
Tiphaine Catalan est professeure agrégée d’espagnol dans le secondaire et docteure en études hispaniques. Elle est spécialiste de l’histoire contemporaine des Espagnols en Limousin et a particulièrement étudié leur accueil après la guerre d’Espagne et leur participation à la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale.
Pourquoi tant d’Espagnols se trouvent en France au début de la Seconde Guerre mondiale ?
Du côté espagnol…
Il faut commencer ce récit au 14 avril 1931 : la Seconde République est proclamée dans les grandes villes d’Espagne à l’issue des élections municipales. C’est un changement de régime radical d’un point de vue politique mais qui s’opère dans un processus relativement pacifié. Au mois de décembre est approuvée la constitution, qui est alors l’une des plus démocratiques d’Europe et qui offre de nouvelles libertés politiques : les femmes deviennent par exemple électrices et éligibles. Tant que la coalition de gauche qui a porté ce texte est au pouvoir, elle multiplie les réformes, sans parvenir à faire disparaitre les difficultés économiques et sociales. Mais les élections de 1933 donnent la majorité à la droite qui met un coup d’arrêt aux réformes et intensifie la répression, notamment lors de la tentative d’insurrection ouvrière aux Asturies à l’automne 1934. En février 1936, la victoire du Frente Popular redonne de l’espoir et relance les réformes tandis que des militaires et des hommes politiques affiliés à la droite et l’extrême-droite conspirent dans un contexte général d’augmentation des tensions politiques. D’un côté donc, les défenseurs d’une république proclamée pacifiquement à l’issue d’élections municipales et qui a tenté pendant sa courte existence de démocratiser les institutions et de réformer de nombreux secteurs (notamment l’agriculture et l’éducation). De l’autre, un amalgame hétéroclite composé de grands propriétaires terriens, de réactionnaires et de militaires qui reçoivent l’appui de la puissante Église catholique d’Espagne (qui se sent particulièrement lésée par la laïcisation de l’État et l’interdiction faite aux congrégations religieuses d’exercer l’enseignement) qui complotent en vue de renverser la République.
Le 17 juillet 1936, les garnisons militaires du Maroc (occupé par l’Espagne) et des Canaries, dont les chefs se sont ralliés au complot, se soulèvent. Le 18 juillet, c’est au tour de celles des principales villes de la péninsule. Mais ce qu’ils avaient imaginé comme un coup d’État rapide ne triomphe que dans quelques villes (notamment Séville, Saragosse et Oviedo) : ailleurs, les soulevés font face à la loyauté à la République d’une partie de l’armée et à une forte résistance populaire, notamment encadrée par les organisations politiques et syndicales de gauche. Malgré l’appui concret de ce qui constituera bientôt l’Axe (l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste), les rebelles (qui prennent rapidement le nom de franquistes, puisque le général Franco s’est imposé comme seul chef) mettront près de trois ans à prendre le pouvoir sur l’ensemble de l’Espagne, au prix d’une guerre fratricide, destructrice et meurtrière, dans laquelle seront à l’œuvre des méthodes et des outils bientôt utilisés partout en Europe par l’armée hitlérienne. En effet, la guerre s’est rapidement internationalisée, malgré le très officiel pacte de non-intervention signé notamment par la Grande-Bretagne et la France (qui l’annonce dès le 8 août 1936). Les républicains, isolés sur le plan international et divisés en interne sur bien des aspects, reçoivent le soutien des Brigades Internationales et peuvent acheter des armes à l’URSS. L’une des conséquences principales de cette guerre sera un exode massif des républicains vaincus, alimenté notamment par la loi des « Responsabilités politiques » du 9 février 1939.
Du côté français…
Sur les 42 000 000 d’habitants que compte la France lors du recensement de 1936, 2,2 millions n’en ont pas la nationalité. Parmi eux, près de 250 000 Espagnols, essentiellement installés dans le sud-ouest et issus d’une émigration principalement économique (fortement encouragée par les deux pays après la Première Guerre mondiale), bien que les motifs se mélangent parfois, dans le contexte de la dictature de Primo de Rivera (1923-1930). La présence de cette communauté va jouer un rôle important pour aider les réfugiés de la guerre à sortir des camps et à s’organiser. Par ailleurs, les arrivées successives de migrants issus de différents pays, dans un contexte européen d’augmentation des tensions politiques, nourrissent à la fois la xénophobie d’une partie de la population et le durcissement de la législation sur les étrangers, jusqu’à créer la possibilité légale de leur internement administratif avec la loi du 12 novembre 1938 du gouvernement Daladier, souvent surnommée « loi des suspects », qui transforme les étrangers en « indésirables ».
Quand les Espagnols passent les Pyrénées…
Entre 1936 et 1939 mais surtout entre fin janvier et début février 1939, de très nombreux Espagnols quittent leur pays. En effet, chaque victoire des troupes soulevées en Espagne se traduit par le départ de réfugiés, notamment vers la France, pays voisin qui jouit d’une image positive, liée à sa tradition républicaine d’accueil des étrangers. Dès l’été 1936, la chute du Pays basque espagnol déclenche le départ de 15 000 à 20 000 personnes. En 1937, les évacuations du Frente Norte (après le bombardement de Guernica par la Légion Condor en avril, les événements de Barcelone en mai, et l’occupation de toute la côte Atlantique par les franquistes) concernent 120 000 à 160 000 personnes. En 1938, la perte du Haut-Aragon et l’occupation de Teruel provoquent la fuite de 25 000 Espagnols et donnent l’accès à la Méditerranée aux franquistes, coupant de fait en deux la zone toujours sous contrôle républicain. C’est sans conteste la chute de la Catalogne après l’échec de l’offensive sur l’Èbre, et ses 470 000 réfugiés, qui constitue le départ le plus important et qui restera dans les mémoires sous le nom de Retirada. Enfin, la prise de Madrid et la fin officielle de la guerre le 1er avril 1939 chassent encore 15 000 personnes, qui gagnent par bateau l’Afrique du Nord. On estime qu’ils seront encore 120 000 à 150 000 présents sur le territoire français au printemps 1940.
Entassés aux postes frontières, notamment ceux des Pyrénées-Orientales, les réfugiés doivent attendre l’ouverture de la frontière qui arrive seulement le 28 janvier pour les « civils » (femmes, enfants, vieillards, invalides) et le 5 février pour les « combattants », qui doivent déposer leurs armes. Ce premier grand exode d’une population entière au XXème siècle a lieu dans la plus grande improvisation des autorités françaises et dans une forme de méfiance de la population. Cela mène à la fois à un drame humanitaire et à un système concentrationnaire. Les réfugiés sont internés dès leur arrivée en France : les hommes sont parqués dans des camps dits « de concentration » dans le sud de la France près de la frontière ; tandis que femmes, enfants et personnes âgées sont dispersés sur le territoire, privés de nouvelles de leurs proches. Bien qu’on puisse parler d’une politique d’accueil pendant les deux premières années, celle-ci devient de plus en plus restrictive à partir de 1938 et même répressive en 1939. La promiscuité, l’absence (ou la construction tardive) d’abri solide, l’inexistence au moins au début d’installation sanitaire et d’accès à l’eau potable provoquent des épidémies et de nombreux décès. Dès lors, trois priorités vont apparaitre parmi les réfugiés (sans hiérarchie) : retrouver leurs proches, reprendre la lutte politique, sortir des camps (en rentrant en Espagne, en émigrant vers un autre pays, en s’engageant militairement, en trouvant du travail).
Les Espagnols en France pendant la Seconde Guerre mondiale
À partir de septembre 1939
La France et l’Angleterre entrent en guerre le 3 septembre 1939. S’appuyant sur le décret du 12 avril 1939, le gouvernement Daladier remplit rapidement les Compagnies de Travailleurs Étrangers (CTE) notamment grâce aux Espagnols internés, avant de les militariser en janvier 1940. Au 1er mai 1940, l’administration dresse le bilan suivant : 55 000 Espagnols sont dans des CTE (pour l’agriculture, l’industrie, les mines, l’organisation défensive), 40 000 sont placés (c’est-à-dire qu’ils travaillent dans des fermes, des usines ou chez de petits artisans) et 8 à 9 000 sont au front. Accepter l’incorporation a pu être pour les Espagnols l’unique façon de sortir des camps et de relancer le travail militant. D’autres rejoignent la Légion Étrangère ou les Régiments de Marche des Volontaires Étrangers (RMVE) : seulement trois seront réellement créés entre le début de la guerre et l’Armistice, dont deux à majorité espagnole. Surnommés « régiments ficelles » tant le dénuement de leur équipement est criant, ils seront faits prisonniers en très grand nombre au moment de la débâcle de l’été 1940, abandonnés par l’autorité militaire française qui ne leur reconnait pas le statut de soldats, perdant alors la protection des conventions de guerre. Le Troisième Reich se tourne alors vers Franco qui refuse lui aussi de les protéger et le qualifie de « rouges ». Ils sont alors transférés des stalags où ils se trouvaient avec les prisonniers de guerre français vers les camps nazis, notamment Mauthausen.
Après l’Armistice
Le mois de juin 1940 bouscule la France et tous ceux qui s’y trouvent : nouveau régime politique dit « de l’État Français » placé sous la direction de Philippe Pétain et basé à Vichy, moitié du territoire occupé par l’armée allemande, division du territoire national en différentes zones. Bien qu’ils n’apprécient pas la présence de nombreux étrangers et qu’ils laissent leur répression aux services de police et de gendarmerie français, les Allemands en tirent également un profit économique très important, notamment via l’Organisation Todt. La législation contre les étrangers se durcit, les CTE sont transformées en Groupements de Travailleurs Étrangers (GTE) en septembre pour rassembler les hommes de 18 à 55 ans « en surnombre dans l’économie nationale ». L’incorporation devient obligatoire, à moins d’accepter le rapatriement vers l’Espagne franquiste, qui apparait désormais comme un allié. Ces GTE constituent également un piège : pris dans le système concentrationnaire depuis leur arrivée en France, les réfugiés espagnols seront les premiers déportés de France (depuis Angoulême le 20 août 1940) ; soumis aux exigences allemandes de main-d’œuvre, ils complèteront souvent les contingents même si les nazis les classent comme « Rot Spanier ». En 1941, Vichy recense 38 000 TE (Travailleurs Étrangers) dans les groupes de zone sud, dont 32 000 Espagnols.
Des Espagnols qui s’engagent de multiples façons
Après les premiers engagements militaires souscrits directement dans les camps du sud au début de la guerre, les Espagnols continuent de se mettre au service de la France de différentes manières. D’une part, certains quittent le territoire métropolitain et rejoignent les rangs de la France Libre (entre 3500 et 4000 Espagnols, dont plus d’un millier qui ne survivent pas). On les retrouvera notamment au sein de la Deuxième Division Blindée du Général Leclerc et en particulier dans la Neuvième compagnie du capitaine Dronne (la Nueve) qui sera la première division « française » de l’armée alliée à entrer dans Paris pas encore libéré le 24 août 1944. D’autres refusent de travailler pour l’occupant ou sabotent leur travail, jusque dans les Kommandos rattachés aux camps de concentration. Mais surtout, ils vont être les acteurs d’une contribution à la Résistance intérieure considérable et multiforme : organisation de réseaux clandestins de passage des Pyrénées ; participation à des mouvements de Résistance et à des maquis ; création d’un mouvement armée autonome, le « XIVème corps de guérilleros ».
Combien d’Espagnols rejoignent la Résistance intérieure ?
Il est très difficile de chiffrer le nombre d’Espagnols ayant pris part à la Résistance en France pendant la Seconde Guerre mondiale : les évaluations varient du simple au double selon les auteurs et les modes de calcul. 10 000 combattants dans l’UNE (Unión Nacional Española) ? 20 000 dans les FFI (Forces Françaises de l’Intérieur) ? Plusieurs dizaines de milliers d’hommes et de femmes non directement enrôlés ? Voilà quelques-uns des nombres régulièrement donnés. Une donnée concrète peut être signalée : 6 756 personnes nées en Espagne (sur 596 900 au total) disposent d’un dossier pour « Titres, homologations et services pour faits de résistance » au Service Historique de la Défense à Vincennes, dont 2848 dans les FFI. Mais il faut la nuancer immédiatement : « nés en Espagne » ne signifie pas exactement « Espagnol » ; et il faut avoir accompli des « services militaires » et avoir fait la demande pour être homologué FFI. Dernière option, les estimations régionales à additionner ou extrapoler. À titre d’exemple, on trouvait en Limousin (2% de la population et du territoire français) environ 2000 Résistants espagnols. Et le XIVème corps de Guérilleros (rattaché à l’organisation communiste UNE) comptabilise entre 3500 et 4000 combattants en juin 1944 sur les 31 départements de la zone sud.
Qui sont les Espagnols qui s’engagent ?
La majeure partie de ces Résistants espagnols sont des réfugiés de la guerre d’Espagne, qui avaient donc un engagement politique et militaire préalable. Mais certains étaient présents en France bien avant cette guerre, dans ce cas arrivés enfants accompagnant leurs parents qui venaient chercher de meilleures conditions de vie. Une partie d’entre eux avaient ensuite fait des allers-retours entre la France et l’Espagne, notamment au moment de la proclamation de la République en 1931, dans les années qui avaient suivi pour réaliser leur service militaire ou en 1936 pour combattre aux côtés des républicains. La majeure partie sont donc des hommes, dont la moyenne d’âge est plus élevée que les Français. Mais il est important de souligner qu’il existe également un engagement féminin résistant parmi les Espagnoles présentes en France. En effet, celles-ci sont également nombreuses à avoir quitté l’Espagne en 1939 et à se trouver sur le territoire français au moment de la déclaration de guerre. Plus que les Françaises peut-être, elles ont acquis au cours des années de la Seconde République espagnole une autonomie politique, s’engageant de façon assez massive dans les organisations et dans les formes de militantisme. Ainsi, Mujeres Libres, une organisation de femmes anarchistes créée en 1936, compte 20 000 membres en 1938 et plusieurs femmes, dont la ministre de la Santé anarchiste Federica Montseny, participent au gouvernement et occupent des postes à haute responsabilité. De la même façon, la figure de la miliciana, très médiatisée au début de la guerre d’Espagne (bien qu’assez largement minoritaire et restant peu de temps au front), participe à créer cette image de la femme espagnole comme militante politique indépendante.
Dans quelles organisations s’engagent-ils ?
Les Résistants espagnols se retrouvent dans les trois grands mouvements qui s’uniront sous le sigle FFI et également dans des organisations qui leur sont propres, notamment communistes, qu’ils tâchent de maintenir ou reconstruire en France. Leurs affiliations peuvent être plurielles, concomitantes et n’entrent pas forcément en concurrence : Parti Communiste espagnol (PCE) en exil au travers notamment de l’UNE créée en novembre 1942 puis l’AGE (Agrupación Guerillera Española), sa branche armée ; MOI (Main-d’œuvre Immigrée) puis FTP-MOI ; Confédération Nationale du Travail (CNT) espagnole en exil, d’obédience anarchosyndicaliste reconstituée dès 1941… Une majorité des Espagnols semble cependant avoir rejoint des groupes et réseaux de Résistance liés à des structures françaises, au moins dans un premier temps ; même si une réorganisation a pu s’opérer durant l’été et l’automne 1944 en vue de préparer les opérations militaires visant à reconquérir le pouvoir en Espagne. De plus, les dissensions politiques de la guerre d’Espagne se maintiennent dans l’exil et les organisations spécifiquement espagnoles subissent une répression particulièrement féroce : le POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, non stalinien) est décapité dès 1941 et il ne réussira plus à se reconstruire ; le Mouvement Libertaire reste divisé (notamment autour de l’alliance avec les communistes) ; le PCE subit deux vagues d’arrestations en 1942 dans les deux zones, avant un procès finalement organisé à Toulouse au début de l’année 1944. Il faut cependant rappeler que les Espagnols n’avaient guère le luxe de « choisir » quelle organisation rejoindre. En effet, ce sont bien souvent les circonstances qui ont primé : la proximité géographique, le contact, les liens tissés sur place ont pris plus d’importance que l’adhésion idéologique. Enfin, il est important de signaler que certains n’ont pas su pendant la guerre à quelle organisation nationale ils étaient rattachés, ne connaissant que les membres de leur groupe et ceux avec lesquels ils agissaient directement, sans connaissance globale d’un organigramme général.
Comment s’engagent-ils ?
La majorité des Résistants espagnols sont recrutés au sein des GTE : regroupés par l’administration française par nationalité pour être surveillés, ils tissent dans le travail et la vie quotidienne partagés des liens qui favorisent l’engagement commun. Ce fut le cas notamment sur les chantiers de construction des barrages, en Corrèze ou dans le Cantal. Cela leur permet de résoudre une partie des difficultés de communication liées à la barrière de la langue. Les déplacements non souhaités et le système de répression dans lequel s’intègrent les GTE n’empêchent pas le double-commandement espagnol (souvent mis en place avec l’aval des autorités afin d’optimiser le fonctionnement) de protéger les TE et de les employer autant aux tâches réclamées par l’administration française qu’à celles qui servent la Résistance. Ceux non incorporés dans les GTE ou affectés isolément rejoignent la Résistance par les canaux plus traditionnels de recrutement, notamment par les liens affinitaires et les relations interpersonnelles noués dans la région.
Quand s’engagent-ils ?
Les Espagnols s’engagent dans la Résistance tout au long de la guerre mais certains moments concentrent une hausse des incorporations. C’est le cas de la période entre l’automne 1942 et le printemps 1943 d’abord : l’accélération de la réquisition de main-d’œuvre s’ajoute à des événements militaires internationaux qui modifient le cours de la guerre. Puis au moment des débarquements alliés en métropole entre juin et août 1944 : l’issue favorable de la guerre aux Alliés devient envisageable et la Résistance sort de la clandestinité.
Où s’engagent-ils ?
Il y a des Résistants espagnols partout en France, dans beaucoup de groupes différents et qui parfois constituent leurs propres maquis. À Paris bien sûr, avec Celestino Alfonso que l’on retrouve sur « l’Affiche Rouge », dans une large moitié sud (du Limousin et l’Auvergne à la frontière pyrénéenne) où ils sont parfois très nombreux comme dans la 35ème brigade FTP-MOI de Toulouse par exemple ; mais aussi sur le plateau des Glières, en Haute-Savoie. Ils prennent part à la libération de nombreux villes et villages, participent aux défilés de Libération puis à ceux de la Victoire en mai 1945, parfois avec leurs propres drapeaux.
Pourquoi s’engagent-ils ?
Les aspects concrets sont autant de contraintes (matérielles, géographiques, personnelles, relationnelles, temporelles…) importantes qui modèlent l’entrée en Résistance. Mais le sens qui est donné à cette expérience est également primordial. La Résistance est une activité évidemment politique : elle se fait en lien avec des organisations politiques françaises ou espagnoles et les volontaires s’y engagent au nom de valeurs politiques communes, au premier rang desquelles l’antifascisme internationaliste et une forme de patriotisme (qui ne s’opposent pas). D’une part, les Espagnols sont les premiers combattants antifascistes d’Europe, puisque la guerre d’Espagne est analysée comme le début de la grande guerre européenne contre le fascisme. D’autre part, réfugiés en France, ils veulent défendre ce pays comme si c’était le leur, notamment parce qu’ils se reconnaissent dans les valeurs humanistes attribuées à la France.
Mais cela ne doit pas effacer d’autres motivations, notamment stratégiques. La Résistance en France constitue à la fois la poursuite de leur combat débuté pendant la guerre d’Espagne et un préalable nécessaire à la reconquête de la démocratie dans leur pays. Ainsi, la publication du PCE en exil prend le titre de « Reconquista de España ». Par ailleurs, ils disposent d’une capacité de réaction probablement supérieure aux Français parce qu’ils ont déjà été confrontés à une guerre qui a de nombreux points communs avec le contexte de la Résistance. Enfin, intégrer la Résistance peut leur permettre d’échapper, au moins temporairement, à la répression qui s’abat sur les étrangers présents sur le territoire français.
De plus, les événements de la Seconde Guerre mondiale constituent pour les Espagnols réfugiés en France un bouleversement du quotidien qu’ils sont parvenus à reconstruire, à la fois de manière tout à fait concrète mais également de leur univers mental. Par ailleurs, l’engagement peut répondre à un ensemble de motivations affectives, parmi lesquelles les réactions émotives à l’arrivée du fascisme sur le sol français (après avoir déjà pris le pouvoir en Espagne) et la volonté de défendre des valeurs qui semblent bafouées.
Enfin, il est important de souligner qu’une grande partie des Résistants espagnols disposent d’une expérience préalable : ils ont vécu une première guerre en Espagne, ont milité dans des organisations politiques et se sont investis de diverses façons dans les événements importants qu’a connus l’Espagne et ils ont été préparés par leur milieu (famille, corporation professionnelle, quartier ou village, organisation politique). En fait, les Espagnols ont les outils pour envisager la Résistance, conceptualiser le refus et s’engager pour le concrétiser. Cependant, leur passage vers la clandestinité a été bien souvent plus le fruit d’un basculement progressif, parfois même presqu’inconscient, nourri de petits refus, de continuité (avec l’incorporation dans les GTE par exemple) ou de ruptures (en refusant la réquisition par les Allemands notamment). Aux causes politiques facilement revendiquées s’ajoutent des réalités quotidiennes qui se superposent, se mélangent, entrent en conflit parfois avec le sens qui est donné par chacun à l’expérience Résistance. En effet, l’opportunité, la possibilité réelle et concrète de contact avec la Résistance est à prendre au moins autant en compte que la volonté profonde et les motivations intimes qui font agir les Résistants espagnols, sans oublier l’impact de la menace et de la répression, qui bascule notamment après novembre 1942 dans une systématicité.
Que font concrètement les Espagnols Résistants ?
Le parcours individuel des Espagnols, mélange de loyautés politiques et de réseaux personnels prenant leur source dans la guerre d’Espagne et se poursuivant dans l’exil en France, déterminent leurs modalités d’appartenance à la Résistance mais également les structures qu’ils construisent, les stratégies qu’ils adoptent et les actions qu’ils entreprennent.
Propagande et luttes sociales
La Résistance passe avant tout, notamment dans la zone non-occupée, par la diffusion de ses idées et par des revendications sociales. Ainsi, les communistes encouragent notamment des luttes revendicatives contre les pénuries, contre les ponctions allemandes de main-d’œuvre (et surtout l’impopulaire STO), pour le retour des prisonniers, etc. En parallèle, toutes sortes de publication voient le jour (journaux, tracts, papillons…) y compris dans d’autres langues que le français. Leur objectif commun est de contrer la propagande officielle (des Allemands et de l’État Français) et de diffuser d’autres informations, afin d’alerter sur l’ampleur de la situation et d’encourager les premiers instincts de résistance en leur montrant qu’ils ne sont pas seuls. Ainsi, des titres en espagnol paraissent, souvent de façon non régulière : Reconquista de España, le plus connu ; mais aussi La Verdad, La Voz de Madrid etc. Les réfugiés espagnols sont parmi les premiers à vouloir alerter leurs compatriotes et les Français sur les dangers et les réalités de cette nouvelle guerre.
Renseignements – actions
Les Espagnols participent également aux réseaux de renseignement. Ces derniers sont parfois directement liés à une puissance étrangère ou à des gouvernements en exil ; ou se sont créés de façon un peu plus spontanée, cherchant ensuite à qui transmettre les informations rassemblées. Ils ont laissé peu de traces, leurs actions restant souvent dans l’ombre, bien qu’indispensables à la lutte armée et aux préparations des Alliés. Ce sont également ces réseaux qui pouvaient se charger des sabotages, et c’est là notamment que les Espagnols se sont avérés très utiles. En effet, ils avaient la réputation, souvent à juste titre, de manier assez bien les explosifs, matière première nécessaire à beaucoup de sabotages, notamment pour les voies de communications. Cette réputation dépassait largement ces réseaux puisque dans les maquis aussi, le surnom de « dinamiteros » était facilement attribué aux Résistants espagnols.
Sauvetage et filières d’évasion
Les Espagnols sont également très présents dans les réseaux de sauvetage et d’évacuation, qui passent souvent par les Pyrénées, et qui vont constituer les premiers actes concrets de Résistance. En effet, l’Espagne, qui est alors officiellement un pays neutre, offre une solution relativement moins dangereuse pour rejoindre Gibraltar (qui est territoire anglais) puis Londres ou l’Afrique du Nord. C’est le cas notamment du réseau construit autour du militant anarchiste espagnol Francisco Ponzán Vidal, dès 1940. Ce sont ces filières qui assurent également l’hébergement, que ce soit d’aviateurs alliés abattus en France ou de Résistants notoires « grillés » dans leur zone d’action et qu’il faut déplacer. Mais l’hébergement, dans un sens beaucoup plus large, est aussi le fruit de solidarités multiples (notamment locales et militantes), hors de tout réseau ou cadre organisationnel, quand il s’agit de nourrir et d’héberger un responsable de passage ou un petit groupe de maquisards qui affrontent l’hiver dans les bois.
Lutte armée
C’est la forme la plus connue, celle qui est restée le plus dans les mémoires, probablement parce que la plus spectaculaire. Dans les grandes villes, il s’agit surtout de groupes jeunes, organisés par les communistes, qui restent très faibles encore à l’été 1943. A l’inverse, à cette date, les maquis ruraux se sont déjà renforcés, y compris dans la zone sud désormais occupée depuis novembre 1942. Pourquoi les Espagnols jouent-ils un rôle si important dans ces maquis ruraux ? C’est en partie parce qu’ils bénéficient d’une première expérience acquise pendant la guerre d’Espagne (au même titre que les volontaires des Brigades Internationales) et parce qu’ils remplacent à bien des niveaux les locaux absents (prisonniers, requis, morts au combat). Ces actions armées, notamment dans le cas des Espagnols, ont surtout lieu dans le cadre des FTP-MOI, dont beaucoup de cadres sont d’anciens Brigadistes. Les Espagnols sont souvent les instructeurs, les organisateurs, voire les commandants des groupes de combat grâce à leur expérience préalable. C’est là qu’ils prennent le nom de guérilleros et aussi de « dinamiteros », y compris dans les maquis non hispanophones. Les femmes espagnoles sont souvent agents de liaison ou infirmières.
Une répression particulière contre les Espagnols ?
Il existe une collaboration efficace entre les forces répressives françaises et allemandes, notamment grâce aux accord « Oberg-Bousquet » signés à l’été 1942. Plus que tous les autres Résistants, les étrangers – et particulièrement les Espagnols – sont soumis à une très force surveillance qui se traduit par des arrestations (souvent après des filatures ou des dénonciations) qui donnent lieu à des sévices, des tortures, de longues détentions et de lourdes condamnations. Ils sont aussi déportés : 7288 Espagnols ont été envoyés depuis la France à Mauthausen, dont 4676 ne sont pas revenus. Parmi eux se trouvaient les Espagnols engagés dans les RVME qui furent parmi les premiers étrangers arrivés à Mauthausen, au même titre que le convoi de 927 hommes, femmes et enfants, partis d’Angoulême en 1940. Dans les camps, de France et d’Allemagne, bien souvent ils ont continué la Résistance.
Les autorités françaises font également peser une menace supplémentaire sur les étrangers, notamment tous ceux incorporés dans les GTE. En effet, face aux exigences grandissantes de l’Allemagne en termes de main-d’œuvre, les GTE deviennent des réservoirs pour les satisfaire. Ainsi, une circulaire ministérielle du 24 avril 1943 indique comment doivent être formés les contingents réclamés par les Allemands, notamment pour l’Organisation Todt : d’abord des réfugiés espagnols, puis des Russes, des Arméniens et enfin des volontaires, dans cet ordre. Dans le cas des Espagnols, la surveillance est triple et permanente : par les autorités françaises, par les forces d’occupation allemandes, mais également par les ambassades espagnoles en France qui sont désormais les agents du régime franquiste sur le sol français. L’alliance entre les deux régimes est facilitée par l’amitié ancienne qui lie Franco et Pétain, forgée pendant la guerre du Rif et concrétisée par l’ambassade de Pétain à Burgos dès le 2 mars 1939 et plusieurs rencontres pendant la guerre, dont celle de Montpellier en 1941. Cela peut être analysé comme l’une des raisons de leur fort engagement dans la Résistance.
Conclusion
À l’image du mythe du guérillero espagnol libérant le territoire français, il y a bien eu de nombreux Espagnols dans la Résistance en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Si la majorité était des hommes qui combattaient, il y a eu aussi des femmes et ils ont réalisé toutes sortes de missions, sur l’ensemble du territoire bien que certaines régions aient connu de plus grands groupes.
Pour en savoir plus…
DREYFUS-ARMAND Geneviève, L’Exil des républicains espagnols en France. De 1939 à nos jours, une histoire sans fin, Paris, Albin Michel, 2026 (à paraitre en septembre)
GASPAR CELAYA Diego, La Guerra continúa. Voluntarios españoles al servicio de la Francia libre (1940-1945), Madrid, Marcial Pons, « Historia », 2015.
MESQUIDA Evelyn, La Nueve, 24 août 1944. Ces républicains espagnols qui ont libéré Paris, Paris, Le Cherche-Midi, 2014.
MESQUIDA Evelyn, Y ahora, volved a vuestras casas : Republicanos españoles en la Resistencia francesa, Barcelone, Ediciones B, 2020.
PESCHANSKI Denis, Des étrangers dans la Résistance, Paris, Éditions de l’Atelier/Éditions ouvrières, 2013.
TÉLLEZ SOLÀ Antonio, Le Réseau d’évasion du groupe Ponzàn. Anarchistes dans la guerre secrète contre le franquisme et le nazisme (1936-1944), Toulouse, Le Coquelicot, 2008.
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