
Ancien professeur d’histoire-géographie, Christophe Capuano est aujourd’hui professeur des universités en histoire contemporaine, chercheur au laboratoire LARHRA et président de l’APHG Régionale de Lyon. Il mène depuis plusieurs années des travaux sur l’Occupation et la société en régime autoritaire. Après une thèse consacrée à la politique familiale sous le régime de Vichy, il a notamment travaillé sur la délation et la lutte contre l’avortement durant les années 1940 ; la question des usages et stratégies notabiliaires en régime autoritaire à partir du cas français. Il a été membre de l’équipe RUINES (2019-2024) sous la responsabilité de Stéphane Michonneau et s’intéresse désormais aux enjeux mémoriels de la Seconde Guerre mondiale, en particulier au prisme du cas du massacre de Saint-Genis-Laval.
1- Quelles sont les missions de l’APHG, ses liens avec la formation des enseignants et la recherche scientifique en histoire ?
L’APHG est une association professionnelle née en 1910 sous le nom de Société des professeurs d’histoire et de géographie de l’enseignement public ; elle devient APHG en 1975 et comprend des enseignants exerçant dans l’enseignement public et dans l’enseignement privé, de l’école à l’université. Elle est reconnue d’intérêt général depuis 2016. Elle a pour but de défendre l’intégrité de l’histoire et de la géographie dans le débat public, d’échanger et de contribuer au devenir ces disciplines. Elle a également pour mission de former et d’informer les enseignants d’histoire et de géographie en lien avec la recherche et les concours de l’enseignement grâce à son nouveau site https://www.aphg.fr/ . L’APHG contribue par exemple à la préparation de l’agrégation interne d’histoire par le biais du dispositif « Coup de pouce » qui propose une série de formations méthodologiques ou de conférences en présentiel ou sous la forme de podcast ainsi que des journées d’étude en lien avec le programme du concours comme celle proposée à Lyon fin 2025 sur « L’âge des Révolutions (années 1770-1804) ». Les liens avec la recherche sont multiples, en relation avec différentes grandes institutions partenaires (Le Souvenir français, La Fondation André Maginot, le CLEMI etc.), à l’échelon national – avec l’organisation de colloques à la Sorbonne ou la participation à de grands événements comme les Rendez-vous de l’Histoire de Blois – comme à l’échelle des sections régionales. Pour le cas de la régionale de Lyon, ces activités prennent la forme d’une série annuelle de conférences organisées par Fabien Salesse pour l’APHG dans les locaux des Archives municipales en fonction des sorties éditoriales et des évolutions historiographiques. Ainsi en janvier 2026 Tal Brutman a été reçu pour traiter de « Auschwitz. L’image comme source », en mars Stéphane Nivet intervient sur « 1987. Le procès de Klaus Barbie. Juger le crime contre l’humanité ». Guillaume Séré se charge quant à lui d’organiser des cafés virtuels comme celui de février 2026 sur « L’Age du bronze » avec Anne Lehoërff. Plusieurs membres du Bureau pratiquent eux-mêmes la recherche, sont docteurs ou doctorants en histoire ancienne, en histoire moderne ou en histoire contemporaine, rattachés aux laboratoires du site lyonnais comme HISOMA ou le LARHRA. En partenariat avec ces derniers, sont régulièrement organisées des journées d’étude destinées à un public de professionnels (enseignants, étudiants, chercheurs) ou des tables-rondes davantage orientées vers le grand public dans un esprit de lien « science et société ». L’APHG de Lyon avec le LARHRA ont ainsi organisé en mars 2025 les « Nocturnes de l’Histoire » sur « Lyon en révolte(s). S’opposer et contester entre Saône et Rhône de la Grande Rebeyne à mai 68 » dans les locaux de la Bibliothèque Diderot de l’École normale supérieure de Lyon (BDL). Ces divers événements attirent un public varié et nombreux. Le projet de tables-rondes consacrées aux Étrangers dans la Résistance, le 5 mai prochain, en partenariat avec le Souvenir français, le LARHRA et la BDL s’inscrit dans cette perspective.
2 – Quelle a été l’histoire de la résistance des FTP-MOI dans le département du Rhône ?
Cette histoire est restée longtemps peu connue. Nous devons beaucoup aux travaux pionniers de Claude Collin, décédé en novembre 2025. Ce dernier était maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université de Grenoble et a mené, au cours des années 1990-2000, un travail remarquable d’historien sur les compagnies Carmagnole (dans le Rhône) et Liberté (en Isère)[1]. Ses travaux, fondés notamment sur les Archives de l’Amicale « Carmagnole-Liberté » et de nombreux entretiens, restent une référence.
L’activité combattante des Francs-tireurs et partisans de la main d’œuvre immigrée (FTP-MOI) à Lyon commence à l’automne 1942 avec un premier détachement appelé Carmagnole composé de cinq à dix personnes. Il s’agit de militants communistes et antifascistes expérimentés dont certains se sont engagés durant la guerre d’Espagne. Deux d’entre eux ont été officiers dans les Brigades internationales : c’est le cas de Jospeph Kutin, missionné par la direction MOI pour créer un groupe dans la région lyonnaise au printemps 1942 ; on compte également plusieurs juifs communistes issus d’Europe centrale et d’origine modeste, réfugiés en France. Beaucoup vivaient à Paris en 1940 et ont fui la zone occupée pour s’installer en zone Sud : ils vivent en situation irrégulière, puis clandestine. Leurs actions s’appuient aussi sur d’autres communautés étrangères installées à Lyon comme les Italiens et les Espagnols. Ne devient pas combattant qui veut. Après voir fait ses preuves dans le tractage ou le collage d’affiches, la nouvelle recrue reçoit un numéro matricule à cinq chiffres et un nom de guerre. Les combattants fonctionnent en équipe par trinôme : un tireur et deux personnes chargées de sa protection. Rapidement, cependant, les actions sont davantage menées par trois équipes simultanément, en raison de l’ampleur des interventions et du nombre d’ennemis ciblés. Les trois premiers groupes constituent le détachement Carmagnole. Un deuxième est créé en 1944 et baptisé Simon Frid, du nom d’un jeune juif polonais, membre de Carmagnole, arrêté en mai 1943 et condamné à mort par la section spéciale de Lyon – il est guillotiné le 12 décembre. Par représailles, le conseiller Faure Pinguely, responsable de cette condamnation est exécuté une semaine plus tard.
Les effectifs restent modestes : on compte en juin 1944, entre 50 et 60 combattants FTP-MOI permanents mais les actions de guérilla sont menées à un rythme dense. Elles sont de deux types : des actions menées contre les troupes ennemies (ou leurs agents français) et leur matériel d’une part, des sabotages d’autre part. L’attentat visant l’Hôtel Masséna, occupé par les Allemands, le 25 avril 1943 relève de la première catégorie (il fait deux morts et sept blessés) tout comme l’attaque à la bombe, le 3 novembre 1944, et la grenade contre un détachement allemand près du Fort de Montessuy (il entraîne une vingtaine de morts et de blessés). De la seconde, relèvent les sabotages tels ceux contre la centrale électrique de Jonage ou du funiculaire de la Croix-Rousse, le 1er mai 1943, ou bien les destructions, le 23 février 1944, des machines de l’usine Fibre et Mica de Villeurbanne dont la production industrielle est exclusivement réservée à l’ennemi. De février 1943 au 23 aout 1944, Carmagnole totalise ainsi deux-cent-quarante actions soit treize actions par mois pendant dix-neuf mois.
Durant la période pré-insurrectionnelle de la fin de l’été 1944, les effectifs des FTP-MOI Carmagnole croissent sensiblement permettant l’organisation de bataillons et de compagnies. Ils jouent un rôle déterminant lors de l’insurrection de Villeurbanne, d’impulsion populaire, du 24 au 26 août 1944. En effet, alors que les FTPF et les résistants de l’Armée secrète (AS) ont été décimés par la répression allemande, les FTP-MOI constituent l’une des principales organisations militaires opérationnelles à la fin de l’été. Chaque combattant de Carmagnole devient responsable d’un groupe, voire d’un détachement composé des milices patriotiques et de volontaires. Plusieurs barricades sont installées …qu’il faut démonter le 26 août en raison de la lenteur de l’arrivée de la première Armée française et des Alliés. Les combattants sont contraints de se replier, ce qui ne freine pas la poursuite des combats dans d’autres villes de la banlieue lyonnaise tels que Montchat, Vénissieux ou Montplaisir. Ils facilitent ainsi l’entrée des troupes françaises qui pénètrent les premières dans l’agglomération.
Si plusieurs résistantes participent aux actions militaires de Carmagnole, la figure la plus emblématique est celle de Jeannine Sontag, jeune femme engagée dans la résistance armée[2]. Fille de Usher Sontag et de Lola Spiegel, Polonais d’origine juive tous les deux, Jeannine naît à Zurich en 1925 mais passe toute sa jeunesse à Strasbourg avant de s’installer, avec la guerre, à Saint-Chamond puis à Lyon début 1941. Jeannine est très cultivée (elle a notamment été l’élève de Lucie Aubrac au Lycée de Strasbourg) mais décide de suivre, dans la capitale des Gaules, une formation de secrétaire et se désintéresse de ses études. Elle participe un temps aux activités gaullistes de Combat comme agent de liaison avant de rejoindre les FTP-MOI au printemps 1944. La jeune femme, à la forte personnalité, un peu rebelle, est très active et participe à toutes les actions de guérilla urbaine dans lesquelles son groupe est impliqué (déraillements, sabotages d’usines, attaques contre des soldats allemands). Lors d’une attaque contre le garage Gambetta entraînant la destruction de plusieurs véhicules allemands, Jeannine Sontag se blesse au pied dans une chute et est arrêtée. Cette arrestation marque aussi la mémoire traumatique des FTP-MOI puisqu’il s’agit de la seule femme du groupe mais également de la seule personne arrêtée alors que ses camarades masculins s’en sortent tous. Jeannine Sontag est quant à elle rapidement transférée à la prison Montluc dans le quartier des femmes. Elle est interrogée à plusieurs reprises – sans être torturée contrairement au mythe – mais ne parle pas. Jeannine Sontag est emmenée le 20 août 1944 avec une centaine d’autres détenus (environ cent-vingt) au Fort de Côte Lorette à Saint-Genis-Laval, au sud de Lyon. Avec ses camarades, elle est exécutée à la mitraillette et son corps est brûlé, comme tous les autres, par les Allemands pour effacer les traces de leur crime et rendre les identifications presque impossibles. Les restes de Jeannine sont néanmoins parmi les rares à pouvoir être identifiés, grâce à quelques parcelles de vêtements qui n’ont pas été totalement consumés. La mémoire de Jeannine, décédée à dix-neuf ans, est l’objet d’un processus d’héroïsation dans les années d’après-guerre : elle incarne la jeune résistante combattante, figure aujourd’hui la plus connue des FTP-MOI de Lyon-Villeurbanne.
3 – Comment votre association se sert-elle des archives locales et des exemples locaux pour enseigner l’histoire et la mémoire des FTP-MOI ?
La ville de Lyon, « capitale de la Résistance », est d’abord marquée par un certain nombre de grandes figures comme Jean Moulin, March Bloch ou le couple Lucie et Raymond Aubrac. Dans ce paysage, les FTP-MOI sont associés à une mémoire plus localisée comme l’insurrection de Villeurbanne. En 2025, le Rize, centre culturel municipal villeurbannais, en coopération avec le Centre d’histoire de la Résistance et de la déportation (CHRD) et le Mémorial de la prison Montluc, a inauguré un parcours sur les lieux emblématiques de la ville intitulé Curieux détours que le public peut parcourir avec un QR Code et un smartphone pour en découvrir l’histoire. On peut ainsi se trouver sur le site des premiers affrontements avec les blindés allemands du 24 août 1944 où les FTP-MOI de Carmagnole ont joué un rôle central et disposer d’une explication historique étoffée. Destiné à tout public, les enseignants de la ville peuvent bien entendu s’en emparer afin de monter des activités pédagogiques avec leurs élèves et découvrir par le prisme de cet événement, une résistance étrangère dans une commune elle-même très composite et construite par les vagues de migrants successifs. De fait, cette résistance est très associée, dans la mémoire, à l’histoire de la ville. La figure mémorielle de Jeanine Sontag est également présente dans plusieurs lieux de l’agglomération : sur le lieu du supplice à Saint-Genis-Laval où une plaque lui est dédiée, ce qui a permis à des élèves des établissements de la commune de travailler sur son parcours, présenté lors d’une exposition, préparée en lien avec l’association locale l’ASPAL. Le nom de Jeanine Sontag a aussi été donné à une salle de la Maison des sciences de l’Homme (MSH) de Lyon. Le CHRD invite également les élèves à travailler sur son parcours comme lors du concours 2017-2018 « S’engager pour libérer la France » dans laquelle une fiche lui était consacrée. L’APHG de son côté s’est encore peu emparée de cette histoire résistante des FTP-MOI et souhaite profiter de l’occasion de l’événement organisée à Lyon le 5 mai prochain autour des « Étrangers dans la Résistance » pour davantage impulser des actions pédagogiques autour des FTP-MOI du département.
[1] Claude Collin, Carmagnole et Liberté. Les étrangers dans la Résistance en Rhône-Alpes, Grenoble, PUG, coll. Résistances, 2000.
[2] Claude Collin, « Jeannette et l’Affaire du garage Gambetta » dans Carmagnole et Liberté. Les étrangers dans la Résistance en Rhône-Alpes, Grenoble, PUG, coll. Résistances, 2000, p.99-155. Voir également https://museedelaresistanceenligne.org/media10944-Jetty-Sontag-Jeannine-Sontag
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