
Ancien officier de l’armée de terre, Michaël Bourlet a notamment servi au Service historique de la Défense et aux écoles de Saint-Cyr Coëtquidan où il a dirigé le département histoire et géographie. Agrégé et docteur en histoire, il enseigne aujourd’hui dans un lycée en Bretagne.
Introduction
À la fin de 1915, la plupart des États européens sont en guerre depuis 17 mois. La guerre courte imaginée en 1914 a cédé la place à une interminable guerre d’usure. Celle-ci sape de plus en plus le fonctionnement des régimes politiques, en particulier les démocraties. Elle contraint les États à mettre en place une économie de guerre pour assurer la production massive de moyens à destination du front. Cette mobilisation industrielle, qui nécessite des moyens financiers toujours plus importants, se traduit par des restrictions et des privations pour les populations civiles. Ces efforts sont demandés alors que la situation semble figée au plan militaire.
Pourtant, et malgré des résultats décevants et des pertes humaines et matérielles considérables, les deux camps espèrent encore trouver une issue militaire à la guerre. Par conséquent, à la veille de l’année 1916, les belligérants consacrent toute leur énergie à planifier des offensives puissantes qui doivent permettre d’obtenir la victoire et terminer la guerre. Ainsi, à partir de 1916, la guerre change bel et bien de nature. Elle s’inscrit désormais dans une dimension mondiale. Elle est également marquée par l’avènement de l’hyperbataille.
Pour comprendre 1916, il faut partir de 1915
Attaquer simultanément pour les Alliés
Du côté des Alliés, le bilan de l’année 1915 peut se résumer en un mot : échec. Des moyens considérables ont été engouffrés dans les offensives d’Artois et de Champagne. Près de 350 000 soldats français et 100 000 britanniques sont tombés au combat à l’Ouest. En outre, en janvier 1916, l’achèvement du rembarquement des troupes alliées débarquées aux Dardanelles au début de 1915 met un terme à une catastrophique opération intégrée franco-britannique contre les Ottomans. Enfin, sur le front de l’Est, l’armée russe a été mise à rude épreuve face aux coups portés par les Empires centraux. Par conséquent, dans le camp allié, les priorités sont, avant de relancer l’offensive, de recruter et d’instruire de nouvelles recrues, de reconstituer les stocks de munitions, de rééquiper les armées, en particulier dans le domaine de l’artillerie.
La seule satisfaction dans le camp allié vient de l’entrée en guerre de l’Italie et de l’ouverture d’un nouveau front dominé par la montagne. Pourtant, le général Joffre, commandant en chef de l’armée française, reste optimiste. Il estime que la victoire demeure encore possible en 1916, à condition que les Alliés attaquent simultanément sur tous les fronts avec des moyens nombreux. Les efforts de l’industrie de guerre en France et en Grande-Bretagne ont notamment pour but de préparer de vastes offensives en 1916.
En effet, et malgré les divisions dans le camp allié (sur l’ampleur des offensives, les lieux, etc.), la conférence interalliée réunie au grand quartier général français à Chantilly en décembre 1915 fixe la stratégie alliée : coordonner les offensives sur tous les fronts. C’est le premier grand changement de 1916.
Une redéfinition de la stratégie allemande
Du côté des Empires centraux, la situation semble plus favorable. En 1915, en Artois et en Champagne, l’armée allemande a tenu en adoptant une stratégie défensive. En revanche, avec ses alliés, l’Allemagne a joué la carte d’une guerre offensive sur le front russe. Malgré quelques succès en Prusse-Orientale, en Galicie, en Pologne russe et en Lituanie, les Centraux ne sont pas parvenus à anéantir l’armée russe et à mettre fin à la guerre à l’Est. Par conséquent, à la fin de 1915, ils combattent toujours sur deux fronts, en infériorité numérique et avec des ressources qui ne cessent de diminuer.
Ces faiblesses sont compensées par l’entrée en guerre de la Bulgarie aux côtés de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de l’empire Ottoman le 5 octobre 1915. Dans ces conditions, l’armée serbe est écrasée lors de la brève campagne de Serbie qui oblige les Alliés à intervenir massivement dans les Balkans. Les puissances centrales marquent des points. Ils dominent la Pologne russe et la presque totalité des Balkans. Cependant ces succès ne permettent pas de remporter la décision. Une redéfinition de la stratégie s’impose mais le haut-commandement allemand est divisé entre deux options : poursuivre la guerre à l’Est dans le but de renouveler Tannenberg ou jouer la carte du front occidental. À la fin 1915 et pour la première fois depuis 1914, le général von Falkenhayn, chef d’état-major général allemand, mise sur l’acquisition d’un succès sur le front de France avant que l’équilibre des forces ne bascule en faveur des Alliés. Ce basculement stratégique marque le deuxième grand changement de l’année 1916.
Ces stratégies conduisent les états-majors à planifier de gigantesques batailles méthodiques et massives sur les fronts terrestre, maritime et aérien. Ces hyperbatailles se caractérisent par la concentration massive des hommes, l’intensité du feu de l’artillerie et l’accumulation des moyens matériels.
L’année des hyperbatailles à l’Ouest
L’opération Gericht
L’année 1916 commence avec le déclenchement de l’offensive allemande au nord de Verdun le 21 février 1916. Les intentions de Falkenhayn ont fait l’objet d’intenses débats compliqués par le poids des mémoires. Le haut commandement allemand avait de bonnes raisons d’attaquer au plan tactique (rectification de la ligne de front, sécurisation des lignes de communication et levée de la menace sur Metz) mais aussi au plan stratégique (remise en cause des projets alliés d’offensives, obligation pour les Franco-Britanniques de lancer une contre-offensive dans l’urgence quand la guerre sous-marine allemande fragiliserait les approvisionnements, etc.). Enfin, et plusieurs généraux allemands l’ont écrit par la suite, Verdun semblait n’être en réalité qu’un prélude à une offensive allemande plus importante, qui restait alors à planifier, ou au moins à un retour à la guerre de mouvement dans laquelle l’armée allemande aurait le dessus. Un enchainement, où la tactique guide la stratégie et qui semble conforme au projet de Falkenhayn et aux traditions allemandes. Dans sa conception, cette offensive possède toutes les caractéristiques d’une attaque brusquée. Il n’est nullement question d’une percée décisive à l’issue d’une action longue et méthodique de préparation-conquête pour chaque position française. Dans le projet initial, l’objectif de « saigner à blanc l’armée française » n’existe pas.
L’opération Gericht (Jugement) commence le 21 février 1916 sur la rive droite de la Meuse. L’offensive allemande n’a rien d’une ruée. Dans les premiers jours, les vagues d’assaut allemandes se heurtent à la résistance de petits groupes de poilus survivants. La prise du fort de Douaumont le 25 février ne modifie guère l’issue de l’offensive. Et le 6 mars, après une pause de quelques jours, l’offensive allemande s’étend à la rive gauche et marque le début d’une bataille d’usure et d’un duel acharné entre Français et Allemands, rythmé par le trio camion, avion et canon. Ce n’est qu’à ce moment qu’émerge au sein du haut commandement allemand le projet mortifère de « saigner l’armée française ». Falkenhayn expérimente ce que ses homologues alliés ont connu en 1915 et, comme eux, il s’obstine et légitime la poursuite de l’offensive afin d’infliger des pertes considérables à son adversaire.
La bataille de Verdun se décompose en deux temps. Jusqu’en juillet 1916, les Allemands attaquent dans la Meuse. Toutefois, les déclenchements des offensives Broussilov sur le front de l’Est, de la Somme à l’ouest et de l’Isonzo sur le front italien obligent l’armée allemande à relâcher son effort et à adopter une posture de plus en plus défensive au cours de l’été avant d’officialiser l’arrêt de l’offensive au début septembre. La bataille est alors déjà entrée dans sa deuxième phase lorsque l’armée française entreprend la reconquête du terrain perdu. Le 24 octobre 1916, le fort de Douaumont est repris puis celui de Vaux le 2 novembre. À la fin de l’année, les Français ont regagné une grande partie du terrain perdu. Cependant, il faut attendre août 1917 et une offensive à objectifs limités conduite sur les deux rives de la Meuse par le général Guillaumat, pour reprendre les dernières positions perdues en 1916.
La bataille de Verdun dénote par sa durée et sa faible emprise spatiale. L’épicentre de ce choc ininterrompu de 300 jours et 300 nuits se situe sur un front de cinq kilomètres et deux de profondeur sur la rive droite de la Meuse, soit un espace compris, à l’échelle de Paris, entre l’Arc de Triomphe, la Tour Eiffel, le Panthéon et la place de la Bastille, c’est-à-dire moins de 10 km². C’est dans ce minuscule quadrilatère que surgissent les lieux emblématiques de la bataille comme Douaumont, Thiaumont, Fleury, Vaux, Froideterre, etc.
Verdun est sans doute le résultat d’une dissonance entre les projets des officiers de la 5e armée allemande sur le terrain et les ambitions du haut commandement de l’armée allemande. Les premiers planifient une offensive pour s’emparer de Verdun quand le second ne voit probablement dans la chute de Verdun qu’un intérêt secondaire et poursuit un objectif stratégique : mettre un terme d’une façon ou d’une autre à la guerre honorablement pour l’Allemagne quand il en est encore temps et avant que l’équilibre des forces ne bascule. Dans cette immense bataille à somme nulle, les pertes humaines s’élèvent à 700 000 hommes tués, disparus, blessés. Près de160 000 Français et 140 000 Allemands ont été tués dans cette bataille d’une durée inédite.
The big push fait pschit
À la fin 1915, les Français et les Britanniques lancent la planification de leur offensive d’été. Les Français sont à la manœuvre, mais le déclenchement de l’offensive allemande dans la Meuse modifie les rôles. La main passe aux Britanniques même si les Français restent partie prenante. Haig dispose d’effectifs nombreux mais ses forces sont peu expérimentées et maîtrisent mal le combat interarmes. Les Alliés veillent à préparer soigneusement le champ de bataille et ses arrières (construction de routes, de voies ferrées, d’hôpitaux, de dépôts de munitions, etc.). Ils mobilisent des moyens considérables, bien plus qu’à Verdun. Dans le camp franco-britannique, la victoire ne fait aucun doute d’autant que les Allemands, déjà engagés à Verdun, sont en infériorité numérique et matérielle. Points particuliers : ils sont retranchés dans de solides positions tenues et aménagées dans la profondeur depuis 1914.
L’offensive est précédée par un déluge de feu sur les positions allemandes durant plusieurs jours. Le 1er juillet, tôt le matin, l’explosion de deux mines gigantesques sur l’axe principale de l’offensive britannique sonne le point de départ de l’offensive. Les fantassins britanniques se ruent hors des tranchées mais ils sont d’emblée accueillis par un feu dévastateur. Vers 9 h 30, l’armée française attaque à son tour. Malgré la puissance du feu, elle obtient quelques succès tactiques. Cependant, tant du côté français que du côté britannique, les résultats sont limités et les pertes humaines considérables. Le 1er juillet, l’armée britannique perd probablement 60 000 hommes, parmi lesquels sans doute près de 20 000 tués. La moitié de l’effectif britannique engagé est hors de combat dès le premier jour de l’offensive.
D’emblée, l’offensive est un échec par la faiblesse de ses résultats et un traumatisme par l’ampleur des pertes. Pourtant, au cours des jours suivants, les Britanniques au nord de la Somme et les Français au sud persistent malgré la dégradation des conditions météorologiques et la résistance allemande. Dans ces conditions, Haig souhaite adopter une posture défensive mais le général Joffre fait pression pour que les Britanniques attaquent de nouveau afin de soulager Verdun. Dès lors débutent des combats féroces au cours desquels alternent offensives et contre-offensives au prix de pertes colossales. A Longueval, les Sud-Africains se sacrifient dans le bois Delville du 14 au 20 juillet. A Pozières, les Australiens s’illustrent le 23 juillet. S’ensuit un mode opératoire désordonné qui vise à grignoter les positions allemandes et à user les Allemands au prix de lourdes pertes.
La bataille de rupture se transforme en bataille d’usure. En face, l’armée allemande est à bout de forces. Les Alliés le savent et décident de relancer l’offensive avec des moyens considérables et notamment les premiers chars à Flers le 15 septembre 1915. Cependant, l’offensive débouche sur un nouvel échec. Officiellement, l’offensive de la Somme s’achève le 18 novembre 1916. Au prix d’efforts surhumains et de plusieurs mois de bataille, les alliés contrôlent une bande de terrain d’une trentaine de kilomètres de long sur six de large. Près de 650 000 soldats allemands, 420 000 britanniques et 195 000 français ont été tués, blessés, prisonniers ou portés disparus. La Somme est également une bataille à somme nulle.
Un bilan terrible
Ces deux batailles se caractérisent par un emploi massif d’hommes, une débauche de munitions d’artillerie et de canons et une accumulation sans précédent du matériel. Les industries des belligérants tournent à plein régime pour alimenter la guerre. La production d’armement et de munitions explosent en Allemagne mais surtout dans le camp allié. Ainsi, la France comble son retard en matière d’artillerie lourde. Cette débauche de moyens de destruction contribue à expliquer les pertes colossales, les traumatismes des combattants et le bouleversement inédits des paysages.
De ces champs de bataille où domine le matériel émergent deux écoles à la fin 1916. D’une part, « l’école de la Somme » qui privilégie la progression par objectifs, d’autre part, « l’école de Verdun », de Nivelle et Mangin, qui mise sur la progression à l’horaire sans prendre en compte la dissociation entre le feu de l’artillerie et la marche de l’infanterie. A la veille de 1917, la « victoire » de Verdun et l’échec de la Somme propulsent l’école de Verdun au sommet tandis que l’école de la Somme est niée puis marginalisée alors qu’elle est bien plus innovante. Devenu commandant en chef de l’armée française, Nivelle propose d’appliquer les méthodes mises en œuvre dans la Meuse mais sur une plus large échelle. Les espoirs du pays et l’optimisme de Nivelle et Mangin seront de courte durée puisqu’ils se fracasseront sur la crête du Chemin des Dames en avril 1917.
1916 : la guerre à l’échelle continentale
Alors que Français et Allemands luttent avec acharnement dans la Meuse et que les Franco-britanniques s’engagent dans une bataille gigantesque dans la Somme, les autres fronts s’activent et interagissent donnant à la guerre sa dimension globale.
Le front des Alpes
Profitant d’une accalmie sur les fronts russe et serbe et après avoir repoussé les cinq premières offensives italiennes sur l’Isonzo, l’armée austro-hongroise, emmenée par le général Conrad von Hötzendorf, réactualise un vieux projet d’une double offensive contre l’Italie pour reprendre l’initiative et punir l’ancien allié italien entré en guerre aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne en 1915. Cependant, l’Allemagne, qui n’est pas encore en guerre contre l’Italie et considère que ce front est secondaire, rejette le plan austro-hongrois. Néanmoins, le général Conrad von Hötzendorf maintient son projet. Pour accroitre ses forces, il dégarnit les fronts russe et de l’Isonzo mais c’est toujours insuffisant. Par conséquent, le haut commandement austro-hongrois ne planifie qu’une seule offensive en direction du Trentin à Asiago sur le plateau des Sept communes dans le Haut-Adige. L’objectif consiste à encercler le gros de l’armée italienne en Vénétie pour contraindre Rome à signer une paix séparée.
Le 15 mai 1916, le lancement de la Strafexpedition surprend le général Cadorna, commandant en chef italien. En quelques jours, l’armée austro-hongroise enregistre plusieurs succès tactiques, enfonce le front, contraint l’armée italienne au repli et menace de déboucher dans la plaine du Pô. Toutefois, début juin, l’offensive austro-hongroise marque le pas. Contre toute attente, l’armée italienne se ressaisit et tient de mieux en mieux ses positions tandis que des renforts sont envoyés pour colmater les brèches. Les initiatives prises dans les semaines précédentes pour organiser et équiper l’armée royale italienne portent leurs fruits. Enfin, le 4 juin 1916, conformément aux décisions prises à Chantilly en décembre 1915 et suite aux demandes italiennes, l’armée russe passe à l’offensive en Galicie (offensive Broussilov) et achève d’entrainer les Austro-hongrois dans la spirale de l’échec. À la mi-juin, l’offensive est interrompue.
Dans le camp italien, l’alerte a été sérieuse. La Strafexpedition provoque la chute du gouvernement Salandra mais le général Cadorna se maintient à la tête de l’armée italienne. Dans les semaines qui suivent, les contre-attaques italiennes repoussent l’armée austro-hongroise jusque dans ses positions de départ. De plus, profitant de l’affaiblissement du front austro-hongrois sur l’Isonzo, la 2e armée italienne attaque sur le front karstique à Gorizia le 6 août 1916. La ville est prise le 8 août. Les Italiens franchissent l’Isonzo et établissent une tête de pont sur l’autre rive. Cependant, le général Cadorna ordonne l’arrêt de la 6e bataille de l’Isonzo le 17 août. Ce succès tactique coûte à l’armée italienne 50 000 hommes contre 40 000 Austro-hongrois. L’armée austro-hongroise, qui a perdu l’habitude de manœuvrer, après plusieurs mois de guerre de position paie lourdement cette aventure.
Galvanisée par ce succès, l’Italie déclare la guerre à l’Allemagne le 27 août 1916. Le front italo-autrichien sort de son isolement et entre désormais dans la guerre européenne. Si les Allemands considèrent toujours ce front comme secondaire, les Alliés l’intègrent désormais davantage dans leurs projets stratégiques. À la fin 1916, aucune armée n’est parvenue à percer et, hormis quelques modifications marginales, le front italo-autrichien est demeuré identique à ce qu’il était au printemps 1915. Là comme ailleurs, les quelques gains territoriaux ont été obtenus au prix de pertes très élevées. Pour les deux protagonistes, la défaite y est impossible.
L’offensive Broussilov : un succès inachevé…
L’offensive appelée Broussilov relève du miracle : elle est lancée après une année militairement désastreuse pour l’Entente et surtout pour la Russie. En 1915, l’armée impériale a perdu des milliers d’hommes, une grande quantité de matériel et de nombreux territoires (Galicie, Pologne russe, Lituanie). Pourtant, en dépit de toutes ces déconvenues, la Russie parvient à lancer une offensive conforme au plan général allié élaboré lors de la conférence de Chantilly à la fin 1915.
Au printemps 1916, le front italien est enfoncé par l’armée austro-hongroise. L’Italie demande l’aide de ses alliés mais la bataille de Verdun et les préparatifs de la Somme empêchent les Franco-Britanniques d’intervenir. Seule la Russie, en hâtant le déclenchement de son offensive d’été, peut aider les Italiens. L’occasion est trop belle pour la Russie. Falkenhayn a retiré des divisions du front de l’Est pour les envoyer à Verdun et Hötzendorf a prélevé des bonnes divisions austro-hongroises pour les engager dans les Alpes.
La Stavka, le quartier général russe, a planifié son offensive sur les fronts (groupes d’armées sur le front russe) nord et nord-ouest mais les généraux russes considèrent que les préparatifs ne sont pas achevés. Seul le front sud-ouest du général Broussilov, qui devait avoir un rôle secondaire dans le plan initial, semble être en mesure d’attaquer. Par conséquent, afin de soutenir les Italiens, il est décidé que le front de Broussilov attaquera l’armée austro-hongroise en Galicie et en Bucovine au début du mois de juin préalablement à la grande offensive des fronts nord et ouest. Français, Britanniques et Italiens se réjouissent de cette initiative qui doit les soulager. Autre motif de satisfaction : le déplacement du centre de gravité de l’offensive du nord vers le sud doit, estime-t-on à Paris, entrainer la Roumanie dans la guerre du côté des Alliés. Ainsi, la grande offensive russe, née dans les salons du GQG à Chantilly au cours d’âpres discussions et imaginée à la Stavka, se mue en une offensive improvisée qui répond aux exigences des fronts occidentaux.
Jusqu’à présent, aucune armée n’avait mobilisé autant de moyens pour une offensive. Plus de deux millions de soldats, au front et sur les arrières, doivent être engagés. Broussilov espère profiter de l’effet de surprise et des fragilités de l’adversaire pour compenser les nombreuses difficultés de l’armée de Nicolas II. Le 4 juin 1916 sur un front de plus de 300 kilomètres, le front du général Broussilov s’embrase. En une quinzaine de jours, les Russes obtiennent des résultats spectaculaires. Le dispositif austro-hongrois est enfoncé, la Bucovine est presqu’entièrement conquise et les pentes des Carpates sont atteintes par les Russes. Broussilov a vu juste. La survie de l’Autriche-Hongrie est désormais en jeu. Falkenhayn doit se résoudre à envoyer des divisions allemandes afin de redonner de la structure au front austro-hongrois en perdition alors que les Franco-Britanniques attaquent sur la Somme le 1er juillet 1916. Broussilov entrevoit le succès mais à condition que les deux fronts nord russes attaquent pour clouer les divisions allemandes. Cependant, les généraux russes hésitent et perdent un temps précieux. Les fronts nord attaquent timidement au début du mois de juillet et butent sur les positions allemandes.
Progressivement au cours de l’été, le rythme de l’offensive russe s’essouffle en raison du défaut d’instruction des cadres, de l’infériorité de l’artillerie et de l’aviation, des défaillances logistiques, des rivalités au sein du haut commandement et l’instabilité politique qui règne en Russie. En outre, si l’armée russe inflige de sévères revers à ses adversaires, elle prend également des coups perceptibles dans ses pertes humaines, impossibles à déterminer, mais proche du million de tués, blessés, prisonniers, disparus. L’acheminement des renforts allemands et austro-hongrois compense les pertes et inverse progressivement le rapport de force. Tant dans la défensive que dans l’offensive, Broussilov est surpris par la détermination et le patriotisme des soldats allemands. Cependant, les Allemands et leurs alliés ne parviennent toujours pas à enrayer l’offensive russe tandis que la pression franco-britannique sur la Somme met à rude épreuve les puissances centrales. À la fin août, et malgré quelques succès tactiques arrachés de haute lutte, le groupe d’armées de Broussilov est épuisé.
L’entrée en guerre de la Roumanie aux côtés des Alliés, à la suite du traité de Bucarest le 27 août 1916, réjouit les Alliés occidentaux. L’évènement conduit à la chute du chef d’état-major général des armées allemandes, Falkenhayn, et à propulser le maréchal von Hindenburg et son adjoint, le quartier maître général Ludendorff à la tête de l’armée allemande. Ce remaniement redistribue les cartes dans le camp de la Triple Alliance. Malgré les réserves de Vienne, les deux hommes étendent leurs responsabilités aux armées austro-hongroise, bulgare et ottomane. Cependant, le haut commandement russe ne voit pas d’un bon œil l’unification de fait du commandement dans le camp des Centraux ainsi que l’entrée en guerre tardive de la Roumanie. Il nourrit des inquiétudes au sujet des aptitudes de l’armée roumaine et redoute de devoir, à moyen terme, soutenir l’armée roumaine et assurer la défense du front roumain. Le 28 août, l’armée de Nicolas II pénètre en Roumanie.
Dès septembre 1916, la priorité des généraux Hindenburg et Ludendorff consiste à stabiliser le front en Europe de l’est. L’envoi de renforts brise les efforts russes en Volhynie. En Roumanie, l’armée roumaine est balayée par une attaque foudroyante du général August von Mackensen confirmant les craintes russes. Le 18 septembre, après plus de 70 jours, le général Broussilov, qui doit étirer au maximum ses forces épuisées pour couvrir 300 kilomètres de front supplémentaire en Roumanie, ordonne l’arrêt de son offensive. Les combats se poursuivent sans résultats tangibles au cours de l’automne. Le 6 décembre, une force conjointe composée de Bulgares et d’Allemands prend Bucarest.
… qui se transforme en un échec lourd de conséquences.
Ainsi s’achève cette séquence de plusieurs mois sur le front oriental. À l’échelle de la Première Guerre mondiale, aucune armée n’avait obtenu un tel succès sur le champ de bataille. L’armée russe remporte même sa plus grande victoire bien qu’inachevée. Pour les Russes, il s’agit de la bataille des batailles de la Grande Guerre. L’offensive Broussilov contribue au dégagement du front italien et bloque l’envoi de renforts allemands sur le front de l’Ouest. S’inspirant des méthodes employées à l’Ouest (troupes d’assaut, couverture de l’artillerie, rapidité, etc.), Broussilov innove sur le front russe et surprend les Austro-hongrois et les Allemands qui ont sous-estimé les capacités de l’armée russe. Au début septembre, l’armée russe a regagné une grande partie des territoires perdus sur le front sud-ouest en 1915. Près de 700 000 Austro-hongrois ont été tués ou blessés dont près de 400 000 prisonniers. L’armée allemande déplore la perte de près de 350 000 hommes dont près de 150 000 tués et 80 000 prisonniers. Fragilisée et démoralisée, l’armée austro-hongroise subit une défaite sans appel. A ces pertes humaines s’ajoute la destruction ou l’abandon d’une grande quantité de matériel et d’armement. En outre, de juin à octobre 1916, l’armée allemande est contrainte de prélever une vingtaine de divisions en France, une dizaine en Allemagne et l’armée austro-hongroise une dizaine de divisions en Italie pour les transférer vers le front russe.
Avec des moyens supplémentaires, des infrastructures routières et ferroviaires, de l’artillerie, et une bonne coordination avec les autres fronts, Broussilov aurait très probablement pu récupérer plus de territoires mais il n’avait pas ces moyens. Les coups portés aux centraux sont chèrement payés pour la Russie. De grand espoir, l’offensive Broussilov s’est muée en catastrophe. Au début de l’offensive, la destruction de l’armée austro-hongroise semblait possible avec, pourquoi pas, une possible signature d’une paix séparée. À la fin de l’offensive, les Centraux sont requinqués.
A l’heure des bilans, cette offensive, qui a laissé le souvenir d’un grand succès, n’atteint pas ses objectifs stratégiques. Par effet miroir, l’offensive Broussilov apparaît comme un succès défensif des Centraux, qui coute cher, mais qui enraye l’offensive russe. Avec l’effondrement roumain, les puissances centrales accèdent ainsi aux blés et au pétrole, permettent aux Centraux de poursuivre la guerre et condamnent l’armée russe, épuisée par l’offensive, à élargir son front après la défaite roumaine à la fin 1916. Il s’agit là de l’un des pires échecs pour l’Entente et un facteur de tension supplémentaire pour l’armée russe déjà largement éprouvée. Dès lors, la Russie d’une part et les Centraux d’autre part radicalisent leurs positions. L’idée d’une paix de compromis, entre la Russie et les centraux, s’évanouit au lendemain de l’offensive Broussilov.
Pourtant, le gouvernement russe et le haut commandement tablent sur un échec allemand identique à celui qu’a connu l’armée de Napoléon un siècle plus tôt. Cependant la situation intérieure de la Russie ne ressemble pas à celle de 1812. La fracture du moral dans l’armée russe est profonde en raison des efforts consentis. À la fin de l’année 1916, la situation de l’armée russe est plus précaire qu’au début de l’année. Elle a perdu probablement près de deux millions d’hommes en six mois, dont un million de tués sur les trois fronts russes, de bons soldats qui ne seront jamais remplacés. Le moral, si fort au début de l’offensive, s’effondre laissant cette armée dans un état de prostration qui se mue bientôt en colère. Les refus d’obéissance, les menaces à l’encontre des officiers se multiplient et plus d’une douzaine de régiments se mutinent. Involontairement, Broussilov contribue à faire le lit de la révolution.
Une guerre à l’échelle mondiale
Alors que les armées s’affrontent avec acharnement sur les fronts occidental, italien et oriental, la guerre se déchaine sur mer ou en outre-mer sur des fronts plus ou moins indépendants.
Contrôler la mer pour continuer la guerre
En 1914, les stratèges s’attendent à une gigantesque confrontation sur mer. Pourtant, la bataille tant attendue n’a pas lieu. En 1916, le contrôle des océans est la condition qui permet aux armées de poursuivre la guerre. Les approvisionnements des belligérants transitent principalement par la mer. Confrontée à un blocus allié de plus en plus contraignant, l’Allemagne se résigne à rechercher une confrontation directe avec la Grand Fleet en mer du Nord. Livrée au temps des hyperbatailles sur terre, la bataille du Jutland est la dernière du genre dans l’histoire militaire navale et débouche, comme les offensives terrestres, sur aucun résultat. Enfin presque.
Le 31 mai, plus de 250 sous-marins, destroyers, contre-torpilleurs, croiseurs, cuirassés et dreadnoughts et 100 000 marins des flottes allemande et britannique s’affrontent au large de la péninsule danoise du Jutland. La bataille débute par un duel d’artillerie qui tourne à l’avantage des Allemands. Toutefois, une flotte britannique, conduite par l’amiral Jellicoe, parvient à se faufiler entre la flotte allemande et la côte du Jutland. Les navires allemands, qui infligent des pertes sévères aux Britanniques, sont alors menacés d’être pris entre deux feux (le piège en « T »). Dans la soirée, ils parviennent à s’extirper de ce piège grâce à la brume, à la nuit et au sacrifice des torpilleurs allemands. La bataille du Jutland est terminée.
Le 1er juin, le bilan humain et matériel est à l’avantage de la flotte allemande : 6 100 marins britanniques ont péri contre 2 550 allemands et les pertes matérielles sont deux fois supérieures à celles subies par la marine allemande. Berlin clame haut et fort que sa marine a remporté la bataille alors que la communication britannique est plus discrète. Pour l’opinion publique britannique, pour les Alliés et les neutres, la flotte allemande est sortie victorieuse de cette bataille historique. En réalité, la flotte britannique, malgré ses pertes, conserve son avantage. La bataille ne bouleverse pas le rapport de force en mer du Nord. En revanche, la marine allemande, qui cherchait à rompre son enfermement, reste prisonnière de ses ports. Pour l’Allemagne, la victoire ne peut plus être acquise sur l’eau en raison de la position géostratégique défavorable à l’Allemagne et de la supériorité matérielle de la Royal Navy. En revanche, pour les Allemands, la bataille peut encore être gagnée sous-l’eau, grâce aux submersibles. La mer appartient désormais aux sous-marins, à la « poussière navale » et de plus en plus aux avions. Toutefois, la guerre sous-marine menée par l’Allemagne ne peut pour l’heure asphyxier l’économie britannique alors que le blocus allié prive l’Allemagne de tout déjà en 1916. Les conditions pour relancer la guerre sous-marine à outrance en 1917 sont en place. Enfin, le maintien de la flotte de surface allemande dans ses ports engendre une inactivité qui a sans doute contribué au déclenchement des mutineries dans la marine allemande en novembre 1918.
Les fronts oubliés de l’Orient et du Moyen-Orient.
Il est difficile de résumer les nombreuses opérations menées par les belligérants dans un arc s’étendant des Balkans à la Mésopotamie en 1916. Après l’échec des Alliés aux Dardanelles et la défaite de la Serbie, des troupes franco-britanniques sont débarquées à Salonique à partir d’octobre 1915 avant d’être rejointes par des contingents alliés. Les Germano-austro-bulgares optent pour une stratégie d’acceptation à Salonique. Le camp retranché de Salonique apparaît comme un immense camp d’internement de prisonniers de l’Entente. Les Britanniques le surnomment The Bird Cage. Au tournant de 1915 et 1916, le commandement allié abandonne progressivement la stratégie défensive. Des opérations locales sont lancées sur la frontière grecque. Puis, à partir du milieu 1916, de plus vastes offensives sont lancées depuis Salonique et permettent d’obtenir quelques succès tactiques. Le 19 novembre, l’armée française d’Orient s’empare de Monastir et signe l’un des plus beaux succès de cette séquence sur ce front. Cependant, la défaite roumaine, les difficultés engendrées par la politique intérieure grecque, les tensions au sein du haut commandement interallié et la dégradation des conditions de vie dans le camp retranché de Salonique mettent un terme aux espérances suscitées par le front d’Orient. Celui-ci se stabilise dès la fin 1916 et devient un front secondaire et figé jusqu’en 1918. Dès l’automne 1918, le camp retranché de Salonique s’impose comme la base de départ pour des opérations d’envergure qui provoquent l’effondrement des empires centraux.
L’Empire Ottoman, soutenu par les Allemands et galvanisé pour ses succès contre les Franco-britanniques dans les Dardanelles, combat sur plusieurs fronts. Depuis 1914, le principale menace est russe. Dans le Caucase et en Anatolie orientale, l’armée russe relance par surprise les opérations dès janvier 1916. Elle inflige de lourdes défaites aux armées de la Sublime Porte après la prise d’Erzurum (janvier-février 1916), de Van et de Trabzon en avril 1916. Dans le même temps, le génocide des Arméniens, commencé en avril 1915, se poursuit dans les provinces orientales de l’Empire Ottoman. En revanche, en Mésopotamie, le choc entre le corps expéditionnaire britannique, principalement composé de troupes indiennes, et les troupes ottomanes, débouche sur l’encerclement puis la reddition des Britanniques à Kut-el-Amara le 29 avril 1916. Il s’agit là de l’une des pires défaites militaires britanniques. Enfin, en juin 1916, le chérif Hussein de La Mecque prend la tête d’une révolte arabe contre la domination ottomane et se proclame roi du Hedjaz, avec le soutien d’un officier britannique, Thomas Edward Lawrence mieux connu sous le nom de Laurence d’Arabie.
L’Afrique : les guerres coloniales continuent
Le continent africain occupe une place à part dans l’histoire de la Première Guerre mondiale. En 1914, l’Europe (le Royaume-Uni, la France, le Portugal, la Belgique, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne) le domine grâce aux colonies et aux protectorats. Seuls le Libéria et l’Éthiopie échappent à cette domination. À la déclaration de la guerre, le continent africain se retrouve impliqué dans la guerre pour au moins deux raisons : il contribue à l’effort de guerre européen en fournissant ressources, combattants et main-d’œuvre ; il est également le théâtre d’opérations et de batailles. En 1916, la plupart des colonies allemandes ont été conquises par les Belges, les Britanniques et les Français. La guerre achève la domination européenne en Afrique.
La Première Guerre mondiale en Afrique rassemble tous les ingrédients de la guerre coloniale : décentralisation de la charnière politico-militaire, conquête de territoires, faibles moyens militaires, troupes spécialisées qui connaissent très bien l’Afrique, recrutement autochtone, violence, etc. À partir de 1916, la mission des troupes de l’Entente déployées sur ce théâtre est double : réprimer les révoltes et pourchasser les troupes de Paul von Lettow-Vorbeck en Afrique Orientale, dans un environnement rude et une nature hostile. Cet officier allemand résiste et inflige des coups sévères aux Alliés avec ses 16 000 hommes dont de nombreux askaris africains. Il mène une campagne de nomadisation, de guérilla et d’usure contre les Belges, les Britanniques, les Sud-Africains et les Portugais qui ne s’achève que le 15 novembre 1918. L’épopée de Lettow-Vorbeck suscite l’admiration et de la légende au mythe, il n’y a qu’un pas pour ce général allemand invaincu à la fin 1918.
Conclusion
Le bilan de l’année 1916 est catastrophique et sans aucune perspective de victoire pour les pays en guerre. Les Empires centraux contrôlent toujours dix départements français, une grande partie de la Belgique, de la Roumanie et des Balkans et d’immenses territoires en Russie.
Sur le front de l’Ouest, qui doit apporter la décision, aucune armée n’a atteint ses objectifs. Les Allemands échouent à Verdun, les Alliés sur la Somme. Au plan humain, les pertes sont terribles pour les deux camps. Dans la Somme, près de 650 000 soldats allemands, 420 000 britanniques et 195 000 français ont été tués, blessés, prisonniers ou portés disparus. À Verdun, les pertes s’élèvent à 143 000 tués et 187 000 blessés du côté allemand et à 162 000 morts et 216 000 blessés pour les Français. Dans ces batailles de matériel, où triomphe le trio avion, canon et camion, les hommes sont broyés et le moral est ébranlé. Seuls le courage et la volonté des soldats permettent aux armées de tenir. À Verdun, le soldat français a le sentiment de se sacrifier pour défendre son pays. Dans la Somme, le soldat allemand défend sa patrie face aux Britanniques.
À la fin de 1916, l’Europe et ses colonies s’enfoncent dans une guerre dure, qui s’éternise et qui use les combattants. L’Allemagne n’a plus les moyens de poursuivre la lutte longtemps. Du côté allié, si les ressources ne manquent pas, les armées sont fatiguées et pour l’heure la stratégie de l’usure n’a pas payé. L’usure est désormais sur le point de gagner les fronts intérieurs.
Bibliographie
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