L’œil de l’historienne : Jocelyne GEORGE

Professeure agrégée et docteure d’Etat, Jocelyne GEORGE a soutenu une thèse sur les maires dans le département du Var  sous la direction de Maurice Agulhon en 1987. Elle a ensuite écrit une Histoire des maires chez Plon en 1989,  La Troisième République en collaboration avec Jean-Yves Mollier chez Fayard en 1994 et un livre sur Paris-Province de la Révolution à la mondialisation chez Fayard en 1998. Elle travaille aujourd’hui sur l’histoire de la femme.

Le rôle des maires durant la Guerre de 1914-1918

         Depuis la Révolution un conflit oppose le pouvoir central et la représentation communale qui entend régir les affaires locales. Après l’installation de la  Troisième République en 1870, les maires ont obtenu, en 1882, d’être élus par le conseil municipal, lui-même élu au suffrage universel et, en 1884, une loi de compromis a défini leur pouvoir, Paris ayant un régime à part. Dès lors, les maires sont devenus un pivot de la société et un rouage de l‘État, les 36 000 communes qu’ils dirigent formant un maillage administratif efficace. De 1884 à 1914, ce fut une belle époque pour les maires qui construisirent écoles et mairies et qui répondirent volontiers aux deux grands banquets auxquels le gouvernement les invita pour le centenaire de la Révolution en 1889 et la naissance du nouveau siècle en 1900. En 1914, la rivalité entre les grands Etats européens, le jeu de leurs alliances, finirent par déclencher une guerre qui a mérité la qualification de Grande et qui va donner aux maires l’occasion d’exercer sinon un pouvoir du moins des responsabilités décisives.

             Le maire d’une commune rurale est alors un homme qui a atteint la cinquantaine, souvent agriculteur, commerçant, artisan ou propriétaire-rentier, le plus souvent sans étiquette. Les maires des grandes villes se recrutent parmi les professions juridiques, les entrepreneurs, les médecins, les pharmaciens et les négociants. Ils se partagent entre droite et radicaux.

            La loi de 1884 avait prévu la conduite des maires en cas « d’accidents et de fléaux calamiteux » mais elle n’avait pas envisagé la guerre. Hommes âgés pour la plupart, peu de maires sont mobilisés mais beaucoup de leurs adjoints et des conseillers municipaux, plus jeunes, partent. Prévues pour 1916, les élections municipales sont renvoyées après la guerre. En 1918, beaucoup de communes seront dirigées par des conseillers faisant fonction, les maires décédés n’ayant pu être remplacés.

            À partir dumois de décembre 1914, les armées s’immobilisèrent face à face sur une ligne de front qu’il fallut tenir, mais il y eut aussi un « front intérieur » que les préfets et les maires durent tenir du premier jour jusqu’à la victoire et au-delà. Pendant 52 mois, ils assurèrent le ravitaillement des armées et de la population, la fabrication et l’acheminement de l’armement, l’accueil et les soins des blessés, les transports, la gestion des mouvements de population, et cela à l’échelle d’une France qui comptait 40 millions d’habitants, dont 3 millions et demi d’hommes jeunes mobilisés, et dans un climat de mort massive, de deuil obsédant, alors que le pays était démographiquement inférieur à l’Allemagne et que le Nord et l’Est, régions industrielles, étaient occupés par l’ennemi.

            La charge des maires varie évidemment selon les lieux, qu’il s’agisse d’une commune rurale, d’une petite ville ou d’une grande, situées dans des régions proches ou éloignées du front, que ce soit des villes industrielles qui vont fournir l’armement, des régions agricoles qui vont fournir les vivres mais surtout des régions occupées.

            Le samedi 1er août 1914, dans le village, dans la petite ville, vers 16 heures, le tocsin sonne ou bien roule le tambour, l’affiche de la mobilisation générale est apposée sur le mur de la mairie, la population se rassemble sur la place et découvre la nouvelle. C’est sur la place aussi que se rassemble le bataillon dans la petite ville dont le maire doit organiser le cantonnement, la nourriture pour la troupe. 3.600.000 hommes sont mobilisés dans tout le pays le même jour. Le blé, le vin, le bétail sont réquisitionnés ou achetés pour l’armée, les chevaux sont réquisitionnés, eux aussi feront la guerre, leur épouvante ajoutant à celle des hommes. Selon leur âge, l’instituteur, le boulanger, le médecin s’en vont. Sans le travail du père, de quoi vont vivre les familles modestes ? Une loi du 5 août 1914 leur attribue un franc et 25 centimes plus 50 centimes par enfant. Pour obtenir ce subside, il faut le demander à la mairie et attendre la réponse d’une commission d’attribution. Le maire va désormais dresser des listes, évaluer des situations. Le 7 août, le gouvernement appelle à organiser les travaux agricoles ; les femmes, les jeunes qui ne sont pas en âge d’être recrutés moissonneront, puis vendangeront.

            Le maire affiche les communiqués sur la marche des opérations. Le samedi 27 août, 27 000 hommes sont tués, en septembre l’invasion est stoppée. Passent les premiers trains de blessés, ils seront trois millions. Première vision de la guerre. Il faut affecter des locaux pour les recevoir et les soigner, à Mâcon la salle des fêtes est transformée en hôpital.

            Depuis 1899, il incombe officiellement aux maires d’aller annoncer la mort du soldat. Les femmes guettent derrière les rideaux pour savoir s’il se dirige vers leur demeure. En janvier 1915, le ministre de l’Intérieur demande aux maires de faire preuve de ménagement. Certains préfèrent s’en remettre au garde champêtre, à l’instituteur, pour accomplir cette tâche dont la répétition les éprouve. Une loi du 2 juillet 1915 crée la mention « Mort pour la France » apposée sur l’acte de décès. La guerre causera un million et demi de morts dont un tiers de paysans.

            L’enchérissement des produits alimentaires, du pain et de la viande notamment, est un risque. Dès 1914, dans la petite ville de Cavaillon qui compte environ 5 000 habitants, le maire s’entend avec les boulangers et les bouchers pour qu’ils maintiennent leurs prix, mais en 1916 les boulangers du canton se plaignent car les minotiers veulent être payés de la main à la main. Ils demandent l’aide de la préfecture qui fournit 1600 quintaux de farine pour un mois en attendant l’arrivée des blés algérien et américain. La situation empire en 1917, toutes les céréales étant réquisitionnées par l’État. Le maire doit établir des cartes de rationnement. Les épiciers se plaignent de ne pouvoir se procurer du sel et du sucre car les raffineries refusent tout contrôle. Un rationnement est imposé sur le sucre, 10 tonnes de sel sont entreposées dans un local municipal ce qui permet de contrôler le marché. La commune finit par acheter huile d’olive, morue et pâtes qu’elle met elle-même en vente. Après une première petite livraison d’huile, la pénurie s’installe, le maire est critiqué mais en fait le fournisseur a attendu pour livrer car le prix partait à la hausse.

            La poursuite de la guerre implique une forte production d’armement qui entraîne un afflux de main-d’œuvre dans les villes industrielles, des jeunes, des femmes, des étrangers. Ainsi la poudrerie de Toulouse qui emploie 200 salariés en 1913 en compte 20 000 en 1918. Les deux principales régions productrices d’armes sont la région parisienne et celle de Saint-Étienne, les maires doivent y régler de lourds problèmes de logement et d’approvisionnement.

            Après la bataille de la Marne, en septembre 1914, la guerre s’enlise et commence le martyre des régions occupées : les départements des Ardennes en totalité, de l’Aisne, de la Marne, de la Meuse, de la Meurthe-et-Moselle, du Nord, du Pas-de-Calais partiellement  où vivent deux millions et demi d’habitants. Le maire est ici le seul interlocuteur de l’occupant, il risque sa vie à ne pas lui obéir, devenu un otage chargé de dresser la liste des otages éventuels emmenés prisonniers en Allemagne. Il doit faciliter les réquisitions de la main-d’œuvre, en fait un travail forcé, organiser les travaux agricoles commandés par un chef de culture allemand. Il doit pourvoir à l’entretien de l’occupant et réquisitionner pour lui tout ce que celui-ci exige et ce faisant affamer ses concitoyens. Même le grain glané est réquisitionné. Des livraisons alimentaires arrivent des États-Unis, le maire doit établir la liste des besoins et répartir les produits.

             Les habitants à qui l’on a demandé d’évacuer les régions de guerre ou qui fuient devant les exactions allemandes sont autant de réfugiés. Les municipalités assument seules leur accueil. La Saône-et-Loire reçoit prés de 8 000 évacués d’Épinal. 56 familles arrivent à Cavaillon, les premières dès le 1er octobre 1914, elles viennent de la Meuse, de l’Aisne, de la Meurthe-et-Moselle. En janvier 1918 la ville abrite 143 réfugiés : 20 hommes, 57 femmes, 66 enfants, qui  ont besoin de logement, de nourriture, d’argent. Ils sont logés de façon précaire dans l’ancien hôpital, mangent à la cantine municipale approvisionnée par les commerçants, se suffisent en argent grâce au travail qu’ils ont pu trouver et à l’allocation servie par le département. Avec la reprise de l’offensive alliée en août 1918, le nombre de réfugiés s’accroît. À partir de l’été 1919, beaucoup s’en vont, quelques-uns resteront, on leur a laissé le choix.

            Le lundi 11 novembre 1918 à 11 heures du matin les cloches, les sirènes annoncent qu’un armistice est signé, les combats s’arrêtent enfin. Les Français s’installent dans les municipalités alsaciennes et lorraines, le combat des maires se poursuit, contre l’épidémie de « grippe espagnole » qui sévit depuis avril 1918, et pour organiser le retour des soldats qui durera près d’un an. Le maire prononce un discours à l’arrivée de chacun d’eux et leur attribue une indemnité équivalente à deux mois de subsistance.

            Le grand souci des maires durant les années suivantes sera l’édification des monuments aux Morts. Catholiques et socialistes ne sont pas favorables à ce genre de commémoration mais le mouvement est irrésistible, une commune sur cent seulement ne lui a pas sacrifié. Une loi du 25 octobre 1919 prévoit une subvention de l‘État de 4 à 15 % de la dépense totale, une souscription locale complètera. La discussion s’ouvrira sur l’inscription de signes religieux ou non sur le monument et sur son emplacement. Le plus souvent, une simple plaque, avec les noms classés par ordre alphabétique ou bien selon la date de la mort, sera placée dans un endroit où le passant pourra la lire facilement afin de se souvenir et mesurer le sacrifice consenti.

Jocelyne George

 

Bibliographie

Agulhon Maurice, Girard Louis, Robert Jean-Louis, W.Serman et collaborateurs, Les maires en France du Consulat à nos jours, Publications de la Sorbonne, 1986.

Becker Annette, Les cicatrices rouges. 14-18. France et Belgique occupées, Fayard, 2010.

George Jocelyne, Histoire des maires 1789-1939, Plon, 1989.

Giroud Jean, Cavaillon et ses maires, Mairie de Cavaillon, 2005.

Retour aux actualités