L’œil de l’historien : Jean-Jacques JORDI

Jean-Jacques Jordi, docteur en histoire est spécialiste des migrations en Méditerranée occidentale aux 19e et 20e siècles, spécialiste des Pieds-Noirs, Harkis et l’histoire de la colonisation. Il est actuellement directeur territorial-administrateur des Musées pour la ville de Marseille.

 

Harkis : d’une histoire à l’Histoire

 

Harkis : depuis la fin de la guerre d’Algérie, le mot se décline en une infinité de sens. Collaborateurs pour les uns, traîtres pour certains, loyalistes et légalistes pour les autres, les “ harkis ” restent toujours, cinquante ans après la fin de la guerre d’Algérie, un sujet presque tabou, un enjeu idéologique, un problème récurrent dans les relations entre la France et l’Algérie. En parler revient presque toujours à rouvrir des plaies à peine cicatrisées, et dans la plupart des cas à susciter incompréhension et malaise que masque mal une indifférence voire une méconnaissance.

Une histoire ancienne d’engagement

Contrairement à une idée reçue, les Harkis ne sont pas une émanation curieuse de la Guerre d’Algérie. Il faut en effet les rattacher à ce mouvement d’autochtones pro-français qui naît dès 1830 lorsque des tribus prêtent allégeance à la France, cette même France qui va, se servir des multiples inimitiés entre elles pour asseoir son pouvoir, les poussant parfois l’une contre l’autre. Dès 1831, il y a des troupes « indigènes », pour reprendre cette dénomination du XIXe siècle, engagées sous le drapeau français. Les régiments et compagnies de Turcos, de Zouaves sont là pour nous le rappeler et, en 1856, trois régiments de tirailleurs algériens, un pour chaque province d’Algérie française, faisaient partie intégrante de l’armée française. Zouaves et tirailleurs algériens devaient dès lors s’illustrer dans la plupart des campagnes du Second Empire et de la III° République. Nombre d’entre eux sont alors décorés pour faits glorieux en Crimée, Italie, Sénégal, Mexique… Ainsi, se développe dans certaines familles une sorte de tradition militaire parfois réservée aux cadets. À ces militaires de carrière, il conviendrait d’ajouter les anciens combattants des deux guerres mondiales, lesquels, à la Toussaint 1954, se partageront entre la fidélité au drapeau français et l’insurrection. De fait, la constitution des harkas ne peut apparaître uniquement comme un événement de la guerre d’Algérie mais doit être analysé au travers de toute une histoire de liens, d’attachement mais aussi de rejets avec la France.

Dès le début de la guerre d’Algérie, le recours aux supplétifs musulmans apparaît non seulement nécessaire mais indispensable à l’armée française. Les harkis sont donc embauchés par l’armée française avec un contrat civil d’un mois renouvelable. En règle générale, chaque harka est composée de 25 hommes commandés par un officier français. Ayant rapidement démontré leur utilité (connaissance du terrain, de la langue…), les harkas voient leur effectif porté à plus de 60 000 hommes. Dans le même temps, l’armée fait appel aux moghaznis, chargés de défendre les Sections administratives spécialisées, aux Groupes mobiles de protection rurale (GMPR), et aux Groupes d’autodéfense (GAD) des villages. En tout, y compris les militaires de carrière, les “ musulmans ” pro-français représentent quelque 200 000 hommes, ce qui est considérable.

Un engagement problématique

Cet engagement du côté français devait avoir une conséquence bien prévisible : en cas de victoire du FLN, il fallait s’attendre à des représailles importantes. Ayant mis leur espoir dans la France et dans l’armée française, les Français musulmans, pour reprendre la terminologie de l’époque, ont longtemps crû que cette France allait sinon les “ rapatrier ”, au moins les défendre : ce ne fut pas le cas. À leur insu, les supplétifs sont désarmés à la veille des Accords d’Evian et abandonnés par la France. Dès la fin mars 1962, s’accrocher à l’armée comme à une bouée de sauvetage reste, pour les harkis, la préoccupation quotidienne majeure. Après tout, n’arrêtait-on pas de leur dire et redire de faire enfin le choix terrible mais que la plupart comprenaient : l’armée française, le départ vers une terre inconnue, les incertitudes d’une intégration en métropole ou la terre natale, ses senteurs, ses horizons familiers mais aussi ses incertitudes avec l’affrontement d’une justice algérienne qui avait manifestement jugé ces “ collaborateurs ” au mieux, au pire ces “ traîtres ”. Qu’allions-nous devenir ?reste dans les bouches et les mémoires. À la vérité, tout est allé vite, trop vite. Si au lendemain du cessez-le-feu du 18 mars, on ne constate pas de représailles, un rite quasi immuable se fait jour. Au fur et à mesure du désarmement des harkas, des membres du FLN parcourent ces espaces « dégagés » de l’armée française. Dans un premier temps, avertissement et impôts régulent la vie des ex-harkis. Des autres qu’on appellera marsiens, on attend plutôt des gages de « bonne conduite ». Des tensions s’installent dans les villages entre ceux qui, attentistes, ont pu se mettre à l’écart du conflit, et dont on attend un ralliement massif, et ceux qui sous divers motifs ont eu une quelconque place dans l’armée ou l’administration françaises. Chaque jour qui passe voit grandir une nervosité qui fait place à une inquiétude puis à une peur panique. Dès la fin avril, les menaces sont plus nettes et les tabassages plus nombreux. Enfin, débutent des exécutions le plus souvent précédées de sévices et de tortures. On sait fort bien en France ce que l’on peut attendre de l’après cessez-le-feu. Conscients de cela, des officiers de l’armée prennent sur eux, de « rapatrier » leurs supplétifs au risque de leur carrière.

Du rapatriement aux politiques d’insertion

Malgré les interdictions faites à l’armée de rapatrier ses harkis, quelques milliers de Français musulmans (soit environ 85 000 personnes) débarquent en France en 1962. D’autres rejoindront la métropole les années suivantes. En 1968, le seul recensement officiel de « Français musulmans rapatriés » donne une population de 138 724 personnes (dont 88 000 nées en Algérie). Tous, loin s’en faut, ne sont pas passés par les camps : caïds et notables, élus, fonctionnaires, militaires de carrière se sont intégrés tant bien que mal. Pour les autres, un mot cependant caractérise leur accueil en France : le silence. Leur départ et plus encore leur arrivée en métropole doivent passer inaperçus. Dès leur débarquement à Marseille, à Toulon ou à Lorient, ils sont encadrés et pris en charge par les services de l’État (ministères de l’Intérieur et des Armées). Ils deviennent, du jour au lendemain, des témoins gênants aussi bien pour la France que pour l’Algérie. La majorité des Français restera ignorante des drames qu’ils vivent. Une chape de plomb les enferme dans une non-histoire. « Harkis ? Connais pas ! ». On les retrouve alors dans des camps installés à la hâte où ils sont acheminés par camions : le Larzac (Aveyron), Bourg-Lastic (Puy-de-Dôme), puis Rivesaltes (Pyrénées-Orientales), Bias (Lot-et-Garonne), Saint-Maurice l’Ardoise (Gard) ou La Rye (Vienne). Le camp, passage obligé, reste avec la mémoire des massacres, l’autre élément identitaire des harkis. Dans une certaine mesure, la mémoire collective va s’approprier cet espace de transit. Si les massacres et les difficultés du rapatriement ont ancré dans les mémoires la trahison et le mensonge de la France, ce lieu éphémère va cristalliser le sentiment d’abandon. Plus de 20 000 hommes, femmes, enfants, vieillards passent par Rivesaltes ou Saint-Maurice l’Ardoise. 55 000 passeront par l’ensemble des camps d’hébergement ou par les centres de reclassement entre 1962 et 1966.

Théoriquement, ces camps ont à l’origine un caractère transitoire mais la politique concernant l’accueil des ex-supplétifs et de leurs familles reste ambiguë : si l’on souhaite les intégrer au plus vite, les camps de « recasement » sont là pour « assurer leur sécurité et respecter leur mode de vie » (sic). Dans le même temps, 75 hameaux forestiers et 42 cités urbaines sont aussi ouverts. En 1965, 22 000 personnes peuplent ces isolats marginalisés, tandis qu’à la même date près de 32 000 personnes se sont intégrées dans la communauté française avec l’aide d’associations ou par leurs propres moyens. Le temps de passage dans ces espaces de transit est essentiel pour comprendre ceux qu’on appelle « Harkis ». La particularité des hameaux de forestage comme de la plupart des cités urbaines est qu’ils sont soumis à un régime d’exception d’encadrement et de réglementation. La tutelle exercée par le chef du hameau et la monitrice de promotion sociale, la soumission à un règlement intérieur strict, les diverses obligations auxquelles doivent se soumettre les habitants des hameaux sont sans doute utiles dans un premier temps d’adaptation. Mais ce temps ne saurait se prolonger sans laisser de séquelles (échecs scolaires et absence de formations qualifiantes, inexistence de liens avec la population voisine et difficultés d’intégration dans le droit commun). Deux camps vont, cependant, demeurer dans leurs structures : celui de Bias et de Saint-Maurice-l’Ardoise. Ces deux centres d’accueil regroupent les chefs de familles âgés ou de familles nombreuses, les handicapés physiques ou les personnes démunies de ressources difficilement reclassables dans la société française.

Du silence à la revendication

Jusqu’au milieu des années 1970, un double silence frappe la communauté harkie. D’abord le silence de ceux qui ont réussi à intégrer la communauté française et qui taisent parfois leur ancienne appartenance, et le silence de ceux qui sont dans des espaces de relégation et que personne n’écoute même lorsqu’ils font la grève de la faim. Le 19 juin 1975, quatre jeunes de Saint-Maurice-l’Ardoise, armés, prennent en otage deux secrétaires de la mairie de Saint-Laurent-des-Arbres et le directeur du camp. Les autorités et l’opinion publique, stupéfaites, découvrent un « problème harki ». Les médias lèvent enfin le voile sur ces Français oubliés, sur l’échec scolaire, sur les difficultés liées à l’emploi, sur le racisme qui les touche, sur un habitat qui se dégrade, sur une histoire familiale lourde à porter car trop souvent niée.

Le succès relatif de ces premières revendications fait renaître l’espoir mais rien n’est véritablement résolu. De 1975 à 1987, la multiplication et la succession d’organismes étatiques, d’associations et de dénominations pour ces Français, les maintiennent dans un statut dérogatoire. La révolte de 1991 qui part de Narbonne et qui s’étend progressivement dans le sud de la France mais aussi vers des villes comme Amiens ou Roubaix est radicalement différente de celle de 1975. Filles et fils d’ex-supplétifs se battent pour leurs pères et mères et revendiquent, ce qui est nouveau, le terme générique de Harki et la reconnaissance de leur histoire. Les années 2000 marquent un tournant dans les revendications des familles d’anciens supplétifs. Les demandes de reconnaissance symbolique prennent le pas sur les revendications d’ordre matériel. En 2001, le 25 septembre devient la journée d’hommage national aux Harkis. Un premier pas est fait mais la route reste encore longue car longtemps condamnés au silence, ces Français demandent simplement que leur histoire entre définitivement dans l’Histoire de France.

Dernier livre paru : Idées reçus sur les Pieds-Noirs, Editions Le Chevalier bleu, 2018.

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