Daniel Planchette

Le colonel Daniel Planchette est maire adjoint de Metz chargé de la Défense et de la mémoire.

Conférence donnée à Metz, le 21 septembre 2018 « L’Histoire de l’armée Rhin en 1870 (Armée de Metz commandée par le maréchal Bazaine) »

Le conflit entre la France et la Prusse a pris racine dans le contexte historique consécutif au traité de Vienne de 1815.

La Prusse, sous la conduite de son roi Guillaume 1er a remporté en 1866 la victoire de Sadowa sur l’Autriche et a renforcé son armée. Après avoir annexé le  Schleswig-Holstein, Hanovre, la Hesse, Nassau, la Saxe, Francfort et signé des conventions militaires avec les états du sud (Bavière, Wurtemberg,  Grand Duché de Bade), elle apparaît comme une puissance militaire de premier ordre avec la volonté de créer l’unité allemande à son profit.

Napoléon III qui a des vues sur la rive gauche du Rhin devient l’obstacle majeur aux ambitions de Guillaume 1er. Se sentant menacé, la France commence à militariser la frontière de 1815 par la construction des quatre forts de Metz.

En 1870, à la suite d’une révolution, la couronne d’Espagne est offerte au Prince Léopold 1er de Hohenzollern, cousin du roi de Prusse. Cet événement inquiète Napoléon III et ravive les tensions franco-prussiennes. Guillaume 1er obtient la renonciation du prince mais refuse de donner de nouvelles garanties demandées par Paris. L’information rédigée à Ems est télégraphiée à Bismarck le 12 juillet 1870. Le chancelier falsifie cette dépêche afin de la rendre injurieuse et la communique à la presse alors qu’elle était destinée à rester confidentielle. Le ton abrupt et provocateur du texte est reçu comme un camouflet qui va faire tomber le gouvernement français dans le piège.

Le 19 juillet, la France humiliée déclare la guerre à la Prusse et devient l’agresseur alors que la mobilisation, mal organisée, de l’armée française n’est pas prête. La Prusse a déjà dirigé trois armées (520 000 hommes) sur nos frontières, la 1ère armée de Steinmetz, la 2ème armée du Prince Frédéric-Charles face à la Lorraine et la 3ème armée du Kronprinz face à l’Alsace.

La mobilisation de la Prusse, préparée de longue date, bien organisée, méthodique, ponctuellement exécutée, est pleinement opérationnelle dès les premiers combats avec des troupes entraînées pour la guerre de mouvement et des officiers formés à la Kriegsakademie. Les transports de troupes et de matériels sont planifiés. Le canon Krupp en acier a une portée de 800 mètres supérieure à celle du canon français.

Le 28 juillet lorsque Napoléon III arrive à Metz et prend le commandement de l’Armée du Rhin, il se rend compte rapidement que « Metz ressemble à un champ de foire » alors qu’il avait prévu une simple promenade militaire jusqu’à Berlin. Il n’y a pas de concertation au sommet du commandement, ni entre les commandants de corps d’Armée et de division. 163 000 soldats sont mobilisés mais leur arrivée sur les terrains des opérations est retardée par l’embarras dans les chemins de fer. Au début des combats,  50% des réserves sont seulement arrivées. Les dépôts sont en général très éloignés des régiments. De plus, ordres et contre-ordres du haut commandement ajoutent à la pagaille. L’infériorité du canon français est fort heureusement compensée par la supériorité du fusil Chassepot qui a une portée utile de plus de 600 mètres supérieurs à celle du fusil Dreyse allemand et par l’emploi des mitrailleuses de Reffye dont seule l’infanterie française dispose. Les cadres sont mal instruits, il n’y a pas d’enseignement militaire supérieur. Les généraux n’ont plus que l’expérience de la guerre de siège ou de la conquête coloniale, en revanche les soldats forcent l’admiration par leur courage et leur patriotisme.

Les défaites de Wissembourg le 4 août et de Froeschwiller le 6 août livrent l’Alsace à la IIIème armée allemande qui, le 13 août, assiège Strasbourg.

Le 2 août, l’armée du Rhin se lance à l’attaque de Saarbrücken, elle est rapidement contrainte à se replier. Le Général Frossard installe ses trois divisions sur les hauteurs de Spicheren près de Forbach. A midi,  l’armée de Steinmetz est repoussée mais vers 15 heures, les renforts prussiens affluent pour atteindre 45 000 hommes. Ne recevant pas les renforts réclamés pour éviter l’encerclement, il donne l’ordre de retraite en soirée. Le 7 août les Prussiens occupent Forbach pratiquement sans combat. La bataille de Spicheren qui aurait pu et aurait dû être une victoire se transforme en une défaite qui ouvre la route de Metz et de la Lorraine aux Prussiens. Cette bataille a fait 4 490 morts et blessés côté allemand et 1980 morts et blessés côté français.

Napoléon III décide alors un mouvement de repli sur Verdun. Le 14 août, le général prussien Von der Goltz, prend l’initiative d’attaquer près de Borny et du village de Colombey. Malgré l’arrivée de renforts jusqu’à la nuit les combats font rage. En 6 heures, les pertes allemandes s’élèvent à 15 780 morts et disparus allemands et 13 710 morts et disparus français. Cette victoire militaire française va rapidement se transformer en victoire stratégique pour les Allemands. Elle a retardé la retraite sur Verdun. Frédéric-Charles poursuit alors son mouvement d’encerclement par le sud de Metz sans être inquiété. Von Moltke sait maintenant que toute l’armée française se situe sur la rive gauche de la Moselle sans avoir pris soin de faire sauter les ponts.

Le 15 août, Napoléon III est dans l’impossibilité de combattre, l’armée n’ayant pas achevé l’affranchissement de la Moselle ce qui permet aux Prussiens de concentrer leurs première et deuxième armées sur le plateau de Rozérieulles.

Bazaine, au lieu de scinder son armée, décide de la faire passer par la route de Rozérieulles à Gravelotte. Le convoi fait 68 kms de long et met trois jours pour sortir de Metz. Arrivés sur le plateau de Gravelotte, les Prussiens ont devancé les Français. Le 16 août au matin, Napoléon III malade et déprimé (il souffre de la maladie de la pierre) exporté par la garde impériale, il quitte Gravelotte pour Verdun. Bazaine est désormais seul décideur du sort de l’armée du Rhin. Déjà installées à Mars-La-Tour, les troupes allemandes arrivent alors facilement à proximité des bivouacs français et engagent par surprise, l’action près de Rezonville dans un déluge de fer et de feu. 127 500 Français et 80 600 Allemands s’entrechoquent jusqu’au corps à corps. Les combats font rage, la cavalerie de la brigade Von Bredow est sacrifiée dans la « Chevauchée de la mort » (Die Todtenritt). Alors que la nuit tombe, les Français gardent le contrôle du champ de bataille. Mais Bazaine ne profite pas de la supériorité numérique de ses troupes et, au lieu de reprendre la bataille le lendemain, il ordonne le repli de tout son dispositif sur le plateau de Plappeville sur une ligne Gravelotte-Amanvillers-Saint Privat tandis que Frédéric-Charles occupe le terrain. Les Français ont perdu 13 000 morts et disparus, les Allemands 15 780 morts et disparus.

Au soir du 16 août Von Moltke, choqué par l’ampleur des pertes humaines, hésite et s’interroge sur les intentions françaises. La route de Verdun est ouverte mais Bazaine, craignant de se couper de sa base arrière et du ravitaillement, ne saisit pas l’occasion.

Le 17 août, les belligérants des deux camps épuisés s’observent ; il n’a pas de combats. Bazaine ordonne de tenir simplement une ligne défensive et installe son PC au fort de Plappeville.

Le 18 août, les Prussiens portent leur effort sur le village de Saint-Privat où, depuis la fin de la matinée, un combat d’artillerie oppose Frédéric-Charles au Maréchal Canrobert. Les renforts prussiens arrivent par vagues successives et causent d’énormes pertes dans les rangs français. Isolé, il demande du soutien au maréchal Bazaine installé au fort de Plappeville qui refuse jugeant cette « bataille mineure ». A 17 heures, face aux lignes françaises qui auraient pu les percer, les corps allemands encerclent les Français. Les 20 000 hommes de Canrobert sont face à 80 000 Allemands avec une artillerie qui les massacre. Vers 19 heures, lorsqu’enfin la garde impériale arrive en renfort, il est trop tard, Saint-Privat est en feu, le sang coule dans les caniveaux. On se bat à la baïonnette jusque dans le cimetière. On s’écrase, on fuit au plus vite dans tous les sens, les campements sont perdus, les soldats n’ont plus rien à manger, ni à boire.

Pendant la même journée, les IIème, IIIème et IVème corps des généraux Frossard, Leboeuf (maréchal), Ladmirault ont anéanti la 1ère armée du général Steinmetz sur le plateau de Gravelotte et la vallée de la Mance appelée par les Allemands « la vallée de la mort ». Le bilan de cette journée du 18 août (Gravelotte, Saint-Privat) est effrayant. 20 000 morts, blessés et disparus allemands, 12 800 français. Alors qu’il a encore l’avantage militaire, le maréchal Bazaine, le 19 août, ordonne le repli dans Metz de toute l’armée du Rhin (187 000 hommes, 22 000 blessés, 30 000 chevaux) pour se mettre à l’abri des quatre forts réputés imprenables qui entourent la ville. Cette décision va sceller le sort funeste de cette armée du Rhin tandis que les Allemands opèrent la jonction avec leurs troupes de la rive droite. En moins d’une semaine, l’encerclement est réalisé. Le blocus de Metz commence, il va durer jusqu’au 27 octobre. Ce n’est pas les soldats héroïques qui sont responsables de cette catastrophe, mais le manque de préparation de la mobilisation, la défaillance et l’incompétence du commandement. Certes, si l’infanterie demeure la reine des batailles, comme elle l’a montré, ce n’est plus la cavalerie qui fait les décisions, mais l’artillerie. Désormais, il n’y aura plus de grande charge de cavalerie après 1870. La motorisation et le perfectionnement des armements vont totalement changer l’art de la guerre.

Enfermés dans Metz, après quelques jours de repos et de reconditionnement, les hommes de l’armée du Rhin sont prêts à reprendre le combat. Plusieurs tentatives de sortie sont réalisées ; le 31 août l’infanterie reprend Noisseville, Montoy et Servigny, mais au lieu de poursuivre, Bazaine laisse une nouvelle fois le temps aux Allemands d’arriver et de reprendre Noisseville et Montoy à la baïonnette. Le 1er septembre, Bazaine se résigne au repli. Suivent alors des combats plus localisés, le 27 septembre La Maxe, Colombey, le 1er octobre Lessy, Woippy-Ladonchamps le 7 octobre. Ces dernières batailles se soldent par des pertes importantes.

Le siège du camp retranché de Metz va se poursuivre pendant deux mois avec parfois 850 morts par jour (maladies, manque de moyens médicaux, épuisement des vivres, plus d’eau potable) après avoir confié l’investissement de la place de Metz au Prince Frédéric-Charles et destitué Steinmetz, Moltke fonce sur Paris avec deux armées et laisse 250 000 hommes pour garantir l’encerclement de Metz.

Le 1er septembre, la ville de Sedan est encerclée par Moltke qui déborde sur les Français sur les deux ailes. Bazaine enfermé dans Metz, la victoire devient impossible à Sedan. Napoléon III se rend et tombe entre les mains des Prussiens. Il est fait prisonnier. Sur les 100 000 hommes présents de l’armée de Mac Mahon, 15 000 seulement échappent à la captivité, les autres fuient vers la Belgique.

Face à l’inaction de Bazaine à poursuivre la défense de Metz après le 10 septembre, la population, soutenue par son maire Félix Marechal, pense que l’armée doit défendre la ville jusqu’à l’épuisement des ressources alimentaires. La garde nationale de Metz manifeste son désaccord avec les autorités militaires. La tension est vive entre cette troupe et l’armée régulière du général Montaudon qui commande le IIIème Corps. Abusé par Bismarck avec qui il tente de négocier, manquant de ravitaillement, Bazaine est contraint de capituler. Le 27 octobre, il envoie le Général Jarras, chef d’état-major, au Château de Frescaty, négocier avec le général Stiehle, plénipotentiaire. Nous livrons honteusement 173 000 hommes, 1 400 canons, 200 000 fusils, 60 drapeaux aux Allemands qui occupent Metz et les forts dès le 29 octobre. La France perd sa meilleure armée. L’invasion va se poursuivre malgré la résistance de l’armée du Nord, de l’armée de la Loire et de l’armée de l’Est.

Le 18 janvier 1871, Guillaume 1er est proclamé empereur du IIème Reich dans la galerie des glaces du Château de Versailles. La ville de Paris agonise sous le blocus allemand. Gambetta qui a proclamé la IIIème République le 4 septembre, après la défaite de Sedan, organise la résistance militaire depuis Tours. Le 23 janvier,  l’armistice est discuté entre Jules Favre et Bismarck. Le 12 février, Thiers devient chef du pouvoir exécutif et poursuit les négociations. Le 1er mars les députés ratifient les préliminaires de paix.

Le 10 mai 1871 le traité de Francfort met fin à l’état de guerre entre les deux pays établissant les nouvelles frontières.

La France doit céder à l’Allemagne, l’Alsace, une partie de la Lorraine et verser une indemnité de guerre de 5 milliards de francs or. Elle abandonne le Haut-Rhin, le Bas-Rhin, une grande partie du département de la Moselle, une grande partie du département de la Meurthe et une partie du département des Vosges. Sept cantons de la Moselle sont cédés en échange du Territoire de Belfort.

Il est convenu que les troupes d’occupation se retireront à mesure que sera versée l’indemnité de 5 milliards; une clause d’option oblige les habitants des territoires conquis à devenir allemands ou à quitter le pays. La Moselle va perdre une partie importante de sa population, qui va se diriger vers Nancy et Paris.

Nancy va développer son université tandis que Metz va devenir une ville militaire capable de faire transiter 100 000 hommes et les chevaux en trois jours pour une prochaine marche sur Paris. Quelques milliers de réfractaires alsaciens et lorrains vont s’installer en Algérie en cours de colonisation depuis 1830.

La population des territoires annexés vit sous le régime imposé par les vainqueurs. Malgré de belles réalisations dans les domaines de l’urbanisme et des lois sociales et administratives, les Allemands n’arrivent pas à germaniser la Moselle. Ils n’auront jamais le cœur des Messins, car ils interdisent le culte des morts français alors qu’ils organisent des pèlerinages sur les lieux de bataille et érigent de nombreux monuments commémoratifs à la gloire des vainqueurs.

Un professeur alsacien, François-Xavier Niessen, pour réparer l’oubli, va créer à Neuilly-sur-Seine Le Souvenir Français en 1887. A Metz, Jean-Pierre Jean, président du Souvenir Français qui considère la situation comme un crime, décide d’y remédier en 1908, et propose d’ériger à Noisseville un monument commémoratif à la gloire des Morts pour la France au cours de la guerre prussienne. Le projet est autorisé et validé par les autorités allemandes. L’inauguration a lieu le 4 octobre 1908. Une foule immense évaluée à 100 000 personnes venues de toute la Lorraine et de Paris rend hommage à ses « héros français ».

Impressionnés par la force du sentiment patriotique et la volonté de résistance des participants à cette inauguration, les Allemands prennent conscience de l’erreur commise en autorisant cette cérémonie. Ils organisent alors la répression avec censure de la presse, interdiction du français, déportation des responsables, dissolution des associations.

Nous sommes à six ans de la Première Guerre mondiale.

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