Il était une fois un monument

1 juin 2026

La Voie Sacrée : une passion immatérielle meusienne

Article de Serge Barcellini, alors directeur de la mission histoire du conseil général de la Meuse, paru dans le Journal des Combattants le 05 mars 2011

La Voie Sacrée appartient au patrimoine des Meusiens. Tous l’empruntent. Tous connaissent la spécificité de ses bornes. Tous vivent à l’aune de la passion qu’elle suscite. Depuis 1920, cette passion a fait naître trois batailles sans cesse renouvelées : celle de son nom ; celle de son parcours ; celle de son statut.

Qui a inventé l’expression « Voie Sacrée ? »

On attribue le mérite de cette invention à l’écrivain Maurice Barrès. Durant la Grande Guerre, comme de nombreux écrivains, Maurice Barrès met sa plume au service de la défense de Verdun. En septembre 1916, il visite la citadelle souterraine et se rend à Bar-le-Duc où il séjourne au château de Marbeaumont. De retour à Paris, il publie un article sous le titre de « La Route Sacrée ». Ce titre est alors partagé par d’autres routes. Ainsi, le 7 mai 1919, un journaliste présentant le Chemin des Dames dénomme ce chemin « Voie Sacrée ».

En fait, la spécificité du terme est due à la conjonction de quatre initiatives : la publication d’une histoire de la route Bar-le-Duc / Verdun par Paul Heuze, fin 1919, sous le titre de « Voie Sacrée » ; le vœu émis en 1919 par le conseil général de la Meuse de « dénommer la route Bar-le-Duc / Verdun « Voie Sacrée » et de porter cette nouvelle appellation sur les bornes, poteaux, indicateurs, plaques, pièces diverses se référant à cette route » ; l’inauguration d’une première borne à Bar-le-Duc par l’ancien président de la République, Raymond Poincaré le 21 août 1922; le classement de ladite « Voie Sacrée » en route nationale, le 30 septembre 1923. C’est la conjonction de ces quatre faits qui a assuré la légitimité et l’exceptionnalité de l’expression « Voie Sacrée ». Une expression qu’a légitimé le préfet de la Meuse, Georges Begue, lors de l’inauguration de la première borne de la Voie Sacrée, le 21 août 1922 : « Oui, sacrée, cette voie qui communie dans son culte, qui embrasse et domine tous les cultes. Oui, sacré, le sol où la France a enrichi le patrimoine moral de l’humanité des trésors les plus magnifiques, où elle a payé d’un prix si lourd le triomphe de la justice et de la liberté communes. Oui, sacrés les lieux qui nous ont valu l’admiration du monde et qui nous ont mérité sa justice ! »

Dès lors, toute comparaison devient impossible. Malheur à qui voudrait s’emparer du titre. La Voie Sacrée ferroviaire en fait aujourd’hui les frais.

Mais où commence et finit la Voie Sacrée ?

« On a raccourci la Voie Sacrée ! » écrivait l’Est Républicain en 2002. En fait, la bataille du rallongement de la Voie Sacrée est au centre des passions depuis 1923. C’est d’abord par la fin que l’on a rallongé la Voie Sacrée. Le 30 décembre 1923, le législateur a clairement fixé une fin, en classant comme route nationale, l’ensemble des chemins dits « Voie Sacrée » qui relient Bar-le-Duc et Moulin Brûlé. La Voie Sacrée se termine à Moulin Brûlé sur la commune de Nixéville, à huit kilomètres de Verdun. Ce choix est conforme à l’Histoire. En effet, le 22 février 1916, l’organisation des transports réservait exclusivement à la circulation automobile l’artère Baudonvilliers / Bar-le-Duc / Erize / Moulin Brûlé. Le carrefour de Moulin Brûlé était spécialement aménagé pour faciliter le virage des camions. C’est à Moulin Brûlé que, sous les bombardements qui s’intensifient au fur et à mesure que l’on approche du champ de bataille, les régiments débarquent à pied. De Moulin Brûlé au champ de bataille de Verdun, les soldats parcourent souvent de nuit 15 à 20 kilomètres.

Dès 1925, le maire de Verdun lance la bataille « des huit kilomètres ». Un vœu est déposé à l’assemblée départementale afin que soit examinée la possibilité d’établir à Verdun le point terminal de la Voie Sacrée, à l’aide d’une borne commémorative semblable à celle installée à Bar-le-Duc. Au sein de l’assemblée départementale, le vœu ne fait pas l’unanimité. La majorité des élus s’attache au respect de la vérité historique. La concertation s’engage. Un emplacement idéal est recherché afin d’installer la « dernière borne.» Plusieurs sites sont proposés : la cour de l’Hôtel de Ville, la place Saint-Pierre, la porte Saint-Paul, les abords de la citadelle à l’écoute n°1. Deux emplacements sont retenus : devant la porte Saint-Paul et devant la place Saint-Pierre.

Le conseil général a une préférence pour l’emplacement devant la porte Saint-Paul où une borne monumentale identique à celle qui se dresse à Bar-le-Duc devrait être établie. Dans l’incapacité de s’entendre, le conseil général et la mairie de Verdun referment le dossier.

La Ville n’abandonne cependant pas le combat. Elle baptise une rue « Voie Sacrée » et met à profit la mémoire de la Seconde Guerre mondiale pour ériger un monument en hommage aux deux voies mémorielles que sont la Voie de la Liberté (1944) et la Voie Sacrée (1916). La bataille du rallongement de la Voie Sacrée « par la fin » est gagnée. Mais tel n’est pas le cas de la bataille du rallongement « par le début ».

Carte des cantons et communes traversés par la Voie Sacrée

https://artillerie.asso.fr/basart/article.php3?id_article=1633

Où commence la Voie Sacrée ?

À Bar-le-Duc, répond le législateur en 1923 en classant comme route nationale, l’ensemble des chemins dit Voie Sacrée qui relient Bar-le-Duc à Moulin Brûlé. A Baudonvilliers, répond l’historien en reprenant les décisions du 22 février 1916 qui réservent exclusivement à la circulation automobile l’artère Baudonvilliers – Moulin Brûlé. C’est en effet à Baudonvilliers que sont chargés la majorité des camions qui parcourent la Voie Sacrée. Alors, pourquoi le choix du législateur en 1923 n’a-t-il pas été conforme à l’Histoire ?

Les raisons de ce choix sont administratives. En choisissant de légitimer la Voie Sacrée par un statut administratif, le législateur devait tenir compte des impératifs du statut. Une route nationale desservant Bar-le-Duc et rejoignant une seconde route nationale (la route nationale n°3 située à huit kilomètres de Verdun, c’est-à-dire à moins de 500 mètres de Moulin-Brûlé) était administrativement acceptable. Une route nationale desservant Baudonvilliers à Bar-le-Duc était une hérésie administrative. Le législateur décida dès lors de faire commencer la Voie Sacrée à Bar-le-Duc. Et c’est à Bar-le-Duc que fut installée la première borne de la Voie Sacrée.

Depuis lors, le remord taraude à intervalles réguliers quelques élus et quelques passionnés d’histoire. Parmi ces derniers, Christian Boulay est le plus actif. Depuis 1995, cet ancien responsable de l’office de tourisme de Bar-le-Duc se bat pour que la route de Baudonvilliers / Verdun soit dénommée Voie Sacrée sur la totalité de son parcours. Dans ce but, il a adressé plus de 200 courriers aux différents responsables politiques. En février 2005, il sollicitait le président de la République, Jacques Chirac, afin d’obtenir la création d’un monument devant la gare de Baudonvilliers. Son inlassable combat n’a connu à ce jour qu’une victoire partielle. En 1996, le conseil municipal de Bar-le-Duc décida de rajouter l’expression Voie Sacrée sur deux rues de la commune (la rue de Verdun et une partie de la rue de Saint-Mihiel). Mais le changement définitif ne fut effectué qu’en 2009 ! Maigre victoire. La bataille pour le rallongement des 15 kilomètres n’est pas achevée !

La bataille du statut juridique : vous avez dit national ?

La bataille commence le 19 août 1919 par le vote d’une délibération du conseil général de la Meuse qui réclame le classement de la Voie Sacrée comme route nationale. Magistralement relayé au sommet de l’État par Raymond Poincaré et André Maginot, le conseil général obtient satisfaction. Le 30 décembre 1923 est promulguée la loi portant « classement comme route nationale l’ensemble des chemins dits « Voie Sacrée » qui relient Bar-le-Duc à Moulin Brûlé ».

Le Sénat et la Chambre des députés ont adopté et le président de la République a promulgué la loi dont la teneur suit : « Article unique. – Est classé comme route nationale, dans son état actuel, l’ensemble des voies vicinales du département de la Meuse qui relient actuellement Bar-le-Duc au carrefour du Moulin-Brûlé, sur la route nationale n° 3 ; ledit itinéraire s’embranchant à Bar-le-Duc, sur la route nationale n°66, au point 0 kil. 920, empruntant les rues du Passage-Inférieur et Saint-Mihiel à Bar-le-Duc, les chemins vicinaux de grande communication n° 1 bis, 2 bis et 6 bis, et venant aboutir à la route nationale n°3, à huit kilomètres environ de Verdun. La présente loi, délibérée et adoptée par le Sénat et par la Chambre des députés, sera exécutée comme loi de l’État. »

Par cette décision, le législateur donne une assise à la première route mémorielle française. Cette équation entre voie mémorielle et gestion d’État ne sera pas reproduite. Ni la Voie de la Liberté de la Seconde Guerre mondiale, créée à la Libération, ni les nombreuses voies mémorielles (route Napoléon, route Jean-Moulin…) ne justifieront un changement juridique de leur assise. Quoi qu’il en soit, la Voie Sacrée devient route nationale à l’exception de la section Baudonvilliers / Bar-le-Duc et par le maintien d’une confusion habile dans la section Moulin Brûlé / Verdun, classée comme route nationale bien antérieurement à 1923…

Tout va dans le meilleur des mondes lorsqu’en 2006 le gouvernement décide de confier la gestion de nombreuses routes nationales aux départements. La Voie Sacrée figure dans cette liste de transfert. Le conseil général de la Meuse accepte cette proposition. Dans sa séance du 21 décembre 2006, un nouveau classement des routes à grande circulation dans le département de la Meuse est validé. Dans cette liste figure la RD Voie Sacrée du carrefour RN 135 au carrefour RD 603. Ce vote a été unanime. Cela n’a pas empêché le démarrage d’une nouvelle bataille menée par le maire de Verdun, Arsène Lux. Cette bataille connaît de fréquents soubresauts dont les médias se font régulièrement l’écho. Il en est ainsi de la proposition de loi déposée par 14 sénateurs en octobre 2010. Une proposition qui sépare dénomination et gestion de la route. Ce dernier soubresaut illustre cette formidable « passion immatérielle meusienne », qu’il est nécessaire d’analyser. Trois mots résument cette passion : sacré, Baudonvilliers et nationale.

La Voie sacrée en 1916

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Trois mots qui s’inscrivent dans l’ordre immatériel. Sur le terrain, rien ne donne à comprendre ce que fut la formidable histoire de cette Voie Sacrée. Sur le terrain, les sites sont souvent dans un état catastrophique, à l’exemple du monument des Voies Sacrée et de La liberté à Verdun. La passion meusienne de la Voie Sacrée est une passion à usage interne qui oublie les centaines de milliers d’automobilistes non meusiens qui parcourent cette route chaque année. N’est-il pas temps, près de 100 ans après son ouverture, de réinscrire la Voie Sacrée dans une passion matérielle ? N’est-il pas temps de refonder l’histoire de la Voie Sacré afin de permettre à chaque automobiliste de comprendre « ce qui s’est passé ici » ?

Telle est l’ambition du conseil général de la Meuse et de son bras armé, la mission histoire. Le projet, dont les premières réalisations seront mises en œuvre en 2011, s’articule autour d’idées de matérialisation simples : installation d’une exposition permanente sur l’histoire de la Voie Sacrée à Souilly ; mise en valeur d’un authentique camion de 1916 devant l’ancienne mairie de Souilly ; installation de photographies géantes dans chacun des villages traversés par la Voie Sacrée ; mise en valeur des lavoirs, croix et calvaires installés le long de la Voie Sacrée existant en 1916[1].

Mais c’est aussi la mémoire que l’on doit expliquer et léguer à travers l’installation d’une exposition permanente sur la mémoire de la Voie Sacrée à Erize-la-Petite, la création de 15 totems d’information érigés sur les aires de stationnement le long de la Voie Sacrée et la mise en valeur des monuments, bornes et stèles érigés après 1920 sur cette zone historique.

Ce programme ambitieux a reçu l’accord des élus des communes de la Voie Sacrée. Il permettra de maintenir cette route si symbolique dans les passions meusiennes, en faisant évoluer ces passions de l’immatériel vers le matériel, une évolution nécessaire pour inscrire la Voie Sacrée dans le XXIème siècle.

Remerciement : une partie importante des renseignements contenus dans cet article est tirée des nombreux écrits de Christian Boulay sur l’histoire et la mémoire de la Voie Sacrée. Nous le remercions et lui rendons hommage pour son travail et sa passion.


[1] Après mon départ de la Meuse, ces projets ont connu des sorts différents. L’exposition permanente de Souilly a été réalisée. Les photographies géantes ont été abandonnées ainsi que la mie en valeur des calvaires et des lavoirs.

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