TROIS QUESTIONS À XAVIER DARCOS

Membre et Secrétaire perpétuel de l’académie des sciences morales et politiques

Darcos

 

1- Votre confrère Pierre Nora définit la France comme une nation mémorielle. Partagez-vous ce sentiment ?

La France s’est construite comme histoire, et cela depuis les Gesta Dei per Francos de Guibert de Nogent au XIIe siècle jusqu’à Michelet ou aux célèbres manuels de Louis Mallet et Jules Isaac. Écrire l’histoire de la France, c’était déjà poser comme préalable que la France existait et que cette existence se déployait selon un plan organisé, que celui-ci soit l’œuvre de la Providence ou de l’Humanité. Cette histoire de la France connut son apogée sous la IIIe République quand, grâce au labeur des « hussards noirs », elle devint peu à peu le roman de la Nation toute entière. La France dans laquelle se déployait leur effort était alors un monde essentiellement rural, immergé dans la mémoire locale et dans la tradition. Il arrivait que cette mémoire fût un pôle de résistance à l’histoire nationale. Le génie de la République fut de fournir à chacun une histoire englobante dans laquelle sa mémoire particulière pouvait trouver une place.

Quand Pierre Nora lance, au milieu des années 1980, sa somme éditoriale et invente le concept des « lieux de mémoire », la situation est totalement différente. Le criticisme propre à l’histoire universitaire a déconstruit le « roman national ». Les mémoires locales sont en passe de disparaître, de même que les mémoires « de classe », notamment la culture ouvrière. Enfin, les processus à l’œuvre de mondialisation, massification et uniformisation des cultures commençaient déjà à détacher les jeunes générations du cadre national, phénomène que la généralisation de l’usage d’internet n’a fait qu’accentuer.

Disparition d’une mémoire donc, ne vivant plus qu’en certains lieux. L’historien s’intéresse, en effet, le plus souvent à ce qui tend à disparaître et qui, de cette manière, commence à échapper à l’évidence ancienne, ouvrant la voie au questionnement. Au-delà du milieu universitaire, ce sentiment de fuite du temps a créé en contrepartie une volonté de se ressaisir d’un passé fuyant ; ainsi naquit notre époque de commémorations compulsives. C’est ce qu’il faut comprendre dans l’expression de « nation mémorielle » qui apparaît pour la première fois dans la postface des Lieux de mémoire en 1989. Par la suite, Pierre Nora a précisé qu’il ne s’agissait pas dans son esprit d’une définition substantielle de notre pays, mais bien de la qualification d’un moment spécifique de son histoire. Le cycle commémoratif s’impose aujourd’hui en retour à la recherche historique, par le biais de l’attribution de crédits, mais surtout par celui de la médiatisation attendue, sans laquelle les éditeurs sont de plus en plus réticents à publier.

Ce mouvement s’est accompagné, enfin, de la création de nouvelles mémoires, comme le prédisait dès 1984 Pierre Nora : « La fin de l’histoire-mémoire a multiplié les mémoires particulières qui réclament leurs propres histoires ». Ainsi des pans entiers de l’histoire de France — autrefois négligés — se sont trouvés propulsés sur le devant de la scène : histoire des femmes, des esclaves, des anciens colonisés, des homosexuels, etc. Ces nouvelles mémoires, porteuses de nouvelles commémorations, sont directement politiques et revendiquent la reconnaissance par la nation d’une oppression passée, dans le but d’établir une égalité future. Faute, de nos jours, d’un discours historique national englobant, susceptible d’accueillir ces mémoires, comme l’ancien « roman national » l’avait fait pour les mémoires régionales, la repentance a été malheureusement la seule réponse qui a pu leur être faite. Sans doute vivons-nous des temps de transition ?

2- Que représente « la mémoire » pour l’Académie des Sciences morales et politiques ?

La mémoire est un concept fondamental pour notre Académie et, au-delà, pour toutes les Compagnies de ce type. L’acte, d’ailleurs, par lequel vous y êtes définitivement reçus n’est autre que l’évocation d’un mort, de celui dont vous occupez dorénavant le fauteuil et dont seul le décès vous a permis de devenir immortel. La vie académique commence par un devoir de mémoire. C’est un travail singulier au cours duquel vous apprenez à connaître une personne dont souvent vous ne saviez rien — ou fort peu — et dont la personnalité et l’activité professionnelle étaient parfois bien éloignées de votre propre vie. Cette coutume est d’une grande sagesse car, faisant œuvre de mémoire, vous devez faire preuve aussi d’empathie ou, plus précisément, d’amitié, la vertu cardinale du monde académique.

Autre tradition de notre Académie : le nouvel élu ne doit pas demandé la parole au cours de sa première année, à moins qu’il ait à intervenir sur le domaine exact de sa compétence. Cette année — théorique — est le moment de l’apprentissage, le moment où vous observez les usages, où, en dehors des séances, vous vous les faites expliquer par vos aînés. C’est le moment de la transmission de la mémoire, indispensable quand l’essentiel des règles qui vous régissent relèvent de la coutume.

Je me rappelle aujourd’hui les mots que Pierre Messmer, alors Secrétaire perpétuel de l’Académie, prononçait pour conclure le traditionnel discours sous la Coupole. « Nous sommes redevables [aux académiciens qui nous ont précédés] ; de nos fauteuils d’abord, mais aussi de leur exemple et surtout de la sagesse qui fut la leur. Nous leur devons l’Académie, ses traditions et son histoire. Nous leur devons de nous avoir légué un lieu qui n’a jamais démenti sa vocation à être lieu de paroles, de rencontres et de réflexion. Nous leur devons d’être rattachés à un passé dans lequel, peu à peu et un à un, nous nous retirons nous-mêmes. Et nous leur devons enfin d’être par vocation immergés dans le présent et projetés vers l’avenir ».

3- L’Académie a accepté de parrainer Le Souvenir Français. Pourquoi ?

La réponse que je viens de vous donner — ainsi que la personnalité de mon illustre prédécesseur — pourrait suffire à faire comprendre pourquoi l’Académie n’a pas hésité à répondre avec enthousiasme à la demande de parrainage du Souvenir Français. Au demeurant, elle ne fait que réitérer une reconnaissance qu’elle a déjà donné par le passé à votre association en lui accordant un de ses prix. J’y ajouterai une simple réflexion. La vocation du Souvenir Français est « de maintenir la mémoire de tous ceux qui, combattants de la liberté et du droit, sont morts pour la France, ou l’ont bien servie, qu’ils soient Français ou étrangers ». Toutefois, dans son nom, ce n’est pas la mémoire qui apparaît, mais le souvenir — plus sensible, plus personnel et, en un mot, plus vivant. Ce choix me semble judicieux. Il fait écho à la valeur ultime qui a relié ceux qui ont combattu ensemble et qui relève du cœur : « la fraternité des armes ».

 

 

Xavier DARCOS 

 

1968 : Agrégation de Lettres classiques

1968 – 1992 : Enseigne au collège, lycée, classes préparatoires

1981 : Doctoral en lettres et sciences humaines, Université de Bordeaux.

1992 : Inspecteur Général de l’Education nationale

1993 – 1995 : Directeur de cabinet du Ministre de l’Education nationale, François BAYROU.

1995 – 1997 : Conseiller pour l’Education et la culture d’Alain JUPPE, Premier Ministre.

1997 : Maire de Périgueux.

1995 – 1998 : Doyen de l’Inspection générale de l’Education nationale

1998 : Sénateur de Dordogne

2001 : Vice-Président de la Commission sénatoriale des affaires culturelles.

2002 – 2004 : Ministre délégué à l’enseignement scolaire, auprès de Luc FERRY.

2004 – 2005 : Ministre délégué au développement, à la coopération et à la francophonie, aurpès du ministre des affaires étrangères Michel BARNIER.

Juin 2006 : Membre de l’Académie des sciences morales et politiques (section morale et sociologie), succédant à Bruno NEVEU.

2007 : Ministre de l’Education nationale, gouvernement de François FILLON

2009 : Ministre du Travail, des Relations sociales, de la Solidarité, de la Famille et de la Ville.

Octobre 2010 : Secrétaire perpétuel de l’ASMP

2010 : Ambassadeur en mission pour la politique culturelle extérieur de la France

13 juin 2013 : Elu à l’Académie française, au fauteuil de Pierre-Jean REMY.

2015 : Ambassadeur « pour le rayonnement du français à l’étranger »

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