
Passionné d’Histoire depuis l’enfance, Sylvain Pinard est titulaire d’une maîtrise d’histoire contemporaine dont le mémoire, soutenu en 1994, portait sur la Grande Guerre. Il découvre l’Histoire Vivante il y a plus de 30 ans, y participant tout d’abord seul, puis avec diverses associations, avant de créer « 14-18 en Somme », qu’il préside. Cette association, ouverte à tous, permet à ses membres de partager et d’échanger autour de la connaissance du terrain, du savoir scientifique, ainsi que du matériel et des équipements. Son objectif central est de servir la Mémoire et présenter l’Histoire de la Grande Guerre selon la devise « ne jamais oublier, toujours se souvenir ».
1 – Pouvez-vous nous présenter l’Histoire et les objectifs de votre association ?
L’association 14-18 en Somme, que je préside depuis sa création en 2009, s’est fixée comme objectif de maintenir vivante la mémoire des combattants de la Grande Guerre sur notre territoire, la Somme, et plus largement partout où l’opportunité d’intervenir nous est donnée.
L’aventure, commencée il y a plus de quinze ans maintenant, a été lancée par trois passionnés d’Histoire, qui un jour de 2009, se sont demandés pourquoi ne pas créer notre propre association, chez nous dans la Somme. À cette époque, s’il existait des groupes de reconstitution sur les thèmes de l’Antiquité gauloise, de la période médiévale, de l’Empire ou de la Seconde Guerre mondiale, la Grande Guerre restait ignorée des acteurs locaux de l’Histoire vivante. Alors, nous nous sommes lancés ! De trois membres à sa création, l’association a vu ses effectifs augmenter jusqu’à atteindre une quarantaine de membres. Malheureusement, la crise sanitaire du début des années 2020, a cassé cette dynamique. À l’issue de celle-ci, nos effectifs s’étaient trouvés réduits à une vingtaine de fidèles, mais nous avons su rebondir et reprendre nos pérégrinations mémorielles. Nous avons dû néanmoins revoir l’organisation de notre agenda associatif. De plus, de quarante sorties annuelles durant le centenaire de 1914-1918 et jusqu’en 2020, nous avons choisi de réduire, en théorie, nos sorties à une vingtaine par an depuis 2022-2023, afin de pouvoir « ménager » nos effectifs et maintenir un niveau de rigueur et de qualité à la hauteur des enjeux que représente notre domaine d’action à travers des interventions moins nombreuses. Ce qui naturellement ne se fait pas sans quelque amertume. Il est en effet, toujours difficile de décliner une invitation à un projet autour de la mémoire de nos chers Poilus ! Fort heureusement, depuis un peu plus d’un an, nous avons su et pu « recruter » de nouveaux membres, de jeunes gens passionnés d’Histoire et avides de connaissances à acquérir et à partager à travers nos différentes interventions.
Nos interventions, justement, répondent au besoin de maintenir le lien entre Histoire et Mémoire à travers le recours à différents biais mais avec toujours, en fil conducteur, la volonté d’œuvrer en direction du public rencontré. En effet, revêtir un uniforme pour un projet sans lien avec la population, peut être enrichissant d’un point de vue de la compréhension du quotidien des hommes et des femmes de la Grande Guerre mais l’essentiel restera toujours, selon moi tout au moins, la transmission de savoirs et d’expériences avec le public que l’on peut rencontrer et auprès duquel il convient de faire œuvre de pédagogie et d’Histoire.
Cette œuvre de pédagogie et de transmission commence par notre implication dans les actions relevant du devoir de mémoire. À ce titre, nous sommes régulièrement sollicités et associés aux actions entreprises par les comités du Souvenir Français et les associations d’Anciens combattants de l’Oise et de la Somme, et nous avons le privilège d’intervenir régulièrement au Musée de l’Armistice, y compris officiellement le 11 novembre depuis de longues années, ainsi qu’à la chapelle du Souvenir Français de Rancourt.
Nous prenons également part à des manifestations plus ludiques, à savoir les festivals d’Histoire vivante. Ce type d’action nous permet de toucher un public plus vaste que les actions précédemment évoquées qui, elles, touchent un public déjà au fait des enjeux de la transmission de la Mémoire combattante. Les festivals auxquels nous prenons part, même s’ils ne représentent pas l’essentiel de notre action, nous offrent la possibilité d’échanger avec davantage d’interlocuteurs, et la dimension récréative de ces événements leur rend l’accès à l’Histoire plus attractif, plus facile pour un public souvent éloigné des musées ou des commémorations.
Une autre de nos actions consiste à intervenir en milieu scolaire pour apporter un complément plus concret, à travers la présentation d’objets liés aux combattants de la Grande Guerre, aux cours dispensés aux élèves.
Enfin, nous nous attachons à préserver la mémoire des unités ayant combattu sur nos terres samariennes, à savoir les 120e RI et 16e RIT, des régiments picards, mais aussi les vitriers du 19e BCP, les héros de Grivesnes, ou encore les légionnaires, les « Bat d’Af » ou les zouaves de l’armée d’Afrique venus verser leur sang chez nous. L’un de nos jeunes membres travaille actuellement à la réalisation d’un parcours-mémoire sur l’épopée des zouaves dans l’Oise en 1918. Associant ainsi Histoire, passion et cursus universitaire !
Toutes ces actions peuvent être suivies en ligne sur notre page Facebook, 14-18 en Somme.
2 – La Bataille de la Somme a une forte dimension internationale. Comment cette mémoire internationale est-elle ancrée sur le territoire ?
La Bataille de la Somme, un nom qui résonne et raisonne au coeur de nombreux Samariens et Samariennes mais aussi de tous les passionnés d’Histoire de France et bien sûr de la multitude de touristes, quoique je préfère parler ici de pèlerins mémoriels, venue du monde anglo-saxon.
Pour reprendre une image très répandue, le monde entier s’est donné rendez-vous dans la Somme en 1916, et pour beaucoup des jeunes gens impliqués dans cette affrontement titanesque, ils avaient un rendez-vous avec la mort, comme l’a si bien écrit le poète américain Alan Seegher, tombé sous l’uniforme moutarde de la Légion Étrangère à Belloy en Santerre le 4 juillet 1916, et aujourd’hui inhumé à la nécropole nationale de Lihons. Cette nécropole marque d’ailleurs la première forme d’ancrage mémoriel de cette Bataille sur notre territoire de la Somme. Où que vous soyez sur le secteur Albert-Péronne, mais également celui de Roye-Montdidier et où que vous portiez votre regard, l’Histoire se rappelle à vous.
De très nombreuses nécropoles parsèment la Somme comme autant de bornes d’un circuit du souvenir que l’on peut arpenter à l’infini sans jamais parvenir à prendre la pleine mesure des sacrifices consentis, ici, par tous les belligérants.
Cette géographie de la Mémoire et de l’Histoire porte des noms forts. Citons Thiepval et son monumental hommage aux « Missing » de la Somme auquel est associé une nécropole française, Longueval où une réplique d’un fortin du Cap nous rappelle le sacrifice des fils de Boers et d’Anglais réconciliés dans la mort sous le drapeau sud-africain, Beaumont-Hamel pour les Canadiens et bien sûr, et à mon sens le plus fort de tous, le site de Rancourt avec sa Chapelle du Souvenir Français et ses trois nécropoles allemande, anglaise et française qui rappellent à tous que la Somme, ce n’est pas uniquement un affrontement entre Britanniques et Allemands mais que les Français y ont pris une part non négligeable : près de 200 000 de nos soldats y furent victimes des combats ! Et n’oublions pas le Dragon de Mametz, hommage aux combattants gallois.
Cet ancrage est aussi celui des vestiges. On pourrait ainsi citer le petit village de Maricourt où subsistent quelques éléments de blockhaus sur un secteur qui faisait la jonction entre Français et Britanniques. Je pourrais aussi citer les tranchées du bois de Thiepval en face de la Tour d’Ulster qui, elle, honore les combattants britanniques d’Ulster tombés en masse sur la Somme ! En fait il y en a tant que la tête en tourne comme tournoyaient les aéroplanes au-dessus du champ de bataille !
L’ancrage se fait aussi à travers le développement d’un tourisme de mémoire autour de la mémoire britannique de la Bataille de la Somme. Ayant eu la chance, avec 14-18 en Somme, de participer en uniforme d’époque aux cérémonies du 1er juillet, j’ai pu voir la ferveur de tous ces touristes venus parfois de très loin, Afrique du Sud, Australie et Nouvelle-Zélande et plus près de nous du Royaume-Uni et d’Irlande, pour honorer leurs Héros et communier autour de leur mémoire. D’ailleurs cette ferveur presque religieuse et l’émotion qui se dégagent de ces rassemblements me fait nettement préférer le terme de pèlerin à celui de touriste. Ce dernier, étant souvent peut-être trop souvent associé à une dimension mercantile. Que des hébergements thématiques se soient développés au profit de ces visiteurs est une bonne chose mais que penser de tous ces individus qui chaque 1er juillet vont tenter de vendre quelques ferrailles à des Anglo-saxons friands d’Histoire et de Mémoire ? Il y a là quelque chose qui interroge…
L’ancrage se fait aussi à travers un maillage muséal du territoire divers et de qualité. Il y a bien sûr l’Historial de Péronne associé au centre d’interprétation de Thiepval dont la qualité des collections le dispute à la rigueur scientifique de la muséographie de ces deux sites. Il y a aussi la Chapelle de Rancourt et son exposition centrée sur la place du fait religieux en guerre, thématique peu abordée, et ici traitée de manière riche et enrichissante pour le visiteur, qu’il soit profane ou spécialiste de la question.
Comment également ne pas citer les musées privés ? L’incontournable Tommy avec sa tranchée reconstituée et son musée accolé à un bar-brasserie où vous vous restaurerez au milieu de pièces de collection incroyables ! Ajoutons-y le musée Somme 1916 à Albert, où installés dans des souterrains, des collections à couper le souffle mises en valeur grâce à des saynètes criantes de réalisme, vous feront toucher du bout des doigts le quotidien des Hommes de la Grande Guerre.
En fait, en réfléchissant à cette question de l’ancrage mémoriel, je prends conscience qu’il est difficile d’y répondre, parce que, in fine, cet ancrage, nous qui habitons sur ou à proximité du champ de bataille, nous le portons en nous, nous avons grandi avec. Enfant, nous avons arpenté ces champs, ces bois et récolté d’humbles morceaux de ferrailles tordues qui ont nourri notre amour de l’Histoire, notamment de cette Bataille. Plus tard, lors de nos déplacements, nos routes croisaient forcément l’une ou l’autre des très nombreuses nécropoles ou sépultures individuelles jalonnant notre paysage.
3 – Comment l’Histoire vivante succède-t-elle au temps des témoins ?
Cette question me paraît être la plus complexe à aborder, aussi essayerai-je de ne pas être trop bavard.
D’abord, il est évident que le temps des témoins est révolu. Tous sont aujourd’hui décédés et d’eux, il ne reste que leurs témoignages enregistrés sur bandes sonores ou vidéos ou bien leurs écrits : journaux de guerre, correspondance de guerre, récits romancés ou autobiographiques. Cette masse représente une quantité astronomique de sources de richesse et d’intérêt variés. Mais elle n’est pas toujours accessible à tous car elle nécessite parfois des outils de compréhension ou de lecture des documents bruts. Et surtout, ce travail sur les sources est un travail de bénédictin nécessitant une patience et une rigueur que le développement d’une « société de l’immédiateté » en particulier chez les jeunes générations aurait tendance à rendre caduque.
C’est là où l’Histoire Vivante, plutôt que la reconstitution, joue et aura un rôle à jouer de plus en plus important. L’ancien professeur d’histoire dirait même que c’est un rôle de pédagogie active. Les acteurs de l’Histoire Vivante sont devenus les passeurs de relais qui suppléent désormais l’absence de témoins directs. Nos uniformes, nos équipements sont autant de bâtons-relais qu’il appartient à chacun venant à notre rencontre de s’approprier pour relier les histoires familiales de la Grande Guerre à la grande Histoire. Combien de fois ai-je pu entendre, et je ne suis sûrement pas le seul, « mais l’uniforme que vous portez me rappelle une photo qui se trouve au grenier de la maison de famille » et de là, s’engage une discussion qui amène notre interlocuteur à partir à la recherche de cette photo et à travers elle, de cet ancêtre qui a fait la Der des Ders ! Ainsi, nous permettons, humblement à nos échelles respectives, à ceux qui le souhaitent de devenir les relais et les nouveaux témoins d’une mémoire combattante familiale dont il convient de restaurer la trame effilochée par le temps.
Nous avons aussi une place à prendre aux côtés des personnels de l’Éducation Nationale. Nous sommes capables pour une majorité d’entre nous d’intervenir en milieu scolaire en complément d’une leçon d’histoire. À nous de savoir vaincre les réticences que la présentation d’uniformes ou d’armes en milieu scolaire peut susciter, à nous de prouver que nous ne sommes pas que des collectionneurs mais aussi et d’abord des passionnés avec une expertise sur ces questions de la Grande Guerre ou d’autres périodes historiques.
Notre pratique succède aussi au temps des témoins en se mettant en scène lors de grands festivals historiques qui semblent attirer de plus en plus de visiteurs. Mais, attention ici au piège du toujours plus ! Veillons lors de ce type d’événements à garder au coeur de notre démarche, la volonté d’apporter au public un savoir, des connaissances et pas seulement de lui montrer de belles tenues ou de beaux objets. Les deux sont indissociables pour pouvoir prétendre faire œuvre d’Histoire et de Mémoire !
En tant que passeurs de mémoire, nous serons de plus en plus sollicités pour des cérémonies, des animations historiques, des tournages de fictions ou de documentaires. La tentation pourrait être grande de voir alors le vecteur se substituer à l’objet. L’important ce n’est pas celui ou celle qui pratique l’Histoire vivante, mais c’est la Mémoire et savoir que nous devons nous efforcer de transmettre. Ce qui importe ce n’est pas moi rendant hommage, c’est ceux à qui je rends hommage. Leur mémoire est éternelle, nous ne sommes, nous, que ceux qui la relaient et que d’autres remplaceront pour continuer cette œuvre de transmission.
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