Une photo et son histoire

5 octobre 2026

Le Soldat inconnu de Jussey (Haute-Saône)

Photographies de la tombe et de la plaque du soldat inconnu inhumé en 1914 au cimetière de Jussey.

« Au soldat X, tombé devant l’ennemi en août 1914.

Nous avons recueilli ton pauvre corps broyé

Un soir sombre où grondait l’infernale avalanche.

Nul ne saura ton nom, humble sacrifié,

Tu t’appelles Victoire, tu t’appelles Revanche ! »

L’idée de création d’une tombe pour le Soldat Inconnu de la Première Guerre mondiale est formulée le 26 novembre 1916 par Francis Simon(président du comité du Souvenir Français de Rennes) alors que les combats font encore rage à Verdun, et ne trouve son aboutissement que quatre ans plus tard, le 11 novembre 1920, sous l’Arc de Triomphe. Symboliquement, le Soldat inconnu représente l’ensemble des soldats français tombés pendant le conflit, dont les corps, inhumés dans des cimetières militaires, des nécropoles nationales ou regroupés dans des ossuaires, n’ont jamais été identifiés.

Il existe pourtant en France un autre soldat inconnu, inhumé en août 1914 à Jussey, plus anonyme encore que celui de l’Arc de Triomphe.

Fin août 1914, un train rapatriant des blessés du front dépose en gare de Jussey le corps mutilé et brûlé d’un soldat. Aucune plaque autour du cou, aucune fiche de prise en charge épinglée à ses habits, aucun document d’identité sur lui : rien ne permet de l’identifier. Sur le registre primitif du carré conservé aux archives de la mairie de Jussey, on lit simplement : « Inconnu ; vêtu d’un chandail bleu avec chiffre (109), transfert au cimetière : 27 août 1914. »

L’infortuné est donc inhumé dans la commune à la fin du mois d’août 1914 et la croix qui surplombe sa tombe porte un emplacement vide à l’endroit où devrait figurer son nom.

Si l’histoire est déjà tragique, elle l’est encore davantage lorsque l’on se penche sur les deux tombes voisines qui, à l’inverse, portent un nom, des dates, une identité[1].

À droite se trouve celle de Charles Basset[2], né le 25 janvier 1889 à La Fouillouse et mort le 26 août 1914, blessé la veille entre Saint-Pierremont et Domptail. Membre du 3ᵉ régiment de chasseurs, matricule n° 02322, il avait débarqué à Darnieulles le 6 août 1914.

À gauche repose Albert Estival[3], né le 16 février 1888 dans l’Aveyron. Membre du 15e régiment d’infanterie, il meurt le 27 août 1914.

À la lecture de quelques sources fragmentaires, tout laisse à penser que ces trois soldats ont partagé le même convoi sanitaire, ont suivi le même parcours d’évacuation via la ligne Darnieulles-Jussey, et ont pris part à la même opération défensive, la bataille de la Mortagne, au sein d’unités différentes. Et pourtant, l’un d’entre eux a disparu dans l’anonymat.

Car l’absence de sources permettant de simplement révéler qui il était, reflète l’ampleur de la tragédie qui se joue déjà en 1914. Les morts s’enchaînent, les blessés sont rapatriés dans l’urgence et la précipitation, et les fiches d’évacuation se perdent ou ne sont pas établies. Aujourd’hui, on compte environ 300 000 soldats non identifiés morts pendant la Première Guerre mondiale. 

Afin de lui rendre hommage, M. Louis Vauthier, habitant de la commune, a fait réaliser une plaque de cuivre repoussé, gravée d’un quatrain, qu’il apposa sur la tombe de l’inconnu en septembre 1914. Destinée à maintenir le souvenir de ce soldat « Mort pour la France », il a orné la plaque d’une feuille de laurier et d’une croix de guerre[4]. « C’est bien là, sans doute le premier hommage qui fut rendu, durant la Grande Guerre, à un soldat inconnu : M. Vauthier a droit aux félicitations du Souvenir Français », a écrit M. Cousin, délégué général de la Haute-Saône pendant la Premièr


[1] L’histoire du soldat inconnu de Jussey ayant fait l’objet de très peu de recherches, le présent article s’est appuyé sur des échanges du Forum PAGES 14-18, « Premier hommage à un soldat inconnu… », fil de discussion ouvert par humanbonb le 4 décembre 2020. https://forum.pages14-18.com/viewtopic.php?t=74194

[2] Charles Basset, Référence n° 10891750, MémorialGenWeb, https://www.memorialgenweb.org/memorial3/html/fr/complementter.php?id=10891750.

[3] Albert Estival, Référence n° 10630330, MémorialGenWeb, https://www.memorialgenweb.org/memorial3/html/fr/complementter.php?id=10630330

[4] La loi instituant la croix de guerre est pourtant promulguée en avril 1915, et son prototype est adopté la même année. Il est possible que les ornements aient été réalisés après novembre 1914.

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