L’œil de l’historien : Eric BARATAY

Éric Baratay, membre de l’Institut universitaire de France, professeur à l’université de Lyon, est spécialiste de l’histoire des animaux; il a publié Bêtes des tranchées, des vécus oubliés, Cnrs éditions, 2013, édition de poche: Biblis, 2017.

La Grande Guerre des chevaux

Environ 10 millions d’équidés, 100 000 chiens, 200 000 pigeons auraient été enrôlés sur le front ouest pour porter, tirer, guetter, secourir, informer… Les tranchées ont également abrité des milliers d’animaux domestiques ou de ferme, abandonnés par des civils en fuite, et d’animaux sauvages coincés au milieu du front, mais aussi des myriades de rats, de mouches, de poux, attirés par l’aubaine. En empruntant leur point de vue, de manière à restituer leurs vécus, leurs actions, leurs émotions, leurs coopérations ou leurs résistances, leurs souffrances et leurs destins, on peut se demander comment ces animaux ont vécu la guerre. Prenons l’exemple des chevaux, les plus nombreux au front, et voyons leur manière d’endurer le conflit.

 

Le stress des réquisitions

Ils éprouvent d’abord un stress psychologique et physique lors de leur réquisition en perdant leurs repères habituels pour une succession de lieux, de mains, de voix. Leur embarquement dans les wagons est souvent difficile car leur mode de vision leur fait croire qu’ils sont précipités contre un obstacle ; ils résistent, hennissent, se sentent poussés, frappés, se font serrer les uns contre les autres. Les plus rétifs continuent à hennir, à frapper les parois ; beaucoup sont apeurés par les trains qui passent, éprouvés par les secousses, irrités par les congénères inconnus,.

Ils vivent un autre bouleversement lors de leur affectation, en devant s’habituer à de nouveaux noms, de nouvelles voix et conduites, de nouveaux gestes et mots en divers patois changeant au gré des réaffectations, permissions, disparitions des hommes. Ainsi, les chevaux de trait affectés à la cavalerie se retrouvent avec un homme sur le dos, rarement plus aguerri, tout aussi craintif, et ceux qui réagissent, hennissent, ruent, subissent des coups, entendent des cris, ce qu’ils connaissaient rarement s’ils venaient des campagnes.

Dans les services attelés, les chevaux doivent apprendre à travailler avec des congénères pour les solitaires d’autrefois ou de nouveaux partenaires pour les habitués à cet emploi. Ils sont assemblés selon leur taille, leur force, voire leur couleur, rarement selon leur caractère que les hommes ne connaissent pas. Des chevaux manifestent des incompatibilités d’humeur, obligeant les hommes à les séparer jusqu’à ce qu’une répartition soit trouvée, qu’une paix plus ou moins durable s’installe. Lors des essais à tirer ensemble, beaucoup se heurtent, glissent, tombent, s’empêtrent dans les traits, s’épuisent. L’adaptation est remise en cause par les changements d’affectation et les arrivées de nouveaux partenaires, tels ces chevaux canadiens ou argentins, côtés alliés, qui se montrent rebelles à la discipline et qui déconcertent autant leurs congénères habitués que les conducteurs qui font alors pleuvoir les coups.

 

Les fatigues du service

Lors des offensives de 1914, nombre de chevaux de cavalerie font 50 à 100 km par jour, sans être dessellés plusieurs jours de suite côté français, voire allemand. Les chevaux d’artillerie tirent de longues journées et ne sont guère dételés les nuits, pour réagir vite, ce qui les empêche de bien se reposer. Les chevaux et de ravitaillement et d’évacuation s’évertuent à suivre ces allées-venues, se retrouvent assaillis de sacs, de fusils et d’hommes lors des retraites. Ces bêtes sont aussi très éprouvées par la soif et la faim, les combats empêchant de s’arrêter et le ravitaillement ne suivant pas toujours, tandis qu’elles perdent leurs fers, que leurs sabots s’abîment. L’épuisement des chevaux est tel qu’il empêche, dans les deux camps, le débordement de l’ennemi lors de la course à la mer. Car la plupart des bêtes ne sont pas habituées à des services qui dépassent souvent leurs limites physiologiques. Dès avant-guerre, des études avaient montré que le cheval de cavalerie ne devait pas dépasser 30-40 km par jour, avec des repos et des alternances de vitesse, alors que l’État major français, par exemple, prévoit 40 km en marche ordinaire, 60 km en forcée, voire jusqu’à 120 km.

À partir de la stabilisation du front, le travail change. Nombre de chevaux de cavalerie sont affectés à d’autres services. Dans l’artillerie, les bêtes déplacent de lourdes pièces sur des terrains remués, boueux l’automne et le printemps, gelés l’hiver, en s’enlisant ou glissant. Bien que ponctuel, ce travail les épuise d’autant plus que les longues attentes à l’arrière les déshabituent et que les efforts sont violents, membres raidis, tête penchée, souffle court. Les chevaux de ravitaillement ou d’évacuation font des tâches moins brutales mais plus longues et très exigeantes, notamment lorsqu’il faut monter en seconde ligne les lourds sacs de munitions, de sable, d’outils, dans les pires conditions de terrain. Tous les chevaux reprennent les dures marches et contremarches lors des attaques de 1916, de Verdun à la Somme, et des offensives de 1918, où les cavaleries reprennent du service pour colmater les brèches ou accélérer l’attaque.

Au travail s’ajoutent la crainte des brutalités humaines pour aller plus vite ou avancer quand même, et la peur des bruits au loin, des claquements de balles et d’obus à proximité, qui font sursauter, s’arrêter, souffler, trembler. Les chevaux sont aussi effrayés en voyant, sentant, écoutant les congénères agonisants ou morts. La peur devient affolement lorsque la violence guerrière explose sur eux : les chevaux de cavalerie se cabrent, désarçonnent, virent brusquement, s’enfuient ; les chevaux des batteries se bousculent et se piétinent s’ils sont attachés ou se précipitent au hasard, tombant dans les fossés et les trous, se fracassant contre les obstacles ; les chevaux de ravitaillement et des ambulances font de violents écarts, piétinent, se retournent ou démarrent en trombe avec le véhicule ; les équidés retenus dans les écuries hennissent, ruent, tirent, cassent leur attache, vont se prostrer dans un coin ou s’échappent jusqu’au bout de l’essoufflement.

Les chevaux éprouvent ainsi un stress chronique qui perturbe leur système endocrinien et la distribution hormonale, ce qui réduit leur physiologie digestive, donc leur régénération et leurs capacités immunitaires. Les chevaux réquisitionnés, peu adaptés, sont les premiers concernés, mais aussi les chevaux de selle d’active lorsqu’ils sont utilisés au trait après 1914, alors qu’ils ne sont pas fait pour cela. Ces bêtes ne compensent pas leur stress par le repos et les soins : lors des mouvements, elles sont laissées dehors, aux intempéries ; le reste du temps, elles sont rassemblées dans des parcs ou réparties dans des bâtiments endommagés ou vite construits, souvent ouverts aux quatre vents, alors qu’elles n’étaient pas habituées à cela dans le civil.

Les chevaux souffrent aussi d’une alimentation irrégulière en 1914 avec le retard du ravitaillement  depuis l’arrière lors des marches et contremarches. Bien que la situation se régularise avec la stabilisation du front, les bêtes sont souvent rationnées du fait des pénuries, notamment du côté des empires centraux à partir de 1917. Des chevaux fatigués, blessés, soignés, voient leur part amputée parce qu’ils travaillent à mi-temps ou sont au repos ! Tous doivent s’habituer à des aliments nouveaux pour remplacer l’avoine trop chère et difficile à obtenir : son, orge, fèves, riz décortiqué, glands, tourteaux d’oléagineux, drêches de distillerie, voire farine de viande et sang desséché côtés allemand et autrichien.

 

Des bêtes épuisées

De fait, beaucoup d’équidés, estimés après guerre à 82 % des mobilisés côté français, sont surmenés, c’est-à-dire usés nerveusement, essoufflés, fiévreux, courbaturés. En conséquence, ils n’arrivent plus à suivre, maigrissent sous l’effet de complications digestives, subissent des infections contagieuses. Dès 1914, les malades réquisitionnés contaminent les jeunes, non immunisés, et les adultes aux toisons pleines de parasites, aux jambes crevassées par la boue des sols souillés.

Aussi, côtés français puis italien où l’on ne fait pas encore de dépistage préventif, beaucoup de chevaux sont frappés par des épidémies de morve et de gourme (l’angine du cheval) en 1914-1915. Abattus, fiévreux, toussant, rejetant par les naseaux, ils endurent une inflammation des fosses nasales ou de la gorge avec des oedèmes et des ganglions enflés très douloureux. Cela les oblige à baisser la tête pour atténuer le mal, ce qui entrave leur respiration. Les bêtes meurent lorsque la maladie se généralise mais beaucoup sont abattues avant pour circonscrire la contagion. De fait, le nombre de malades régresse peu à peu.

Les équidés ravitaillant les tranchées sont aussi atteints par des vagues de lymphangites bactériennes, surtout côté français. Ils deviennent fiévreux, prennent de douloureux boutons purulents aux endroits sollicités, blessés, affaiblis (poitrail et membres), ce qui les fait boiter, voire devenir impotent. Partout, le nombre de chevaux galeux explose après l’hiver 1914-1915 et augmente jusqu’en 1918, car les bêtes, sales, fatiguées, rationnées, attirent le parasite. Ces chevaux se grattent sans cesse, se mutilent, se font nerveux, irritables, s’amaigrissent car ils ne sont pas, au début, dispensés de travailler et ne sont guère mieux nourris ; souvent évacués au dernier moment, ils meurent alors en nombre. Ces galeux deviennent la plaie des armées, d’autant que la maladie est difficile à détecter et que les traitements sont insuffisants ou bâclés.

Du fait de leurs conditions de vie, les chevaux endurent aussi des affections aux genoux suite à des chutes, aux tendons et aux os en raison des efforts, aux pieds en pataugeant dans la boue et l’humidité, en prenant ainsi des eczémas, des crevasses, des javarts cutanés ou cartilagineux et des ramollissements de la corne, ensuite abîmée par les irrégularités du sol. Les bêtes ressentent alors des fièvres et des douleurs intenses, boitent bas, se fatiguent plus. De leur côté, les chevaux non habitués aux attelages subissent des modifications d’équilibre les faisant souffrir de surcharges de l’avant-main, de dorsalgies, de troubles articulaires et tendineux des membres thoraciques, tandis qu’ils contractent des affections respiratoires en aspirant la poussière soulevée par les autres. Comme ils sont encadrés et entraînés par leurs congénères, ces chevaux fatigués passent longtemps inaperçus, aggravant leur état et leur douleur.

 

Les souffrances des blessés

Les chevaux souffrent aussi de blessures de harnachement, notamment lors des offensives de 1914 et 1918, mais aussi à partir de 1916 lorsqu’ils sentent leur peau rongée par les résidus des gaz, incrustés dans leurs lanières. Ainsi, en portant des jours entiers et en étant rarement dessellés les nuits lors des offensives de 1914, les chevaux de la cavalerie française supportent sur quelques points du dos la charge de selles standard, mal adaptées à leur morphologie, subissent vite la douleur de la pression et du frottement qui usent leurs poils puis leur épiderme, endurent le broyage de leurs ligaments mis à nu, souffrent d’inflammations, de nécroses, d’abcès vite infectés et purulents.

Partout, nombre de chevaux de trait pâtissent de mauvais réglages de leur attelage ; ils endurent des gènes respiratoire et articulaire, des boiteries, des blessures aux flancs, à la nuque, aux oreilles, aux lèvres, à la langue par les traits, les brides, le licol, le mors. Les bêtes à pelage ras souffrent plus que celles à gros poils et peau épaisse, de même que les plus amaigries et les plus sales ressentent plus les frottements sur les pointes proéminentes de leurs os ou sur leur toison pleine de poussières, de brindilles, de sable servant de rabots pour entamer leur peau ramollie par la sueur des efforts.

En revanche, les chevaux blessés aux combats sont moins nombreux. Comme les soldats, ils le sont plutôt par les balles durant les marches de 1914, par les obus ensuite. Les blessés musculaires peuvent sentir la douleur s’atténuer peu à peu mais se raviver s’ils sont vite remis au travail. Ils font alors leur service tant bien que mal, gardant le métal dans les tissus, souffrant au gré de sa migration dans le corps, tremblant de fièvre et maigrissant s’ils contractent une infection dessus. Les bêtes qui subissent en plus des éclatements osseux éprouvent une douleur extrême, comme ce cheval atteint d’un éclat à l’épaule qui l’empêche d’étendre sa jambe, l’oblige à la mouvoir d’une pièce en avançant, à la traîner sur le sol en reculant. Enfin, en raison de leur important poitrail, des équidés encaissent de violentes lésions thoraciques, tellement douloureuses, s’il y a coupure du coeur ou de gros vaisseaux, qu’elles les font détaller sur quelques mètres en brisant tout, puis s’abattre épuisés par l’énorme hémorragie. Des bêtes sont aussi frappées dans la région étendue de l’abdomen, au foie, à la rate, aux intestins ; sous la douleur, elles s’enfuient ou s’affalent en gémissant, pupilles dilatées, naseaux agités.

À partir de 1915, les équidés subissent les gaz. Avec les irritants, ils souffrent de la gorge et des poumons, certains décédant par arrêt réflexe de la respiration et du cœur ; avec les vésicants, ils subissent des brûlures aux membres et sous les traits, étendues et profondes si leur sueur a humidifié et perméabilisé leur peau, s’ils ne sont pas aussitôt lavés. Les chevaux touchés de près par les suffocants et maintenus à l’avant meurent vite ; les autres, plus éloignés ou retournés à l’arrière, sont malades selon leur santé et leur travail, les gros traits épuisés étant les plus fragiles.

Les équidés extériorisent fortement leur douleur : oreilles à l’arrière, regard fixe, paupières mi-closes, naseaux dilatés, dents grinçantes, bouche grimaçante. Ils soufflent, tremblent, suent, piétinent, soulèvent le membre atteint, boitent, se prosternent, s’affalent. Après une blessure de guerre, des chevaux, en état de choc comme des soldats, ne bougent plus, respirent mal, ont une température et un pouls bas, deviennent insensibles, notamment s’ils sont maigres, malades, fragiles. Car beaucoup endurent des pathologies multiples, comme cette jument d’artillerie, en 1916, qui souffre d’une gale généralisée, d’un engorgement des membres postérieurs, d’une plaie à la hanche droite et d’une autre au garrot, pénétrante, fistuleuse, au pus abondant.

Le choc des agonies

Leurs agonies sont souvent décrites par des soldats tout aussi choqués que pour les hommes. Les chevaux criblés d’éclats s’affalent, poitrail ou abdomen ouvert, pattes agitées, se raidissant, yeux révulsés, gorge renâclant. Les mitraillés s’écroulent sur les genoux, essaient de se relever, puis s’allongent, yeux écarquillés, râlant. Les surmenés s’écroulent foudroyés d’une crise cardiaque ou s’arrêtent soudainement, ne bougent plus ; secoués par une respiration bruyante, saccadée, un coeur agité, pris d’une forte température mais avec un pouls bas, ils se laissent tomber, les muscles tétanisés, les naseaux chargés d’écume. Peu décrits, en revanche, les équidés agonisant à l’arrière car ils sont abattus pour éviter une perte de soin, de temps, d’espace. En fait, ces bêtes abattues sont aussi nombreuses au front, où des agonisants sont achevés d’une balle entre les yeux ou dans l’oreille.

Le nombre des morts est important tout en variant beaucoup selon les camps, plus ou moins précautionneux. Le taux de mortalité aurait été de 15% côté britannique mais de 40 % côté français, fauchant un équidé à côté de deux Poilus qui auraient été plus de trois millions à mourir s’ils l’avaient subi ! La pluralité des maux ne suffit pas à expliquer la mortalité. L’hyperspécialisation des chevaux (au physique, en aptitude, au travail), entreprise au XIXe siècle, a entravé leur adaptation à d’autres tâches, comme ces chevaux lourds très efficaces sur les courts trajets civils mais vite épuisés dans les longues marches militaires. D’autant que cette guerre avec train, voiture, téléphone, permet d’aller, de réagir, de combattre vite et l’on demande aux équidés de suivre, ce qu’ils ne peuvent faire. Enfin, le traumatisme de la réquisition puis des traitements sans ménagement ont favorisé l’épuisement rapide des chevaux, notamment dans les camps négligents, comme le français où l’on confond cheval et machine !

 

Bibliographie :

Éric Baratay, Bêtes des tranchées, des vécus oubliés, Paris, Cnrs éditions, 2013, édition de poche : Biblis, 2017.

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