que son automobile puisse être rachetée par un collectionneur américain, qu’un dramaturge qui n’a pas fait la guerre puisse s’inspirer de l’as pour monter une pièce de théâtre. Le projet d’un timbre à son effigie déclenche une polémique : « Traîner les lauriers de Guynemer dans la boîte du facteur, quelle singulière façon d’honorer l’aiglon ! ». Très influente, la sphère des anciens combattants s’impose comme le gardien de l’intégrité de la mémoire de l’as, toujours montré comme exemple dans les années trente par ceux qui dénoncent une supposée décadence du pays et une Troisième République fragilisée par de nombreux scandales politico-financiers. Ce « chevalier des temps nouveaux », qui n’a pas hésité à donner sa vie pour le pays, est également utilisé comme référence pendant la « drôle de guerre », puis durant l’Occupation, aussi bien du côté de Vichy que de la France Libre. Revers de la médaille, l’idéalisation de Guynemer, présenté systématiquement comme un surhomme et un être d’une pureté absolue, va progressivement entraîner sa marginalisation à partir des années soixante-dix. Les nouvelles générations, qui n’ont connu aucun des deux conflits mondiaux, ne parviennent plus à s’identifier au roi des as, modèle impossible à imiter. Alors que le pilote des Cigognes a disparu des manuels scolaires et que ses combats ne sont plus abordés en cours, pourquoi continuer de porter aux nues « l’admirable tueur de Boches », comme la presse le surnommait à l’époque, alors que la France et l’Allemagne, moteurs de la construction européenne, cherchent à se réconcilier ? De surcroît,  les héros militaires sont passés de mode, remplacés par les stars du cinéma, de la chanson ou du sport, nouvelles idoles des jeunes que médiatise la télévision.

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